‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 27 sur 423 · LIVRE I, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE III

qu'il» s’appliquent à rechercher les preuves de sun existence, le nom de consentement universel (ce qui , au fond , n’emporte autre chose dans cette rencontre) , je ne m’y oppose pas ; mais un tel consentement ne sert non plus à prouver que l'idée de Dieu soit Innée , qu'il ne prouve l'idée innée de ces angles dont je viens de parler.

S 17. Si l'idée de Dieu n’est pas innée, aucune autre idée ne peut être regardée comme

telle.

Puis donc que , quoique la connaissance de Dieu soit l’une des découvertes qui se présentent le plus naturellement à la raison humaine , l'idée de cet Être suprême n’est pourtant pas innée , comme je viens de le montrer évidemment, si je ne me trompe , je crois qu’on aura de la peine à trouver aucune autre idée qu’on ait droit de faire passer pour innée. Car , si Dieu eût Imprimé quelque caractère dans l’esprit des hommes , il est plus raisonnable de penser que ç’aurait été quelque idée claire et uniforme de lui-même qu’il aurait gravée profondément dans notre âme , autant que notre faible entendement est capable de recevoir l’impression d’un objet infini , et qui est si fort au-dessus de notre portée. Mais puisque notre âme se trouve d'abord sans cette idée qu’il nous importe le plus d'avoir , c’est là une forte présomption contre tous les autres caractères qu’on voudrait faire passer pour Innés. Et , pour moi , je ne puis m’empêcher de dire que je n’en saurais voir aucun de cette espèce , quelque soin que j'aie pris pour cela ; et que je serais bien aise que quelqu'un voulût m'apprendre sur ce point ce que je n’ai pu découvrir de moi-même.

S 18. L'idée de la substance n’est pas innée.

J'avoue qu'il y a une autre idée qu’il serait génétalement avantageux aux homhies d'avoir, parce que c'est le sujet général de leurs discours , où ils font entrer cette idée comme s'ils la connaissaient effectivement : je veux parler de l’idée de la substance , que nous n'avons ni ne pouvons avoir par voie de sensation ou de réflexion '. Si la nature se chargeait du soin de nous donner quelques idées , nous aurions sujet d'espérer que ce seraient celles que nous ne pouvous point acquérir nous-mêmes par l'usage de nos facultés. Mais nous voyons , au contraire ,

- Je suis persuadé que la réflexion siiftlt pour trouver « l'idée de la substance en nous-mêmes, qui sommes des • substances ; et cette notion est des plus importantes. »

que , parce que cette Idée ne nous vient pas par les mêmes voies que les autres idées , nous ne la connaissons point du tout d'une manière distincte : de sorte que le mot de substance n'emporte autre chose à notre égard qu'un certain sujet déterminé que nous ne connaissons point , c’est-à-dire, quelque chose dont nous n’avons aucune idée particulière, distincte et positive, mais que nous regardons comme le substratum ou soutien des idées que nous connaissons.

S 19. Kutles propositions ne peuvent être innées, puisqu’il n’y a point d’idées qui soient innées.

Quoi qu'on dise donc des principes binés , tant de ceux qui regardent la spéculation que de ceux qui appartiennent à la pratique , on serait aussi bien fondé à soutenir qu’un homme aurait cent frîmes dans sa poche , argent comptant , quoiqu'on niât qu’il n’y eût ni denier, ni sou , ni écu , ni aucune pièce de monnaie qui pût faire cette somme; on serait, dis-je, tout aussi bien fondé à dire cela , qu’à se figurer que certaines propositions sont innées , quoiqu'on ne puisse supposer en aucune manière que les idées dont elles sont composées soient Innées; car en plusieurs rencontres, d'où que viennent les idées , on reçoit nécessairement des propositions qui expriment la convenance ou la disconvenance de ces idées. Quiconque a , par exemple, une véritable idée de Dieu et du cuite qu’on doit lui rendre , donnera son consentement à celte proposition : Dieu doit être adoré , si elle est exprimée dans un langage qu’il entende : et tout homme raisonnable qui n'y a pas fait réflexion aujourd’hui sera prêt à la recevoir demain sans aucune difficulté. Or , nous pouvons fort bien supposer qu’un million d’hommes manquent aujourd'hui de l'une de ces idées ou de toutes deux ensemble. Car, posé le cas que les sauvages et la plus grande partie des paysans aient effectivement des idées de Dieu et du culte qu'on doit lui rendre (ce qu’on n'osera jamais soutenir , si on entre en conversation avec eux sur ces matières) , Je crois du moins qu’on ne saurait supposer qu’il y ait beaucoup d’enfants qui aient ces idées. Cela étant , il faut que les enfants commencent à les avoir dans un certain temps, quel qu'il soit, et ce sera alors qu'ils commenceront aussi à donner leur consentement à cette proposition , pour n'en plus douter Mais un tel consentement , donné à une proposition dès qu'on l'entend pour la première fois ,

DK L'ENTENDEMENT HUMAIN.

ne prouve pas plus que les idées qu’elle contient sont lunées , qu'il prouve qu’un aveugle de naissance , à qui on lèvera demain les cataractes , avait des idées innées du soleil , de la lumière , du safran ou du Jaune , parce que , dès que sa vue sera éclaircie , il ne manquera pas de donner son consentement à ces deux propositions : le soleil est lumineux , le safran est jaune. Or, si un tel consentement ne prouve point que les idées , dont ces propositions sont composées soient Innées , il prouve encore moins que ces propositions le soient. Que si quelqu'un a des idées innées , je serais bien aise qu’il voulût prendre la peine de me dire quelles sont ces idées , et combien il en connaît de cette espèce.

