‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 260 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VI

$ 9. Comme ou ne peut découvrir aucune liaison entre lu fixité et la couleur, la pesanteur et les autres idées simples de l’essence nominale de l'or que nous venons de proposer : de même , si nous faisons de notre Idée complexe de l'or un corps jaune , fusible , ductile , pesant et fixe , uous serons dans la même incertitude A l’égard de sa capacité d'être dissous dans l’eau régale, et cela par la même raison. En effet , par la considération des idées mêmes, nous ne pouvons jamais affirmer ou nier avec certitude d'un corps dont l’idée complexe renferme la couleur Jaune, une grande pesanteur, la ductilité, la fusibilité et la fixité, qu'il peut être dissous dans l’eau régale, et ainsi de ses autres qualités. Je voudrais bien voir une affirmation générale touchaut quelque qualité de l’or, dont on puisse être certainement assuré qu'elle est véritable. Sans doute qu'on me répliquera d'abord : Voici une proposition uni- , verseile tout A fait certaine, tout or est malléable. A quoi je réponds : C’est IA , j'en conviens , une proposition très-assurée, si la malléabilité fait partie de l'idée complexe que le mot or signifie. Mais tout ce qu'on affirme de l'or en ce cas-là , c'est que ce son signifie une idée dans laquelle est renfermée celle de malléabilité ; espèce de vérité et de certitude toute semblable à cette affirmation , un centaure est un animal à quatre pieds. Mais, si la malléabilité ne fait pas partie de l’essence spécifique signifiée par le mot or, il est visible que cette affirmation , tout or est malléable , n’est pas une proposition certaine. Car , que l’idée complexe de l’or soit composée de telles autres qualités qu'il vous plaira supposer dans l'or, la malléabilité ne paraîtra point dépendre de cette idée complexe, ni découler d'aucune idée simple qui y soit renfermée. La connexion qu’alamalléabilitéaveccesautres qualités, si elle en a aucune, venant seulement de l'intervention de ia constitution réelle de ses parties insensibles, laquelle constitution nous étant inconnue, il est impossible que nous apercevions cette connexion, A moins que nous ne puissions découvrir ce qui unit toutes ces qualités ensemble.

S 10. Les propositions universelles ne peuvent être certaines qu’autantque celte coexistence peut être connue ; mais cela ne s'étend pas fort loin.

A la vérité, plus le nombre de ces qualités • qualités de son fonds, et se fait connaître su moins

coexistantes, que nous réunissons sous un seul nom dans une idée complexe, est grand, plus nous rendons la signification de ce mot précise et déterminée. Mais pourtant nous ne pouvons jamais la rendre par ce moyen capable d'une certitude universelle , par rapport à d’autres qualités qui ne sont pas contenues dans notre idée complexe; puisque nous n’apercevons point la liaison ou la dépendance qu’elles ont l'une avec l’autre, ne connaissant ni la constitution réelle * sur laquelle elles sont fondées, ni comment elles en tirent leur origine. Car la principale partie de notre connaissance sur les substances ne consiste pas simplement , comme en d’autres choses , dans le rapport de deux idées qui peuvent exister séparément, mais dans la liaison et dans la coexistence nécessaire de plusieurs idées distinctes dans un même sujet , ou dans leur incompatibilité à coexister de cette manière. Si nous pouvions commencer par l’outre extrémité , et découvrir en quoi consiste une telle couleur , ce qui rend un corps plus léger ou plus pesant , quelle contexture de parties le rend malléable, fusible, fixe et propre A être dissous dans cette espèce de liqueur et non dans une autre ; si , dis-je , nous avions une telle idée des corps, et que nous pussions apercevoir en quoi consistcntoriginairement toutes leurs qualités sensibles, et comment elles sont produites, nous pourrions nous en former des idées abstraites qui pourraient donner lieu A une connaissance plus générale , et nous mettraient en état de former des propositions universelles, qui emporteraient avec elles une certitude et une vérité générales. Mais, tant que nos idées complexes des espèces des substances seront aussi éloignées de cette constitution réelle et intérieure, d’ou dépendent leurs qualités sensibles, et qu'elles ne seront composées que d une collection imparfaite des qualités apparentes que nos sens peuvent découvrir, il ne pourra y avoir que trespeu de propositions générales touchant les substances, de la vérité réelle desquelles nous puissions être certainement assurés ; parce qu’il y a fort peu d’idées simples dont la connexion et la coexistence nécessaires nous soient connues d’une manière certaine et indubitable. Je crois , pour moi , que parmi toutes les secondes qualités des substances, et parmi les puissances qui s’y rapportent, on n’en saurait nommer deux dont In coexistence nécessaire ou l’incompatibilité puisse être connue certainement , hormis dans les qua-

« confusément par elles. Je ne vois rien en cela de mau- « vais, ni qui mérité dVtre si souvent attaqué. *

