‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 258 sur 423 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Des propositions universelles , de leur vérité , et de leur certitude.

Si .Il est nécessaire de parler des mots en traitant de la connaissance.

Quoique la meilleure et la plus sûre voie pour arriver à une connaissance claire et distincte , soit d’examiner les Idées et d’en juger par ellesmêmes, sans penser à leurs noms en aucune manière , cependant, c’est, je pense, ce qu'on pratique fort rarement, tant la coutume d’employer des sons pour des idées a prévalu parmi nous. Et chacun peut remarquer combien c’est une chose ordinaire aux hommes de se servir des noms à la place des idées; lors même qu’ils méditent et qu’ils raisonnent en eux-mêmes , surtout si les idées sont fort complexes, et composées d'une grande collection d’idées simples. C’est lé ce qui fait que la considération des mots et des propositions est une partie si nécessaire d'un discours où l’on traite de la connaissance , qu’il est fort difficile de parier intelligiblement de l’une de ces choses sans expliquer l'autre.

S ‘J. Il est d{(ficile d’entendre des vérités générales si elles ne sont exprimées par des propositions verbales.

Comme toute la connaissance que nous avons se réduit uniquement & des vérités particulières ou générales, il est évident que, quoi qu’on puisse faire pour parvenir à l’intelligence des vérités particulières, l’on ne saurait jamais bien entendre les vérités générales , qui sont naturel-

« firraent la possibilité <1* l'objet de l’bié* : et dan» ce « même sens on peut dire qu'on être est trai, c'est-à-dire

* la proposition qui affirme «on existent* actuelle , os

* du moins possible. *

Mais , afin de pouvoir éviter ici l'illusion où nous pourrait jeter l’ambiguïté des termes , écueil dangereux en toute occasion, il est A propos de remarquer qu'il y a deux sortes de certitude, l'une de vérité , et l’autre de connaissance. Lorsque les mots sont joints de telle manière dans les propositions, qu’ils expriment exactement la convenance ou la disconvenance telle qu'elle est réellement, c'est une certitude de vérité. Et la certitude de connaissance consiste A apercevoir la convenance ou la disconvenance des idées, en tant qu'elle est exprimée dans les propositions. C’est ce que nous appelons ordinairement connaître la vérité d’une proposition, ou en être certain.

S 4. On ne peut pas être assuré qu'une proposition générale est véritable, lorsque lessence

de chaque espèce dont il est parlé n’est pas

connue.

Or , comme nous ne saurions être assurés de la vérité d'aucune proposition générale, A moins que nous ne connaissions les bornes précises et l’étendue des espèces que signifient les termes dont elle est composée , il serait nécessaire que * nous connussions l'essence de chaque espèce, puisque c'est cette essence qui la constitue et la

1 « Je crois qu’encore d’autres marques pourraient " faire cet effet ; on le voit par ie caractère des Chinois i > et on pourrait introduire un caractère universel fort « populaire et meilleur que le leur, si on employait de « petites figures à la place des mots , qui représentassent s les choses visibles par leurs traits , et les invisibles par « des visibles qui les accompagnent, y joignant de écrit laines notes additionnelles convenables pour faire en- « tendre les lierions et les particules. Cela servirait d’a*

« bord pour communiquer avec les nations éloignées;

« mais , si on l’introduisait aussi parmi noua , sans re " noncer pourtant A l'écriture ordinaire , l’usage de cette « manière d’écrire serait d'une grande ntilité pour enrichir « l’imagination , et pour donner des pensées moins sourdes * et moins verbales qu'on n’en a maintenant. »

détermine. C’est ce qu’il n’est pas malaisé de faire À l’egard de toutes les idées simples et des modes; car, dans les idées simples et dans les modes, l’essence réelleet lanominale n’est qu’une seule et même chose ; ou, pour exprimer la même pensée en d’autres termes, l’idée abstraite que le terme général signifie , étant la seule chose qui constitue ou qu’on peut supposer qui constitue l’essence et les bornes de l’espèce , on ne peut être en peine de savoir jusqu’où s’étend l’espèce , ou quelles choses sont comprises sous cliaque terme ; car il est évident que ce sont toutes «* ••lles qui ont une exacte conformité avec l’idée que ce terme signifie, et nulle autre. Mais dans les substances, où une essence réelle, distincte de la nominale, est supposée constituer , déterminer et limiter les espèces , il est visible que l’étendue d’un terme général est fort incertaine; parce que, ne connaissant pas cette essence réelle, nous ne pouvons pas savoir ce qui est ou n'est pas de cette espèce, et, par conséquent, ce qui peut ou ne peut pas en être affirmé avec certitude. Ainsi , lorsque nous parlons d’un homme ou de l’or, ou de quelque autre espèce de subs- > tances naturelles, en tant que déterminée par une certaine essence réelle que la nature donne régulièrement à chaque individu de cette espèce , et ! qui le fait être de cette espèce , nous ne saurions être ccrtalus de la vérité d’aucune affirmation ou négation faite sur le sujet de ces substances. Car, à prendre l’homme ou l’or en ce sens, pour une espèce de choses déterminée par des essences réelles, différentes de l’idée complexe qui est dans l’esprit de celui qui parle , ces choses ne signifient qu’un je ne sais quoi; et l’étendue de ces espèces, fixée par de telles limites, est si inconnue et si indéterminée , qu’il est impossible d’affirmer avec quelque certitude que tous les hommes sont raisonnables , et que tout or est jaune. Mais lorsqu’on regarde rcssencc nominale comme ce qui limite chaque espèce , et que les hommes n’etendent point l’application d’aucun terme général au delà des choses particulières, sur lesquelles l’idée complexe qu’il signifie doit être fondée, ils ne sont point en danger de méconnaître les bornes de chaque espèce , et ne sauraient douter d’après cela , si une proposition est véritable ou non '. J’ai voulu expli-

