LIVRE I , CHAPITRE III
toute ('industrie dont ils étaient capables , mais qu’ils se sont contentés des opinions, des coutumes et des usages établis dans leurs pays, sans regarder plus loin. Si vous ou moi étions nés dans la baie de Soldanie , nos pensées et nos idées n’auraient pas été peut-être plus parfaites que les idées et les pensées grossières des Hottentots qui y habitent ; et si Apochancana , roi de Virginie, eût été élevé en Angleterre, peutêtre aursit-ii été aussi habile théologien et aussi grand mathématicien que qui que ce soit dans ce royaume. Toute la différence qu'il y a entre ce roi et un Anglais plus instruit consiste simplement en ce que l’exercice de ses facultés a été borné aux manières , aux usages et aux idées de son pays , sans que son esprit ait jamais été poussé plus loin , ni appliqué à d’autres recherches ; de sorte «pie s’il n’a eu aucune idée de 'lheu , ce n’est «pic pour n'avoir pas suivi le III des pensées «pii l’y auraient conduit.
S 1 3. Us idées de Dieu sont différentes en différentes )>crsonnes.
Je conviens «pic s’il y avait «pielque idée naturellement empreinte dans l’ême des hommes, nous avons droit de penser que ce devrait être l'idée de celui qui les a faits , laquelle serait comme une marque que Dieu aurait Imprimée lui-mème sur son propre ouvrage, pour faire souvenir les hommes «pi'ils sont dans sa dépendance , et qu'ils doivent obéir à ses ordres. C'est par la , dis-je , que devraient éclater les premiers rayons de la connaissance humaine. Mais combien se passe-t-ll de temps avant qu’une telle idée puisse paraître dans les enfants? Et lorsqu’on vient à la découvrir, qui ne volt qu'elle ressemble beaucoup plus à une opinion ou une idée qui vient du mattre de l’enfant , qu’à une notion qui représente directement le véritable Dieu? Quieompie observera le progrès par lequel les enfants parviennent à la connaissance «pi’ils ont, ne manquera pasde reconnaître que les objets qui se présentent premièrement à eux, et avec qui ils ont, pour ainsi dire, le plus de familiarité, font les premières impressions dans leur entendement , sans qn'on paisse y trouver la moindre trace d’aucune antre impression «pie ce soit. Il est aisé de remarquer, outre cela , comment leurs pensées ne se multiplient qu’à mesure qu’ils viennent à connaître une pins grande quantité d'objets sensibles, à en conserver les idées dans leur mémoire , et à se faire une habitude de les assembler, de les
j étendre et de les combiner en différentes manières. Je montrerai dans la suite comment, par ces différents moyens , ils viennent à former dans leur esprit l’idée d'un Dieu.
S U- Peut-on se figurer que les idées «pie les hommes ont de Dieu soient autant de caractères de cet Être suprême qu’il ait graves «lans leur Ame de son propre doigt , quand on voit que dans un même pays les hommes qnl le désignent par un seul et même nom , ne laissent pas d’en avoir des idées fort différentes , souvent diamétralement opposées et tout à fait incompatibles? Dira-t-on qu’ils ont une idée innée de Dieu , dès là seulement qu’ils s’accordent sur le nom qu'ils lui donnent ?
S là. Mais «pielle vraie ou supportable idée de Dieu pourrait-on trouver dans l’esprit de ceux qui reconnaissaient et adoraient deux ou trois cents dieux ? Des IA «pi'ils en reconnaissaient plus d’un , ils faisaient voir d’une manière claire, et incontestable «pie Dieu leur était inconnu , et qu’ils n'avaient aucune véritable idée de cet Être suprême, puisqu’ils lui ôtaient l’unité , l'infinité et l’éternité. Si nous ajoutons à cela les idées grossières qu'ils avaient d’un dieu corporel, idées qu'ils exprimaient par les images et les représentations «pi’ils faisaient de leurs dieux ; si nous considérons les amours, les mariages, les impudicités , les débauches , les querelles et les autres bassesses qu’ils attribuaient à leurs divinités, «pielle raison pourrons-nous avoir de «■rolre que le monde païen, c'est-à-dire la plus grande partie du genre humain , ait eu dans l'esprit «les idées de Dieu , que Dieu lui-méme ait eu soin d'y graver de peur qu’ils ne tombassent dans l’erreur sur son sujet ? Que si ce consentement universel qu'on presse si fort prouve qu'il y a quelque idée innée de Dieu , elle ne signifiera autre chose, sinon que Dieu a gravé dans l'Ame de tous les hommes qui parlent le même langage un nom pour le désigner, mais sans attacher à ce nom aucune idée de lui-même , puisque ees peuples <|ui conviennent du nom ont en même temps des idées fort differentes de la chose signifiée. Si l’on m'oppose que par cette diversité de dieux «pic les païens adoraient , ils n’avaient en vue que d’exprimer flgurément les différents attributs de cet Être incompréhensible , ou les differents emplois de sa providence , je réponds que , sans m’amuser Ici à rechercher ce qu’étaient ces différents dieux dans leur première origine , je ne crois pas que personne ose
dire que le vulgaire les ail regardés comme de simples attributs d’un seul dieu. Et en effet, sans recourir a d’autres témoignages, on n'a qu'à consulter le Voyage de l’évéque de Berite (chap. XIII) pour être convaincu que la théologie des Siamois admet ouvertement la pluralité des dieux, ou plutôt, comme le remarque judicieusement l'abbé de Cboisy , dans son Journal du voyage de Siam ' , qu'elle consiste proprement à ne reconnaître aucun Dieu.
