‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 246 sur 423 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

S JT. Encore moins concernant les esprits.

On voit d’abord par là combien notre connaissance a peu de proportion avec toute l’étendue des êtres même matériels. Que si nous ajoutons à cela la considération de ce nombre infini d'esprits qui peuvent exister, et qui existent probablement, mais qui sont encore plus éloignés de notre connaissance , puisqu'ils nous sont absolument inconnus, et que nous ne saurions nous former aucune idée distincte de leurs différents ordres, ou de leurs différentes espèces, nous trouverons que cette Ignorance nous dérobe, dans une obscurité impénétrable, presque tout le monde intellectuel , qui certainement est plus grand et plus beau que le monde matériel. Car, excepté un fort petit nombre d’idées superficielles que nous nous formons d'un esprit , par la réflexion qne nous faisons sur notre propre esprit, d’où nous déduisons, le mieux que nous pouvons, l'idée du père de tons les esprits, de l'Être éternel et indépendant qui a fait ces excellentes créatures , qui nous a faits avec tout ce qui existe, nous n’avons aucune connaissance des autres esprits , non pas même de leur existence, autrement que par le secours de la révélation. L’existence des anges et de leurs différentes espèces est naturellement hors du cercle de nos découvertes ; et toutes ees intelligences, dont 11 y a apparemment plus de diverses sortes que de substances corporelles , sont des choses dont nos facultés naturelles ne nous apprennent absolument rien d’assuré. Chaque homme a sujet d'être persuadé , par les paroles et les actions des autres hommes, qu’il y a en eux une éme , un être pensant , aussi bien que dans soi-même ; et d’autre part , la connaissance qu’on a de son propre esprit , ne permet pas à un homme qui fait quelque réflexion sur la cause de son existence, d'ignorer qu'il y a un Dieu. Mais , qu’il y ait des degrés d’êtres spirituels entre nous et Dieu , qui est-ce qui peut venir à le connaître par ses propres recherches , et par la seule pénétration de son esprit? Encore moins pouvons-nous avoir des idées distinctes de leurs différentes natures, conditions, états, puissances et diverses constitutions, par où ces êtres diffèrent les uns des autres et de nous. C’est pourquoi nous sommes dans une ignorance absolue snr ce qui concerne leurs différentes espèces et leurs diverses propriétés.

S 28. 2° Autre source de notre ignorance : nous ne pouvons pas trouver ta connexion qui est entre les idées que nous avons.

Après avoir vu combien , parmi ce grand nombre d'êtres qui existent dans l'univers , il y en a peu qui nous soient connus , faute d'idées , considérons , en second lieu , une autre source d'ignorance qui n'est pas moins importante; c'est que nous ne saurions trouver la connexion qui est entre les idées que nous avons actuellement. Car, partout où cette connexion nous manque, nous sommes entièrement incapables d'une connaissance universelle et certaine; et toutes nos vues sc réduisent, comme dans le cas précédent, à ce que nous pouvons apprendre par l'observation et par l’expérience, dont il n'est pas nécessaire de dire qu'elle est fort bornée et bien éloignée d'une connaissance générale; car, qui ne le sait ? Je vais donner quelques exemples de cette cause de notre ignorance , et passer ensuite à d’autres choses. 11 est évident que la grosseur, la figure et le mouvement des différents corps qui nous environnent , produisent en nous différentes sensations de couleurs, de sons, de goûts ou d'odeurs, de plaisir ou de douleur, etc. Comme tes affections mécaniques de ces corps n’ont aucune liaison avec ces idées qu'elles produisent en nous ( car on ne saurait concevoir aucuue liaison entre aucune impulsion d'un corps quel qu’il soit, et aucune perception de couleur ou d'odeur que nous trouvions dans notre esprit), nous ne pouvons avoir aucune connaissance distincte de ces sortes d'opérations, au delà de notre propre expérience , ni raisonner sur leur sujet , que comme sur des effets produits par l'institution d'un agent infiniment sage, laquelle est entièrement au-dessus de notre compréhension. Mais, de meme que nous ne pouvons déduire , en aucune manière , les idées des qualités sensibles que nous avons dons l'esprit , d'aucune cause corporelle, ni trouver aucune correspondance ou liaison entre ces idées et les premières qualités qui les produisent en nous (comme II parait par l'expérience), il nous est, d'autre part, aussi impossible de comprendre comment nos esprits agissent sur nos corps. Il nous est , dis-je , tout aussi difficile de concev oir qu'une pensée produise du mouvement dans le corps, que de concevoir qu'un corps puisse produire aucune pensée dans l'esprit. Si l'expérience ne nous eût convaincus que cela est ainsi, la considération des choses mêmes n'aurait ja-

mais été capable de nous le découvrir en aucune manière. Quoique ces faits , et autres semblables, aient une liaison constante et régulière dans le cours ordinaire des choses , cependant , comme cette liaison ne peut être reconnue dans les idées mêmes, qui ne semblent avoir aucune dépendance nécessaire , nous ne pouv ons attribuer leur connexion ù aucune autre chose qu’à la détermination arbitraire d'un agent tout sage , qui les a fait être et agir ainsi, par des voies qu’il est absolument impossible à notre faible entendement de comprendre.

$ 29. Exemples.

Il y a, dans quelques-unes de nos idées , des relations et des liaisons qui sont si visiblement renfermées dans la nature des idées mêmes , que nous ne saurions concevoir qu'elles en puissent être séparées par quelque puissance que ce soit. Et ce n'est qu’à l’égard de ces idées que nous sommes capables d'une connaissance certaine et universelle. Ainsi, l’idée d'un triangle rectangle emporte nécessairement avec soi l'égalité de ses angles à deux droits ; et nous ne saurions concevoir que la relation et la connexion de ces deux idées puisse être changée , ou dépende d'un pouvoir arbitraire qui l'ait fait ainsi à sa volonté, ou qui l'eût pu faire autrement. Mais la cohésion et la continuité des parties de la matière , la manière dont les sensations des couleurs, des sons, etc. , sc produisent en nous par impulsion et par mouvement , les règles et la communication du mouvement même , étant des choses où nous ne saurions découvrir aucune connexion naturelle avec aucune idée que nous ayons, nous ne pouvons les attribuer qu'à la volonté arbitraire et au bon plaisir du sage architecte de l'univers. Il n’est pas nécessaire, à mon avis, qüe je parle ici de la résurrection des morts, de l'état à venir du globe de la terre , et de telles autres choses que chacun reconnaît dépendre entièrement de la détermination d'un agent libre. Lorsque nous trouvons que des choses agissent régulièrement , aussi loin que s'étendent uos observations, nous pouvons conclure qu'elles agissent en vertu d'une loi qui leur est prescrite , mais qui pourtant nous est inconnue : auquel cas, encore que les causes agissent régulièrement, et que les effets s'ensuivent constamment , cependant , comme nous ne saurionsdccouvrir, par nos idées, leurs connexions et leurs dépendances, nous ne pouvons en avoir qu'une connaissance expérimentale. I’ar tout

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