‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 245 sur 423 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

$ J6. U suit de là que nous n’avons aucune connaissance scientifique concernant les corps.

C’est pourquoi , quelque loin qne l'Industrie humaine puisse porter la philosophie expérimentale sur des choses physiques , je suis tenté de croire que nous ne pourrons jamais parvenir sur ccs matières dune connaissance scientifique , parce que nous n’avons pas d'idées parfaites et complètes des corps même qui sont le plus prés de nous, et le plus à notre disposition. Nous n'avons, dis-je, que des idées fort imparfaites et incomplètes des corps que nous avons rangés dans de certaines classes auxquelles nous avons donné des noms, et que nous croyons le mieux connaître. Peut-être pouvons-nous avoir des idées distinctes de différentes sortes de corps qui tombent sous l’examen de nos sens, mais je doute que nous ayons des idées complètes d’aucun d’eux. Et, quoique la première manière de connaître ces corps nous suffise pour l’usage et pour la conversation ordinaire , cependant, tant que la dernière nous manquera , nous ne serons point capables d’une connaissance scientifique, et nous ne pourrons jamais découvrir sur leur sujet des vérités générales, instructives et entièrement incontestables. La certitude et la démonstration sont des choses auxquelles nous ne devons point prétendre sur ces matières. Par le moyen de la couleur, de la figure, du goût, de l’odeur et des autres qualités sensibles , nous avons des Idées aussi claires et aussi distinctes de la sauge et de la ciguë , que nous en avons d'un cercle et d’un triangle : mais, comme nous n'avons point d'idées des premières qualités des particules insensibles de l’une et de l'autre de ces plantes, et des autres corps auxquels nous voudrions les appliquer, nous ne saurions dire quels effets elles produiront ; et lorsque nous voyons ces effets , nous ne saurions conjecturer la manière dont ils sont produits, bien loin de la connaître certainement. Ainsi, n'ayant point d’idée des particulières affections mécaniques des petites particules des corps qui sont près de nous, nous ignorons leurs constitutions , leurs puissances et leurs opérations. Pour les corps plus éloignés , Ils nous sont encore plus inconnus, puisque nous ne connaissons pas même leur figure extérieure , ou les parties sensibles et grossières de leurs constitutions. ,

Page 1