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lités qui appartiennent au même sens , lesquelles s'excluent nécessairement l'une l'autre , comme je l’ai déjà montré Personne, dis-je, ne peut connaître certainement par la couleur qui est dans un certain corps , quelle odeur , quel goAt , quel son, ou quelles qualités tactiles il a, ni quelles altérations il est capable de produire en d’autres corps, ou de recevoir par leur moyen. On peut dire la même chose du son, du goAt, etc. Comme les noms spécifiques dont nous nous servons pour désigner les substances, signifient des collections de ces sortes d’idées, U ne faut pas s'étonner que nous ne puissions former avec ces noms que fort peu de propositions générales d'une certitude réelle et indubitable. Mais pourtant, lorsque l’idée complexe de quelque sorte de substance que ce soit, contient quelque idée simple dont on peut découvrir la coexistence nécessaire avec quelque autre idée, alors, on peut former sur cette substance des propositions universelles qu’on a droit de regarder comme certaines. Si, par exemple, quelqu’un pouvait découvrir une connexion nécessaire entre la malléabilité et la couleur ou la pesanteur de l’or, ou avec quelque autre partie de l’idée complexe qui est désignée par ce nom-là, il pourrait former, avec certitude, une proposition universelle au sujet de l'or considéré sous ce rapport; et alors la vérité réelle de cette proposition, tout or est malléable, serait aussi certaine que la vérité de celle-ci , les trois angles de tout triangle rectangle sont égaux à deux angles droits.

Sll- Les qualités dont se composent nos idées

complexes des substances dépendent , pour

ta plupart, de causes extérieures éloignées,

et que nous ne pouvons apercevoir.

Si nous avions de telles idées des substances , que nous pussions connaître quelles constitutions réelles produisent les qualités sensibles que nous y remarquons, et comment ces qualités en découlent, nous pourrions, par les idées spécifiques de leurs essences réelles que nous aurions dans l'esprit, reconnallre leurs propriétés, et découvrir quelles sont les qualités que les subs-

' « Je crois qu'on en trouverait peut-être ; par exem-

■ pie : tout corps palpable ( ou qu'on peut sentir par l’nt-

- touchement) est visible. Tout corps dur fait du bruit, « lorqu’on le frappe dans l'air. Les tons des cordes, ou « des lits, sont en raixun sous-dnublCe des poids qui eau* • seul leur tension, il est vrai que ce que notre auteur de-

- mande ue réussit qu'autant qu'un conçoit des idées dis*

■ truites, jointes aux idées sensitives confuses. ,*

tances ont ou n’ont pas , plus certainement que nous ne pouvons le faire présentement par le secours de nos sens. De sorte que , pour connaître les propriétés de l'or, il ne serait pas plus nécessaire que l’or existât , et que nous fissions des expériences sur le corps que nous nommons ainsi, qn’il n'est nécessaire, pour connaître les propriétés d'un triangle, qu'un triangle existe dans quelque portion de matière. L’idée que nous aurions dans l’esprit servirait aussi bien pour l’un que pour l'autre. Mais tant s’en faut que nous ayons été admis dans les secrets de la nature, qu’à peine avons-nous jamais approché de l’entrée de ce sanctuaire. Car nous avons coutume de considérer les substances que nous rencontrons , chacune à part , comme une chose entière qui subsiste par elle-même, qui a en elle-même toutes ses qualités, et qui est indépendante de toute autre chose. C'est, dis-je, ainsi que nous nous représentons les substances, sans songer, pour l'ordinaire, aux opérations de ces fluides invisibles dont elles sont environnées. Cependant , les mouvements et les opérations de ces fluides produisent en grande partie les qualités qu’on remarque dans les substances, et que nous regardons comme les caractères distinctifs , par on nous les connaissons, et en vertu desquels nous leur donnons certains noms. Mais une pièce d'or qui existerait en quelque endroit par elle-même, séparée de l'impression et de l'influence de tout autre corps , perdrait aussitôt toute sa couleur et sa pesanteur, et peut-être aussi sa malléabilité, qui pourrait bien se changer en une parfaite friabilité ; car je ne vois rien qui prouve le contraire. L’eau, dans laquelle la fluidité est, par rapport à nous , une qualité essentielle , cesserait d'être fluide, si elle était laissée à elle-même. Mais, si les corps Inanimés dépendent autant d’autres corps extérieurs, par rapport à leur état présent, en sorte qu'ils neseraient pas ce qu'ils nous paraissent être , si les corps qui les environnent étaient éloignés d'eux, cette dépendance est encore plus grande à l’égard des végétaux, qui se nourrissent, qni croissent et qui produisent des feuilles, des fleurs et des semences dans une constante succession. Et si nous examinons de plus prés l’état des animaux, nous trouverons que, par rapport à la vie, au mouvement, et aux plus considérables qualités qu'on peut observer en eux , ils dépendent si fort des causes extérieures et des qualités d'autres corps qui ne font point partie d’eux-mémes, qu'ils ne sauraient subsister un moment sans ceux-ci , quoique pourtant on ne

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