‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 247 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE III

eela , fi est aisé de voir dans quelles ténèbres nous sommes plongés, et combien la connaissance que nous pouvons avoir de ce qui existe, est imparfaite et superficielle. Par conséquent ce ne sera point trop rabaisser cette connaissance, que de penser modestement en nous-mêmes, que nous sommes si éloignés de nous former une idee de toute la nature de l'univers , et de comprendre toutes ies choses qu’il contient , que nous ne sommes pas même capables d’acquérir une connaissance philosophique des corps qui sont autour de nous , et qui font partie de nous- mêmes , puisque nous ne saurions avoir une certitude universelle de leurs secondes qualités , de leurs puissances, et de leurs opérations. Nos sens aperçoivent chaque jour différents effets, dont nous avons jusque-là une connaissance sensitive : mais pour les causes, la manière et la certitude de leur production , nous devons nous résoudre à les ignorer, par les deux raisons que nous venons de proposer. Nous ne pouvons aller, en ce genre, au delà de ce que l’expérience particulière nous découvre comme un point de fait, d'où nous pouvons ensuite conjecturer , par analogie , quels effets il est probable que de pareils corps produiront dans d'autres expériences. Mais, quant à une connaissance parfaite des corps naturels ( pour ne pas parler des esprits ) , nous sommes , je crois , si éloignés d'être capables d’y parvenir , que je ne ferai pas difficulté de dire qne c’est perdre sa peine que de s’engager dans une telle recherche. ,

S 30. Troisième cause d'ignorance : nous ne suivons pas nos idées.

En troisième lieu , là où nous avons des idées complètes, et où il y a entre elles une connexion certaine que nous pouvons découvrir, nous sommes souvent dans l’ignorance, faute de suivre ces idées qne nous avons , ou qne nous pouvons avoir, et pour ne pas trouver ies idées moyennes qui peuvent dous montrer quelle espèce de convenance ou de disconvenance elies ont l'une avec l'autre. Ainsi , plusieurs ignorent des vérités mathématiques , non en conséquence d'aucune imperfection dans leurs facultés , ou d’aucune incertitude dans les choses mêmes, mais faute de s’appliquer à acquérir , examiner , et comparer ces idées de la manière qu'il faut. Ce qui a le plus contribué à nous empêcher de bien conduire nos idées et de découvrir leurs rapports , et In convenance ou la disconvenance qui se trouve entre elles , c’a été , à mon avis , le mau-

vais usage des mots, fi est impossible que les hommes puissent jamais chercher exactement , ou découvrir certainement la convenance ou la disconvenance des idées , tant que leurs pensées ne font qne flotter , et s'arrêter en passant sur des sons d’une signification douteuse et incertaine. les mathématiciens, en formant leurs pensées indépendamment des noms , et en s’accoutumant à se mettre devant l’esprit les idées mêmes qu’ils veulent considérer , et non des sons à la place de ces idées , ont évité par là une grande partie des embarras et des disputes qui ont si fort arrêté les progrès des hommes dans d’antres sciences. Car , tandis qu’ils s’attachent à des mots d’une signification indéterminée et Incertaine , ils sont incapables de distinguer , dans leurs propres opinions , lo vrai du faux , le certain de ce qui n’est que probable, et ce qui est raisonnable de ce qui est Absurde. Tel a été le destin ou le malheur d’une grande partie des gens de lettres ; et par là le fonds des connaissances réelles n’a pas été augmenté à proportion des écoles , des disputes et des livres dont le monde a été rempli ; tandis qne les gens d’étude , perdus dans un vaste labyrinthe de mots , n’ont su où ils en étaient , jusqu’où leurs découvertes étaient avancées, et ce qui manquait à leur propre fonds, et au fonds général des connaissances humaines. Si les hommes avaient agi dans leurs recherches sur le monde matériel comme iis en ont usé à l’égard de celles qui regardent le monde intellectuel , s'ils avaient tout confondu dans un chaos de termes et de façons de parier d’une signification douteuse et incertaine , tous les volumes qu’on aurait écrits sur la navigation et sur les voyages , toutes les spéculations qu’on aurait faites , toutes les disputes qu’on aurait excitées et multipliées sans fin sur les zones et sur les marées , les vaisseaux même qu’on aurait bâtis et les flottes qu'on aurait mises en mer , tout cela ne notts aurait jamais appris un chemin au delà de ta ligne ; et ies antipodes seraient toujours aussi inconnus , que lorsqu’on avait déclaré que c’était une hérésie de soutenir qu'il y en eût. Mais , comme j’ai d^jà traité assez au long des mots et du mauvais usage qu’oo en fait communément , Je n’en parlerai pas davantage en eet endroit.

S 3 J. Étendue de notre connaissance, par rapport à son universalité.

Outre l’étendue de notre connaissance que nous avons examinée jusqu’ici , et qui se rnp-

porte aux différentes espèces d’êtres qui existent, nous pouvons y considérer une autre sorte d’étendue , par rapport à son universalité , et qui est bien digne aussi de nos réflexions. Notre connaissance suit, à cet égard, la nature de nos idées. Lorsque les idées , dont nous apercevons la convenance ou la disconvenance, sont abstraites, notre connaissance est universelle. Car, ce qui est connu de ces sortes d’idées générales , sera toujours véritable de chaque chose particulière , où eette essence , c’est-à-dire , cette idée abstraite doit se trouver renfermée ; et ce qui est une fois counu de ces idées , sera continuellement et éternellement véritable. Ainsi , pour ce qui est de toutes les connaissances générales , c’est dans notre esprit que nous devons les chercher et les trouver uniquement ; et ce n’est que la considération de nos propres idées qui nous les fournit. Les vérités qui appartiennent aux essences des choses , c’est-à-dire , aux idées abstraites , sont éternelles ; et l’on ne peut les découvrir que par ia contemplation de ces essences , de même que l’existence des choses ne peut être connue que par l'expérience. Mais je dois parler plus au long sur ee sujet , dans les chapitres où je traiterai de la connaissance générale et réelle ; ce que je viens de dire , en général , de l’universalité de notre connaissance, peut suffire pour le présent

Note sur te S 6 de ce 3e chapitre , p. 333.