S tfl. Si l’on dit que parmi toutes les nations du monde , les sages ont eu de véritables idées de l'unité gt de l'inlinlté de Dieu , j'en tombe d'accord. Mais sur cela je remarque deux choses.
La première, c'est que cela exclut l'universalité de consentement à l'égard de tout ce qui concerne Dieu , excepté son nom ; car ees sages étant en fort petit nombre, un peut-être entre mille, cette universalité se trouve resserrée dans des bornes fort étroites.
Je dis, en second lieu, qu'il s'ensuit clairement de là que les idées les plus parfaites que les hommes aient de Dieu , n'ont pas été naturellement gravées dans leur âme , mais qu'ils les ont acquises par leur méditation et par un légitime usage de leurs facultés , puisqu'on différents lieux du monde les personnes sages et appliquées à la recherche de la vérité , se sont fait des idées justes sur ce point aussi bien que snr plusieurs autres, par le soin qu'ils ont pris de faire un bon usage de leur raison , pendant que d’autres , croupissant dans une lâche négligence (et e’a toujours été le plus grand nombre) , ont formé leurs idées au hasard , sur la commune tradition et sur les notions vulgaires, sans se mettre fort en peine de les examiner. Ajoutez à cela que si l'on a droit de conclure que l'idée de Dieu soit innée, de ce que tous les gens sages en ont eu cette Idée , la vertu doit aussi être innée ' , parce que les gens sages en ont toujours eu une véritable idée.
Tel était visiblement le cas où sc trouvaient tous les païens : et quelque soin qu'on ait pris parmi les juifs, les chrétiens et les mahométans, qui ne reconnaissent qu'un seul Dieu , de donner de véritables idées de ce souverain Être , cette doctrine n'a pas assez prévalu sur l'esprit des peuples imbus de ces différentes religions , pour faire qu’ils aient une véritable idée de Dieu , et
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» r Non pas la vertu, mais l'idée tic la vertu est innée ; • et peut-être l'auteur ne veut-il dire que cela »
qu’ils en aient tous la même idée. Combien trouverait-on de gens , même parmi nous , qui se représentent Dieu assis dans les deux sous la figure d'un homme, et qui s'en forment plusieurs autres idées absurdes et tout à lait indignes de cet Être souverainement parfait ? Il y a eu parmi les chrétiens , aussi bien que parmi les Turcs , des sectes entières qui ont soutenu fort sérieusement que Dieu était corporel et de forme humaine ; et quoique à présent on ne trouve guère de personnes parmi nous qui fassent profession ouverte d'être nnthropomorphites (j’en ai pourtant vu qui me l'ont avoué) , je crois que qui voudrait s'appliquer à le rechercher , trouverait parmi les chrétiens ignorants et mal instruits bien des gens de cette opinion. Vous n'avez qu'à vous entretenir sur cet article avec les gens de la campagne , presque de tout âge , et avec les enfants , dans presque toutes les conditions, et vous trouverez que , bien qu'ils aient fort souvent le nom de Dieu dans la bouche , les idées qu’ils attachent à ce mot sont pourtant sl étranges , si grotesques , si basses et si pitoyables , que personne ne pourrait se figurer qu’ils les aient apprises d'un homme raisonnable; et encore moins que ce soient des caractères qui aient été gravés dans leur âme par le propre doigt de Dieu. Et , dans le fond , je ne vois pas que Dieu déroge plus à sa bonté en n'ayant point imprimé dans nos âmes des idées de lui-méme , qu’en nous envoyant tout nus dans ce monde sans nous donner des habits , ou en nous faisant naître sans la connaissance innée d’aucun art. Car , étant doués des facultés nécessaires pour apprendre à pourvoir nous-mêmes à tous nos besoins , c'est faute d'industrie et d'application de notre part, et non un défaut de bonté de la part de Dieu , si nous en ignorons les moyens. Il ést aussi certain qu’il y a un Dieu , qu'il est certain que les angles opposés qui se font par l'intersection de deux lignes droites sont égaux. Et il n'y eut jamais de créature raisonnable qui sc soit appliquée sincèrement à examiner la vérité de ces deux propositions qui ait manqué d'y donner son consentement. Cependant , il est hors de doute qu'il y a bien des hommes qui , n'ayant pas tourné leurs pensées de ce cdté-là , ignorent également ces deux vérités Que si quelqu'un juge à propos de donner à cette disposition où sont tous les hommes de découvrir un Dieu , pourvu
, « Je l'avoue : mais cela n’empéeho point qu'elles ne • soient innées, c'est-à-dire, qu'on ne les puisse trouver - en sol. v