‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 259 sur 423 · LIVRE IV. CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE VI

comme des réalités qui seraient autre chose que des Idées abstraites désignées par certains noms. En effet , supposer que les espèces des substances soient autre chose que la réduction même des substances en certaines sortes , rangées sous divers noms généraux , scion qu’elles conviennent aux différentes idéesabstraites que nous désignons par ces noms-là, c’est confondre la vérité, et rendre incertaines toutes les propositions générales qu'on peut faire sur les substances. Ainsi, quoique peut-être ces matières pussent être exposées plus nettement et dans un meilleur langage, à des gens qui n’auraient aucune connaissance de la science scolastique , cependant, comme ces fausses notions d'essences et d’espèces ont pris racine dans l’esprit de la plupart de ceux qui ont reçu quelque teinture de cette sorte de savoir qui a si fort prévalu dans notre Europe, H est bon de les faire connaître et de les dissiper, pour donner lieu à un emploi des mots qui puisse produire la certitude.

S i. Ce/a regarde plut particulièrement les substances.

Lors donc que les noms des substances sont employés pour signifier des espèces qu'on suppose déterminées par des essences réelles que nous ne connaissons pas, ils sont incapables d’introduire la certitude dans l’entendement, et nous ne saurions être assurés de la vérité des propositions générales , composées de ces sortes de termes. La raison en est évidente. Car, comment pouvons-nous être assurés que telle ou telle qualité est dans l’or, tandis que nous ignorons ce qui est , ou n’est point dans l’or ; puisque , selon cette manière de parler , rien n’est or , que ce qui participe à une essence qui nous est Inconnue, et dont, par conséquent, nous ne sauribns absolument pas dire où elle est. D’où il s’ensuit que nous ne pouvons jamais être assurés, à l’égard d’aucune partie de matière qui soit dans le monde , qu’elle est ou n’est pas or , en ce sens-là; par la raison qu'il nous est tout à fait impossible de savoir si elle a ou n’a pas ce qui fait qu’une chose est appelée or, c’est-à-dire, cette essence réelle de l’or , dont nous n’avons absolument aucune idée. Il nous est , dis-je , aussi impossible de savoir cela , qu’il l’est à un aveugle de dire en quelle fleur se trouve ou ne se trouve point la couleur de pensée , puisqu'il n'a absolument aucune idée de la couleur pensée. Ou bien , si nous pouvions savoir certainement ( ce qui n’est pas

possible) où est l'essence réelle que nous ne connaissons pos, dans quelles particules de matière est, par exemple, l'essence réelle de l’or, nous ne pourrions pourtant point être assurés que telle ou telle qualité pfit être attribuée avec vérité à l’or; puisqu’il nous est impossible de connaître qu'une telle qualité ou Idée ait une liaison nécessaire avec une essence réelle dont nous n’avons aucune idée, quelle que soit l'espèce qu’on puisse Imaginer que cette essence, qn’on suppose réelle, constitue effectivement.

S «• // n’y a, sur les substances , que peu de

propositions universelles dont la vérité soit

connue.

D'autre part , quand les noms des substances sont employés, comme ils devraient toujours l’être, pour désigner les idées que les hommes ont dans l'esprit, quoiqu’ils nient alors une signification claire et déterminée , ils ne servent pourtant pas encore à former plusieurs propositions universelles, de la vérité desquelles nous puissions être assurés. Ce n’est pas parce qu’en fSisantun tel usage des mots, nous sommes en peine de savoir quelles choses ils signifient , mais parce que les idées complexes qu’ils signifient , sont des combinaisons d'idées simples qui n’emportent avec elles aucune connexion on incompatibilité visible qu'avec très-peu d'autres Idées.

S 7. Parce qu’on ne peut connaître qu'en peu de rencontres la coexistence de leurs idées.

Les idées complexes exprimées par les noms que nous donnons aux espèces des substances , sont des collections de certaines qualités que nous avons remarqué coexister dans un substratum inconnu, que nous appelons substance. Mais nous ne saurions connaître certainement quelles autres qualités coexistent nécessairement avec de telles combinaisons , à moins que nous ne puissions découvrir leur dépendance naturelle, dont nous ne saurions porter la connaissance fort loin, à l’égard de leurs premières qualités '. Et

' - J’ai déjà remarqué (pie le même embarra* se trouve « dans le» idées de» accidents , dont la nalure e»l un peu « abstraite, comme sont, par exemple, les figure» de géu* « mélrie. Car lorsqu'il s’agit, je suppose, de la fixore « d’un miroir qui rassemble tous lès rayons parallèles « dans un point comme foyer, on peut trouver plusieurs « propriétés de ce miroir, avant que d’en connaître la - construction, biais on sera incertain sur beaucoup d'au- • très affections qu'il peut avoir, jusqu’à ce qu’ou irouvs

pour toutes leurs secondes qualités, nous n’y pouvons absolument point découvrir de connexion , par les raisons qu’on a vues dans le chapitre III de ce quatrième livre. Premièrement, parce que nous ne connaissons point les constitutions réelles des substances, d’où dépend en particulier chaque seconde qualité. En second lieu , parce que , supposé que nous les connussions, elles ne pourraient nous servir que pour une connaissance expérimentale, et non pour une connaissance universelle , ne pouvant s’étendre avec certitude au delà de tel ou tel exemple, parce que notre entendement ne saurait découvrir aucune connexion imaginable entre une seconde qualité et quelque modification que ce soit d’une des premières qualités '. Voilà pourquoi l’on ne

« en lui ce qui répond A la constitution interne de* subs- « Luire», c'est-à-dire, la construction de cette figure du

• miroir, qui sera comme la def de la connaissance ulté* « Heure. «

* « C’est que l'auteur suppose toujours que ces quart lités sensibles, ou plutôt les idées que nous eu avons,

■ ne dépendent point des figures et mouvements naturel- « lenieut , mais seulement du bon plaisir de Dieu qui nous « donne ces idées.