' Le docteur Slillingfleet, savant prélat de l'église anglicane, ayant pris à tâche de réfuter plusieurs opinions de M. Locke , répandues dans cet ouvrage , se récria principalement sur ce que M. Locke avance ici : « Nous ne m saurions découvrir si Dieu n’a point donné k certains m amas de matière , disposés comme U le trouve à propos, « la paissance d’apercevoir et de penser. » La question est délicate; et M. Locke ayant eu soin, dans le dernier ouvrage qu’U écrivit pour repousser les attaques du docteur Stillingfleet, d’étendre sa pensée sur cet article, de l’éclaircir, et de U prouver par toute* le* raisons dont il put s'aviser, fai cru qu’il était nécessaire de donner ici un extrait exact de tout ce qu’il a dit pour établir son sentiment.

« La connaissance que nous avons, dit d'abord le doc- •> leur Stillingfleet, étant fondée, selon M. Locke, sur nos « idées ; et l’idée que nous avons de la matière en géné- « ral, étant une substance solide, et celle du corps, une « substance étendue , solide et figurée , dire que la ma- « tière est capable de penser, c’etf confondre l’idée de la • matière avec l’idée de l’esprit. » Pas plus , répond M. Locke, que je ne confonds l’idée de la matière avec l’idéo d’un olieval , quand je dis que la matière en général est une substance solide et étendue, et qu’un cheval est un animal , on une substance solide , étendue , avec sentiment et motion spontanée L’idée de la matière est une

substance étendue et solide : partout où sa trouve une telle substance , la se trouve la matière , et l’essence de la matière; quelques autres qualités, non contenues dans cette essence , qu’il plaise à Dieu d’y joindre par-dessus. Par exemple, Dieu crée une substance étendue et solide, sans y joindre par-dessus aucune autre cliose ; et ainsi , nous pouvons là considérer en repos. H joint le mouvement à quelques-unes de scs parties, qui conservent toujours l'essence de la matière. Il en façonne d’autres par lies en plantes, et leur donne toutes les propriétés de h végétation, la vie et la beauté qui se trouve dans un rosier et un pommier, par -dessus l’essence de la matière en général , quoiqu'il n’y ait que de la matière dans le rosier et le pommier. Et à d’autres parties * il ajoute le sentiment et le mouvement spontané , et les antres propriétés qui se trouvent dans un éléphant. On ne doute point que la puissance de Dieu ne puisse aller jusque-là; ni que les propriétés d'un rosier, d'un pommier ou d'un éléphant, ajoutées à la matière, changent les propriétés de la matière. On reconnaît que dans ces choses ta matière est toujours matière. Mais, si l’on se hasarde d’avancer encore un pas , et de dire que Dieu peut joindre à la matière, la pensée, la raison et la volilion, aussi bien que le sentiment et le mouvement spontané, il se trouve aussitôt des gens prêts à limiter la puissance du souverain créateur, et à nous dire que c'est une chose que Dien ne peut point faire , parce que cela détruit l’essence de la matière, ou en change les propriétés essentielles. Et, pour prouver cette assertion , tout ce qu’ils disent se réduit à ceci, que la pensée et la raison ne sont pas renfermées dans l'essence de la matière. Elles n’y sont pas renfermées , j’en conviens, dit M- Locke; mais une propriété qui, n’étant pas contenue dans la matière, vient à être ajoutée à la matière , n’en détruit point pour cela l'essence , si elle la laisse être une substance élendne et solide. l*artoot où cette substance se rencontre, là est aussi l’essence de la matière. Mais, si, dès qu’une chose qui a plus de perfection, est ajoutée à cette substance, l’essence de la matière est détruite , que deviendra l'essence de la matière dans une plante ou dans un animal dont les propriétés sont si fort au-dessus d’une substance purement solide et étendue ?

Mais, ajoute- t-on, il n’y a pas moyen de concevoir comment la matière peut penser. J'en tombe d’accord-, répond M. Locke ; mais Inférer de là qne Dieu ne peut pas donner à la matière la facnlté de penser, c’est dire que la toute-puissance de Dieu est renfermée dans des bornes fort étroites, par la raison que l’entendement de l'homme ost lui-même fort borné. Si Dieu ne peut donner aucune puissance à une portion de matière que celle que les hommes peuvent déduire de l’essence de la matière en général , si l%sence on les propriétés de la matière sont détruites par toutes les qualité* qui nous paraissent au-dessus de la matière, et que nous ne saurions concevoir comme des conséquences naturelles de cette essence, il est évident qoe ressente de la matière est détruite dans la plupart des parties sensibles de notre système, dans les plantes et dans les animaux. On ne saurait comprendre comment la matière pourrait penser; donc, Dieu ne peut lui donner la puissance de penser. Si cette raison est bonne , elle doit avoir lieu dans d’autres rencontres. Vous ne pouvez concevoir que la matière puisse attirer la matière à aucune distance, moins encore à la distance d’un millier de

* Le traducteur a tait . en cet endroit , des réfleilona qui lut ont pan» uaez Importante» . nuU qui occupent trop d1 et pare pour Ctre pUe*e« rnmraoddtnrnt Ici. Vou» U» trou rerca S la fin de la dtaaer* tatkon de M. Locke , ci-dmou* . page mi.

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