S ÏO. Il n’y a point d'idées innées dans la mémoire.

A quoi j'ajouterai que , s’il y a des idées innées qui soient dans l'esprit , sans que l'esprit y pense actuellement, il faut , du moins , qu'elles soient dans (a mémoire , d'où elles doivent être tirées par voie de réminiscence, c'est-à-dire être connues lorsqu’on en rappelle le souvenir , comme autant de perceptions qui ont été auparavant dans l’âme , à moins qre la réminiscence ne puisse subsister sans réminiscence. Car se ressouvenir d’une chose , c'est l'apercevoir par mémoire , ou par une conviction intérieure qui nous fasse sentir que nous avons eu auparavant une connaissance ou une perception particulière de cette chose. Sans cela , toute idée qui vient dans l'esprit est nouvelle , et n'est point aperçue par voie de réminiscence ; car cette persuasion , où l'on est Intérieurement qu'une telle idée a été auparavant dans notre esprit, est proprement ce qui distingue la réminiscence de toute autre manière de penser. Toute Idée que l'esprit n'a jamais aperçue , n'a jamais été dans l’esprit ; et toute idée qui est dans l'esprit , est une perception actuelle , ou bien , ayant été actuellement aperçue, elle est en telle sorte dans l’esprit , qu'elle peut redevenir une perception actuelle par le moyen de la mémoire. Lorsqu'il y a dans l'esprit une perception actuelle de quelque idée sans mémoire , cette idée parait tout â fait nouvelle â l'entendement ; et lorsque la mémoire rend quelque idée actuellement présente â l’esprit , c'est en faisant sentir intérieurement que cette idée a été actuellement dans l’esprit , et qu'elle ne lui était pas tout à fait Inconnue. J'en appelle à ce que chacun observe en soiméme , pour savoir si cela n'est pas ainsi ; et je

voudrais bien qu’on me donnât un exemple de quelque idée , prétendue innée , que quelqu'un pût rappeler dans son esprit comme une idée déjà connue , avant que d’en avoir reçu aucuuc impression par les voles dont nous parlerons dans la suite : car, encore un coup , sans ce sentiment Intérieur d’une perception qu'on ait déjà eue , il n'y a point de réminiscence , et on ne saurait dire d'aucune idée qui vient dans l'esprit sans cette conviction, qu'on s'en ressouvienne, ou qu’elle sorte de la mémoire , ou qu'elle soit dans l'esprit avant qu’elle commence de se montrer actuellement à nous. Lorsqu’une idée n’est pas actuellement présente à l’esprit ou en réserve , pour ainsi dire , dans la mémoire , èllc n'est point du tout dans l’esprit , et c’est comme si elle n'y avait jamais été. Supposons un enfant qui ait l'usage de ses yeux jusqu'à ce qu’il connaisse et distingue les couleurs, mais qu’alors les cataractes venant à fermer l’entrée à la lumière, il soit quarante ou cinquante ans sans rien voir absolument , et que pendant tout ce temps-là il perde entièrement le souvenir des idées des couleurs qu’il avait eues auparavant. C’était là justement le cas où se trouvait un aveugle auquel j'ai parlé une fois, qui , dès l'enfance , avait été privé de la vue par la petite vérole , et n'avait aucune idée des couleurs , non plus qu’un aveugle-né >. Je demande si un homme , dans cet état-lâ , a dans l’esprit quelque idée des couleurs , plutftt qu’un aveugle-né ? Je ne crois pas que personne dise que l’un ou l'autre en aient absolument aucune. Mais qu’on lève les cataractes de celui qui est devenu aveugle , il aura de nouveau des Idées des couleurs , qu’il ne se souvient nullement d’avoir eues; idées que la vue qu'il vient de recouvrer fera passer dans son esprit, sans qu'il soit convniucu en lui-même de les avoir connues auparavant : après quoi" il pourra les rappeler et se les rendre comme présentes à l’esprit au milieu des ténèbres. Et c’est à l’égard de toutes ces idées des

1 « 11 se peut qu’un enfant, devenu aveugle, oublie « d’avoir jamais vu la lumière et les couleurs , comme il ■ arriTa, à l’âge de deux ans et demi, par la petite vérole,

• au célèbre Ulric Sehomlierg, natif de Weide, au bas

• Palalinal, qui mourut à Kienigaberg en Prusse, en 1649,

« où il avait enseigné la philosophie et les nutiténudiques s avec radmiraliuo de tout le monde. Il se peut aussi qu'il « reste à un tel homme des cffels des anciennes imprea* « aions, sans qu'il s'en souvienne. Je crois que les songes s nous renouvellent aussi d’anciennes pensées du

• moins je ne vols anrune nécessite qui nous oblige d'as* b surer qu'il he reste aucune trace d’une perception, quand » il n'y en a pas assea pour se souvenir qn'on l’a eue. »

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