‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 243 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE III

idées de quantité , et le* fait croire plus capables de certitude et de démonstration , c’est :

Premièrement , qu'on peut les représenter par des marques sensibles, qui ont une plus grande et plus étroite corresjKjndànee avec elles que quelques mots ou sons qu’on puisse Imaginer. Des figures tracées sur le papier sont autant de copies des idées qu’on a dans l’esprit , et qui ne sont pas aussi sujettes à l'Incertitude que les mots dans leur signification. Un angle , un cercle , ou un carré , qu’on trace avec des lignes , parait à la vue, sans qu’on puisse s’y méprendre ; il demeure invariable , et peut être considéré à loisir; on peut revoir la démonstration qu’on a faite sur son sujet , et en considérer plus d’une fois toutes les parties , sans qu’il y ait aucun danger que les idées changent le moins du monde. On ne peut pas faire la même chose A l’égard des idées morales ; car nous n’avons point de marques sensibles qui les représentent , et par où nous puissions les exposer aux yeux. Nous n’avons que des mots pour les exprimer ; mais , quoique ces mots restent les mêmes quand ils sont écrits , cependant les idées qu'ils signifient peuvent varier dans le même homme , et 11 est fort rare qu’elles ne soient pas différentes en différentes personnes.

En second lieu , une autre chose qui cause une plus grande difficulté dans la morale, c'est que les idées morales sont communément plus complexes que celles des figures qu'on considère ordinairement dans les mathématiques. D'où U naît ces deux inconvénients : le premier, que les noms des Idées morales ont une signification plus incertaine , parce qu’on ne convient pas si aisément de la collection d’idées simples qu'ils signifient précisément. Et par conséquent le signe qu'on met toujours à leur place, lorsqu'on s’entretient avec d'autres personnes , et souvent en méditant avec soi-même , n’emporte pas constamment avec lui la même idée ; ce qui cause le même désordre et la même méprise qui arriverait , si un homme, voulant démontrer quelque chose d'un heptagone , omettait dans la figure qu’il ferait pour cela , un des angles, ou donnait, sans y penser, A la figure un angle de plus que ce nom-lA n'en désigne ordinairement, ou qu’il ne voulait lui donner la première fois qu’il pensa A sa démonstration. Cela arrive souvent, et est difficile A éviter dans les idées de morale qui sont très-complexes, où, en retenant le même nom , on omet ou l’on insère , dons un temps plutôt que dans l'autre , un angle, c’est-à-dire ,

une idée simple , dans une idée complexe qu'on appelle toujours du même nom. Un autre Inconvénient , qui natt de la complication des idées morales , c'est que l'esprit ne saurait retenir aisément ces combinaisons précises , d’une manière aussi exacte et aussi parfaite qu'il est nécessaire pour examiner les rapports , les convenances ou les disconvenances de plusieurs de ces idées comparées l’une A l'autre ; surtout lorsqu'on n’en peut juger que par de longues déductions , et par l’intervention de plusieurs autres idées complexes , dont on se sert pour montrer la convenance de deux idées éloignées.

Le grand secours que les mathématiciens ont trouvé contre cet Inconvénient dans les figures qui , étant une fois tracées , restent toujours les mêmes, est fort visible; sans cela, la mémoire aurait souvent bien de la peine à retenir ces figures si exactement , tandis que l'esprit en parcourt les parties , les unes après les autres , pour en examiner les différents rapports. Et , quoiqu’on opérant sur une grande somme dans l’addition , dans la multiplication , on dans la division, chaque partie de l’opération ne soit qu’un progrès de l’esprit qui envisage ses propres idées , et qui considère leur convenance ou leur disconvenance ; quoique la solution de la question ne soit antre chose que le résultat du tout composé des nombres particuliers dont l'esprit a une perception claire ; cependant , si l’on ne désignait les différentes parties par des marques dont la signification précise est connue, et qui demeurent en vue lorsque la mémoire les a laissé échapper, Il serait presque impossible de retenir dans l’esprit un si grand nombre d'idées différentes, sanB brouiller ou laisser échapper quelques parties du calcul , et par IA rendre inutiles tous les raisonnements que nous ferions sur cela. Dans ce cas-là , ce n’est point dn tout par le secours des chiffres que l'esprit aperçoit la convenance de deux ou de plusieurs nombres , leur égalité ou leur proportion, mais uniquement par l'intuition des idées qu'il a des nombres mêmes. Les caractères numériques servent seulement A la mémoire pour enregistrer et conserver les différentes idées sur lesquelles roule la démonstration; et, par leur moyen , un homme peut apprécier le degré de sa connaissance intuitive dans l’examen de plusieurs choses particulières, de sorte qu'il puisse avancer sans confusion vers ce qui lui est encore inconnu, et embrasser enfin, d’nn coup

Du

d'œil , le résultat de toutes ses perceptions et de tous ses raisonnements.