« Cependant, si nous étions parvenus à connaître la « constitution interne de quelques coips , nous verrions « aussi quand ils devraient avoir ces qualités, qui seraient réduites elles-mêmes à leurs raisons intelligibles , quand

• même il ne serait jamais en notre |K>uvoir de les recon-

■ naître sensiblement dans ces idées sensitives , qui soûl « un résultat confus des actions des corps sur nous. « Ainsi, maintenant que nous avons la parfaite analyse

■ du vert, en bleu et jaune, et n’avons presque plus « rien à demander à son égard , que par rapport à ces in- « çrédienls , nous ne sommes pourtant point capables « de déterminer les idées du bleu et du jaune , dans notre m idée sensitive du vert, par cela même que c’est une « idée confuse. C’est à peu près comme on ne saurait dé*

• mêler l’idée des dents de la roue, c'est-à-dire de la

• cause, dans la perception d’un transparent artificiel « fait par la prompte rotation d’une roue dentelée, ce qni « en fait disparaître les dents, et paraître à leur place un « transparent continue) imaginaire, composé des appa- •« rences successives des dents et de leurs intervalles, « mais où la succession est si prompte , que notre phan- « tasie lie la saurait distinguer. On trouve donc bien ces « dents dans la notion distincte de cette transparence , « mais non pas dans cette perception sensitive confuse, « dont la nature est d'être et de demeurer confuse ; au- •* trement, si la confusion cessait (comme si le mou vert ment devenait si lent qu’on en pût observer les parties

■ et leur succession), ce ne serait plus elle, c’est-à-dire, « ce ne serait plus ce phantôme de transparence. Et » comme on n'a point besoin de 6e figurer que Dieu , par « son bon plaisir, nous donne ce phantôme , et qu’il est

• indépendant du mouvement des dents de la roue et de « leurs intervalles ; comme , au contraire , on conçoit que « ce n’est qu’une expression confuse de ce qui se passe

• dans ce mouvement, expression ( dis-je ) qui consiste « en ce que des cltoses successives sont confondues dans

peut former sur les substances que fort peu de propositions générales qui emportent avec elles une certitude indubitable.

S 8. Exemple dans l’or.

Tout or est fixe , est une proposition dont nous ne pouvons pas connaître certainement la vérité, quoiqtie généralement on la croie véritable. Car , si , selon la vaine imagination des écoles, quelqu’un vient à supposer que le mot or signifie une espèce de choses que la nature a distinguée, au moyen d’une essence réelle qui lui appartient, il est évident qu’ii ignore quelles substances particulières sout de cette espèce, et qu’ainsi il ne saurait avec certitude affirmer universellement aucune chose de l’or. Mais s’il prend le mot or pour une espèce déterminée par son essence nominale ; que l’essence nominale soit , par exemple , l’idée complexe d’un corps d’une certaine couleur jaune, malléable, fusible, et plus pesant qu’aucun autre corps connu : en employant ainsi le mot or dans son usage propre , il n’est pas difficile de connaître ce qui est ou n'est pas or. Mais, avec tout cela, nulle autre qualité ne peut être universellement affirmée ou niée avec certitude de l’or, que ce qui a, avec cette essence nominale, une connexion ou une incompatibilité qu’on peut découvrir. La fixité, par exemple, n’ayant aucune connexion nécessaire avec la couleur, la pesanteur, ou aucune autre idée simple qui entre dans l’idée complexe que nous avons de l’or, ou avec cette combinaison d’idées prises ensemble, il est impossible que nous puissions connaître certainement la vérité de cette proposition , que tout or est fixe1.

« une simultanéité apparente : ainsi il est aisé de juger « qu’il en sera de même à l'égard des autres phantômts - sensitifs, dont nous n’avons (vas encore une parfaite « analyse, comme des couleurs, des goûts, etc. Car, pour •« dire U vérité, ils méritent ce nom de phantôme», plui tût que celui de qualité s, ou même d 'idées. Et il nous « suffirait, à tous égards, de les entendre aussi bien que « celte transparence artificielle , sans qu’il soit raisonna- » ble, ni possible , de prétendre eu savoir davantage. Car, « vouloir que ces phantômes confus demeurent, et que « cependant on y démêle les ingrédients par la phan tasie » même, c’est se contredire ; c’est vouloir avoir le plaisir « d’être trom|)é par une agréable perspective , et vouloir « qu’en même temps l’œil voie la tromperie, ce qui serait

• la gâter. »

* « Il ne faut point opposer deux choses qui s'accordent « et qui reviennent au même. Quand je pense à un corps « qui est en même temps jaune, fusible et résistant à la « coupelle, je pense à un corps dont l’essence spécifique»

• quoique inconnue dans son intérieur, fait émaner ces

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