‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 244 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE III

net et le plus étendu , se trouvent embarrassée et arrêtés par l’examen de chaque particule de matière. C’est de quoi nous serons moins surpris , si nous considérons les causes de notre Ignorance, lesquelles peuvent être réduites à ces trois principales, si je ne me trompe :

La première est le manque d'idées.

La seconde est le défaut de connexion apcrcevable entre les idées que nous avons.

Et la troisième , c’est notre négligence à suivre et à examiner exactement nos idées.

S S3. 1° line des causes de noire ignorance, c'est que nous manquons d'idées , soit de celles qui sont au-dessus de notre compréhension , soit de celles que nous ne connaissons point en particulier.

Premièrement, il y a certaines choses (et elles ne sont pas en petit nombre] que nous ignorons faute d’idées.

Et d'abord , toutes les idées simples que nous avons, se bornent à celles que nous recevons des objets corporels par sensation , et des opérations de notre propre esprit, comme objets de la réflexion , ainsi que nous l’avons déjà fait voir. Or, ceux qui ne sont pas assez dépourvus de raison pour se figurer que leur compréhension s’étende à toutes choses, n'auront pas de peine à se convaincre que ces canaux étroits et en si petit nombre , n’ont aucune proportion avec toute la vaste étendue des êtres. Il ne nous appartient pas de déterminer quelles autres idées simples peuvent avoir d'autres créatures dans d’autres parties de l'univers, par d’autres sens et d'autres facultés plus parfaites et en plus grand nombre que les nôtres , ou différentes de celles que nous avons. Mais , atfirmer ou penser qu’il n’y a point de telles facultés, parce que nous n'en avons aucune idée, c’est raisonner avec aussi peu de fondement qu’un aveugle qui soutiendrait qu'il n’y a ni vue ni couleurs, parce qu’il n’a absolument aucune idée de rien de pareil , et qu’il ne saurait se représenter en aucune manière ce que c'est que v oir. L’ignorance qui est en nous , n'empêche et ne borne pas plus In connaissance des autres , que le défaut de la vue dans les taupes n'cmpèche les aigles d'avoir les yeux si perçants. Quiconque considérera la puissance infinie , la sagesse et la bonté du créateur de toutes choses, aura tout sujet de penser que ces grandes vertus n’ont pas été bornées a la formation d’une créature aussi peu considérable et

aussi impuissante que lui paraîtra l’homme, qui, selon toutes les apparences , tient l'un des derniers rangs parmi tous les êtres intelligents. Ainsi , nous Ignorons de quelles facultés ont été enrichies d'autres espèces de créatures, pour pénétrer dans la nature et dans la constitution intérieure des choses , et quelles idées elles peuvent en avoir, entièrement différentes des nôtres, line chose que nous savons et que nous voyons certainement, c’est qu'il nous manque de les voir plus à fond que nous ne faisons pour pouvoir les connaître d'une manière plus parfaite. Et il nous est facile de nous convaincre , que les idées que nous pouvons avoir par le secours de nos facultés, n’ont aucune proportion avec les choses mêmes, puisque nous n’avons pas une idée claire et distincte de la substance elle-même qui est le fondement de tout le reste. Mais un tel manque d’idées , étant une partie aussi bien qu'une cause de notre ignorance, ne saurait être spécifié. Ce que je crois pouvoir dire hardiment sur cela , c’est que le monde intellectuel et le monde matériel sont parfaitement semblables , en ce sens que la partie que nous voyons de l'un ou de l’autre n'a aucune proportion avec ce que nous ne voyons pas ; et que tout ce que nous en pouvons découvrir par nos yeux , ou pur nos pensées, n’est qu’un point, ou presque rien , en comparaison du reste.

S 24. Parce que les objets sont trop éloignés de nous.

En second lieu , une autre grande cause de notre ignorance , c’est le manque des idées que nous sommes capables d’avoir. Car, comme le manque d'idées que nos facultés sont incapables de nous donner, nous ôte entièrement la vue des choses qu'on doit supposer raisonnablement dans d’autres êtres plus parfaits que nous, aiusi le manque des idées dont je parle présentement, nous retient dans l’ignorance des choses que nous concevons qu’il nous serait possible de connaître. La grosseur, la figure et le mouvement sont des choses dont nous avons des idées. Mais , quoique les idées de ces premières qualités des corps, en général, ne nous manquent pas, cependant , comme nous ne connaissons pas ce que c’est que In grosseur particulière, la ligure et le mouvement de la plus grande partie des corps de l’univers , nous ignorons les différentes puissances, propriétés et opérations, par où sont produits les effets que nous voyous tous les