5 20. Moyens de remédier à ces difficultés.

Un moyen par où l'on peut beaucoup remédier â une partie de ces inconvénients qui se rencontrent dans les idées morales , et qui les ont fait regarder comme ineapablesde démonstration, c'est d'exposer par des définitions la collection d'idées simples que chaque terme doit signifier, et ensuite de le faire servir constamment à désigner précisément cette collection d'idées. I)u reste , il n'est pas aisé de prévoir quelles méthodes peuvent être suggérées par l'algèbre, ou par quelque autre moyen de cette nature, pour écarter les autres difficultés. Je suis assuré du moins que, si les hommes voulaient s'appliquer à la recherche des vérités morales selon la même méthode , et avec la même indifférence qu’ils cherchent les vérités mathématiques , ils trouveraient que ces premières ont une plus étroite liaison l'une avec l'autre, qu’elles découlent de nos idées claires et distinctes par des conséquences plus nécessaires , et qu'elles peuvent être démontrées dune manière plus parfaite qu'on ne le croit communément. Mais il ne faut pas espérer qu'on s'applique beaucoup à de telles découvertes, tant que le désir de l'estime , des richesses ou de la puissance portera les hommes à épouser les opinions autorisées par la mode, et à chercher ensuite des arguments pour en faire ressortir la beauté , ou pour les farder et pour couvrir leur difformité ; rien n'étant aussi agréable à l'œil que la vérité l'est à l'esprit , rien n'étant si difforme, et si incompatible avec l’entendement , que le mensonge. Car, quoiqu'un homme puisse trouver assez de plaisir A s'unir par le mariage avec une femme d une beauté fort médiocre , personne n'est assez hardi pour avouer ouvertement qu'il a épousé la fausseté , et reçu dans son sein une chose aussi affreuse que le mensonge. Mais pendant que les différents partis font embrasser leurs opinions & tous ceux qu'ils peuvent avoir en leur puissance, sans leur permettre d'examiner si elles sont fausses ou véritables , et qu'ils ne veulent pas laisser , pour ainsi dire , à la vérité ses coudées franches , ni aux hommes la liberté de la chercher , quels progrès peut-on attendre de ce côtédâ , quelle nouvelle lumière peut-on espérer dans les sciences qui concernent la morale ? Cette partie du genre humain qui est sous le joug devrait attendre , au lieu de cela , dans

la plupart des lieux du monde , les ténèbres aussi bien que l'esclavngé d'Égypte, si la lumière du Seigneur ne se trouvait pas d’elle-mâme présente & l'esprit humain ; lumière sacrée que tout le pouvoir des hommes ne saurait éteindre entièrement.

S 21. 4* A l’éyard de l’existence réelle, nous avons une connaissance intuitive de notre existence, nous en avons une démonstrative de l'existence de Dieu , et une sensitive d'un petit nombre d'autres choses.

Quant a la quatrième sorte de connaissance , je veux dire celle de l’existence réelle et actuelle des choses : nous avons une connaissance . intuitive de notre existence , et une connaissance | démonstrative de l’existence de Dieu. Pour l'existence de toutes les autres choses , nous n’en avons point d'autre qu'une connaissance sensitive , qui ne s'étend point au delà des objets qui sont présents A nos sens.

S 22. Notre ignorance est grande.

Notre connaissance étant resserrée dans des bornes si étroites, comme je l'ai montré, il no sera peut-être pas inutile , pour mieux faire voir l’état présent de nos esprits , d'en considérer un peu le cdté obscur , et de prendre connaissance de notre ignorance , qui , étant infiniment plus étendue que notre connaissance , peut servir beaucoup à terminer les disputes et à augmenter les connaissances utiles , si , après avoir découvert jusqu'où nous avons des idées claires et distinctes , nous nous bornons à la contemplation des choses qui sont A la portée de notre entendement , et que nous ne nous engagions point dans cet abime de ténèbres (où nos yeux nous sont entièrement inutiles , et où nos facultés ne sauraient nous faire apercevoir quoi que ce soit) , entêtés de cette folle pensée que rien n'est au-dessus de notre compréhension. Mais nous n'avons pas besoin d’aller fort loin , pour être convaincus de l'extravagance d'une telle imagination. Quiconque sait quelque chose, sait , avant toutes choses , qu’il n'a pas besoin de chercher fort loin des exemples de son ignorance. Les choses les moins considérables et les plus communes qui se rencontrent sur notre chemin , ont des côtés obscurs où In vue la plus pénétrante ne saurait se faire jour. Les hommes accoutumés à penser, et qui ont l'esprit le plus

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