* * Quand même la définition d’une substance actuel- ^ leinent existante ne serait pas bien déterminée à tous

•• égards ( comme en effet celle de l'homme ne l'est pas à « l’égard de la figure externe ), on ne laisserait pas d'a- « Toir une infinité de propositions générales sur son su-

quer en termes scolastiques cette incertitude des propositions qui regardent les substances, et me servir, en cette occasion, des mots essence et espèce y afin de montrer l’absurdité et l’inconvénient qu’il y a à se les figurer, en quelque sorte ,

« jet , qui suivraient de la raison et des autres qualités « que l’on reconnaît en lai. Tout ce que l’on peut dire « sur ces projiositions générales , c’est qu’en cas qu'on • prenne l'homme pour la plus basse espèce , et qu'on 1a « restreigne à la race d'Adam , on n’aura pas de propriétés « de l'homme qu’on puisse énoncer par une proposition » réciproque ou simplement convertible, si ce n’est par « provision , comme en disant : l'homme est le seul ani- « mal raisonnable. Et prenant l'homme pour ceux de n notre race, le provisionnel consiste à sous-entendre « qu’il est le seul animal raisonnable parmi ceux qui nous « sont connus ; car U se pourrait qu’il y eût un jour « d’autres animaux à qui fût commun avec la postérité « des I tommes d’à présent tout ce que nous y remarquons « jusqu’ici , mais qui fussent d’ime autre origine. Mais « en cas que non , et supposé que Dieu eût défendu le « mélange de ces races , et que Jésus-Christ n’eût ra- « cbeté que la nôtre, il faudrait tâcher de faire des mar- « que» artificielles pour les distinguer entre elles. Il y •• aurait sans doute une différence intime, mais comme « elle ne se rendrait point reconnaissable, on serait réduit « à la seule dénomination extrinsèque de la naissance,

« qu’on tâcherait d’accompagner d’une marque artificielle « durable, laquelle donnerait une dénomination inlrtn- .< sèque, et un moyen constant de discerner notre race « des autres. Mais si l’homme n'était point pris pour la « plus basse espèce, ni pour celle des animaux raison- « nabi» de la race d’Adam , et si , au lieu de eda , il si- ■ guidait un genre commun à plusieurs espèces, qui ap- « parlicnt maintenant à une seule race connue, mais qui « pourrait encore appartenir à d’autres , distinguables ou « par la naissance, ou même par d’autres marques na- « tu relies ; alors, dis-je, ce genre aurait des propositions « réciproques, et la définition présente de Y homme ne n serait point provisionnelle. Il en est de même de l’or : « si, par ce mot, on entend un genre dont jusqu’ici nous « ne connaissons point de sous-divisioo , et que nous « prenons maintenant pour la plus basse espèce ( mais

• seulement par provision , et jusqu’à ce que la suhiU- - vision soit connue) ; et si Ion en trouvait quelque jour « une nouvelle espèce, je dis que, dans ce sens, la défi- « nition de ce genre ne doit point être jugée provision- « nelle , mais perpétuelle. Et même, sans se mettre en

* peine des noms de l’homme ou de l’or, quelque nom « qu’on donne au genre, ou à la plus basse espèce connue, « et quand même on ne leur en donnerait aucun , ce qu’on « vient de dire serait toujours vrai des idées des genres, « ou des espèces , et les espèces ne seront définies (pie. « provisionnefiement quelquefois par les définitions des « genres. Cependant il sera toujours permis et raisonnable « d'entendre qu’il y a une essence réelle interne appar- ■ tenant , par une proposition réciproque , soit au genre , « soit aux espèces , laquelle se fait connaître ordinairement « par les marques externes. J’ai supposé jusqu’ici que la « race ne dégénère ou ne change point : mais si la même « passait dans une autre espèce , on serait d’autant « plus forcé de recourir à d’autres marques et dénomi- « nations, intrinsèques ou extrinsèques, sans s’attacher n à la race. »

Page 1