Jours. Ces choses nous sont cachées en certains I corps, parce qu'ils sont trop éloignés de nous, et en d'antres parce qu'ils sont trop petits. Si nous considérons l’extrême distance des parties du monde qui sont exposées à notre rue, et dont nous avons quelque connaissance, et les raisons que noos avons de penser que ce qui est exposé à notre vue n'est qu'une petite partie de cet immense univers, nous découvrirons aussitôt un vaste abîme d'ignorance. Le moyen de savoir quelle est la construction particulière des grandes masses de matières qui composent ce prodigieux assemblage d’étres corporels , Jusqu'où ils s'étendent, quel est leur mouvement, comment il est perpétué ou communiqué, et quelle influence ils ont l'un sur l'autre ? Ce sont tout autant de recherches où notre esprit se perd dès la première réflexion qu’il y fiait. Si nous bornons notre contemplation à ce petit coin de Vunivers où nous sommes renfermés , je veux dire au système de notre soleil et à ces grandes masses de matière qui roulent visiblement autonr de lui : combien de diverses sortes de végétaux , d’animaux et d’étres corporels doués d'intelligence, infiniment différents de ceux qui vivent sur notre petit globe, peut-il y avoir, selon toutes les apparences , dans les autres planètes, desquels nous ne pouvons rien connaître , pas même leurs figures et leurs parties extérieures , pendant que nous sommes confinés sur cette terre : puisqu'il n’y a point de voles naturelles qui en puissent introduire dans notre esprit des idées certaines , par sensation , ou par réflexion 1 Tonies ces choses , dis-je , sont au delà de la portée de ces deux sources de toutes nos connaissances ; de sorte que nous ne saurions même conjecturer de quoi sont parées ees régions , et quelles sortes d'habitants il y a, tant s’en faut que nous en ayons des idées claires et distinctes.

S ÎS. Parce qu'ils sont trop petits.

Si une grande partie, ou plutôt la plus grande partie des différentes espèces de corps qui sont dans l'univers, échappent à notre connaissance a cause de leur éloignement , il y en a d'autres qui ne nous sont pas moins cachés par leur extrême petitesse. Comme ces corpuscules insensibles sont les parties actives de la matière et les grands instruments delà nature, d’où dépendent

non-seulement toutes leurs secondes qualités , mais aussi la plupart de leurs opérations naturelles , nous nous trouvons dans une ignorance invincible de ce que nous désirons de connaître sur leur sujet, parce que nous n'avons point d'idées précises et distinctes de leurs premières qualités. Je ne doute point que si nous pouvions découvrir la figure, la grosseur, la contexture et le mouvement des petites particules de deux corps particuliers, nous ne pussions connaître, sans le secours de l’expérience, plusieurs des opérations qu'ils seraient capables de produire l'un sur l'autre, comme nous connaissons présentement les propriétés d'un carré ou d’un triangle. Par exemple , si nous connaissions les affections mécaniques des particules de la rhubarbe, de la ciguë, de l’opium et d'un homme, comme un horloger connaît celles d’une montre, par où cette machine produit ses opérations, et celles d'une lime qui, agissant sur les parties de la montre, doit changer la figure de quelqu’une de ses roues , nous serions capables de dire par avance que la rhubarbe doit purger un homme, que la ciguë le doit tuer, et l'opium le faire dormir, tout ainsi qu’un horloger peut prévoir qu'un petit morceau de papier posé sur le balancier, empêchera la montre d'aller, jusqu'à ce qu'il soit ôté , ou qu’une certaine petite partie de cette machine étant détachée par la lime, son mouvement cessera entièrement , et que la montre n’ira plus. En ce cas , la cause de la dissolution de l’argent dans l'eau-forte, et non dans l'eau régale , tandis que l'or se dissout dans celle-ci , quoiqu'il ne se dissolve pas dans celle-là, serait peut-être aussi facile à connaître , qu'il l’est à nn serrurier de comprendre pourquoi upe clef ouvre une certaine serrure , et uon pas une antre. Mais, tant que nous n'aurons pas des sens assez pénétrants pour nous découvrir les petites partirai» des corps , et pour nous donner des idées de leurs affections mécaniques, nous devons nous résoudre à ignorer leurs propriétés et la manière dont ils opèrent ; et nous ne pouvons être assures d'aucune autre chose sur leur sujet , que de ce qu'un petit nombre d’expériences peut nous en apprendre. Mais, de savoir si ces expériences réussiront une autre fois, c’est de quoi nous ne pouvons pas être certains. Et c'est là ce qni nous empêche d'avoir une connaissance certaine des vérités universelles touchant les corps .naturels ; car, sur «et article , notre raison ne nous conduit guère au delà dre faits particuliers.

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