‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 261 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VI

fasse pas grande attention à ees corps, dont ils dépendent , et qu'ils ne fassent point partie de l'idee complexe que nous nous formons de ces animaux. Otez l'air à la plus grande partie des créatures vivantes , pendant une seule minute , et elles perdront aussitôt le sentiment , la vie et le mouvement. C'est ce que la nécessité de respirer nous a forcés de reconnaître. Mais, combien y a-t-il d'autres corps extérieurs , et peut-être plus éloignés , d'où dépendent les ressorts de ces admirables machines , quoiqu'on ne les remarque pas communément , et qu'on n’y fasse même aucune réflexion? Et combien y en a-t-il que la recherche la plus exacte ne saurait découvrir? Les habitants de cette petite boule que nous nommons la terre, quoique éloignés du soleil de tant de millions de lieues, dépendent pourtant si fort du mouvement dûment tempéré des particules qui en émanent et qui sont agitées par la chaleur de cet astre , que si cette terre était transportée de la situation où elle se trouve présentement , à une petite partie de cette distance, de sorte qu'elle fût placée un peu plus loin ou un peu plus prés de cette source de chaleur, il est plus que probable que la plus grande parUe des animaux qui y sont périraient tout aussitôt , puisque nous les voyons mourir si souvent par l'excès ou le défaut de la chaleur du soleil , à quoi une position accidentelle les expose dans quelque partie de ce petit globe. Les qualités qu’on remarque dans une pierre d'aimant, doivent nécessairement avoir leur cause bien au delà des limites de ce corps ; et la mortalité qui se répand souvent sur différentes espèces d'animaux par des causes invisibles, et la mort qui, à ce qu'on dit, arrive certainement A quelques-uns d’eux dès qu’ils viennent à passer la litpte, ou A d'autres, comme on n'en peut douter , pour être transportés dans un pays voisin , tout cela montre évidemment que le concours de l'opération de divers corps, avec lesquels on croit rarement que ces animaux aient aucune relation, est absolument nécessaire pour faire qu'ils soient tels qu'ils nous paraissent , et pour conserver ces qualités par où nous les connaissons et les distinguons. Nous nous trompons donc entièrement, de croire que les choses renferment en elles-mêmes les qualités que nous y remarquons; et c'est en vain que nous cherchons dans le corps d’une mouche ou d'un éléphant la constitution d'où dépendent les qualités et les puissances que nous voyons dans ces animaux , puisque, pour en avoir une parfaite connaissance, il nous faudrait regarder non-seulement au delà de

cette terre et de notre atmosphère, mais même au delà du soleil ou des étoiles les plus éloignées que nos yeux aient encore pu découvrir. Car, tt nous est impossible de déterminer jusqu'à quel point l'existence et l’opération des substances particulières qui sont dans notre globe dépendent de causes entièrement éloignées de notre vue. Nous voyons et nous apercevons une partie des mouvements , et des opérations les plus grossières, dans les choses qui nous environnent ; mais d’où viennent ces torrents de matière qui conservent en mouvement et en état toutes ces admirables machines , comment sont-ils conduits et modillés? c'est ce qui passe notre connaissance et toute la capacité de notre esprit. De sorte que les grandes parties, et les roues, si j'ose ainsi dire, de cette prodigieuse structure que nous nommoos l'univers,| peuvent avoir entre elles une telle eonnex ion et une telle dépendance dans leurs opérations et dans leurs influences respectives (car nous ne voyons rien qui prouve le contraire) que les choses qui sont ici dans le coin que nous habitons prendraient peut-être une tout autre face, et cesseraient d’être ce qu'elles sont , si quelqu’une des étoiles ou quelqu'un de ces vastes corps qui sont A une distance inconcevable de nous , cessait d’être, ou de se mouvoir comme il fait. Ce qu'il y a de certain, c'est que les choses, quelque parfaites et entières qu’elles paraissent en ellesmêmes , ne sont pourtant que des dépendances d’autres parties de la nature , par rapport A ce que nous y voyons de plus remarquable : car, leurs qualités sensibles, leurs actions et leurs puissances dépendent de quelque chose qui leur est extérieur. Et , parmi tout ce qui fait partie de la nature , nous ne connaissons rien de si complet et de si parfait qui ne doive son existence et ses perfections A d’autres êtres qui sont dans son voisinage. De sorte que , pour comprendre parfaitement les qualités qui sont dans un corps , il ne faut pas borner nos pensées A la considération de la surface , mais porter notre vue beaucoup plus loin.

5 12. Si cela est ninsi, il n'y a pas lieu de s'étonner que nous ayons des idées fort imparfaites des substances , et que les essences réelles, d'où dépendent leurs propriétés et leurs opérations , nous soient inconnues. Nous ne pouvons pas même découvrir quelle est la grosseur, la ligure et la contexture des petites particules actives qui y sont réellement, et moins encore les differents mouvements que d'autres corps extérieurs

Digi'

uzcvJ u y vjuu

igle

communiquent à ces particules, d'où dépend et par où se forme la plus grande et la plus remarquable partie des qualités que nous observons dans ces substances , et qui constituent les idées complexes que nous en avons. Cette seule considération suffit pour nous faire perdre toute espérance d'avoir jamais des idées de leurs essences réelles, au défautdcsquelles les essences nominales que nous leur substituons, ne seront guère propres à nous donner aucune connaissance générale, ou à nous fournir des propositions universelles , capables d'une certitude réelle.

§ 13 .Le jugement peut s’étendre plus loin,

mais ce jugement n’est pus connaissance.

Nous ne devons donc pas être surpris qu'on ne trouve de certitude que dans un tris-petit nombre de propositions générales qui regardent les substances. La connaissance que nous avons de leurs qualités et de leurs propriétés, s'étend rarement nu delà de ce que nos sens peuvent nous apprendre. Peut-être que des gens curieux et appliqués à faire des observations, peuvent, par la force de leur jugement, pénétrer plus avant , et , par le moyen de quelques probabilités déduites d'une observation exacte , et de quelques apparences réunies à propos , faire souvent de justes conjectures sur ce que l'expérience ne leur a pas encore découvert; mais, ce n’est toujours que conjecturer 1 , ce qui ne produit qu’une simple opinion , et n’est nullement accompagné de la certitude nécessaire à une vraie connaissance. Car toute notre connaissance générale est uniquement renfermée dans nos propres pensées, et ne consiste que dans la contemplation de nos propres idées abstraites. Toutes les fois que nous apercevons quelque convenance ou quelque disconvenance entre elles , nous avons une connaissance générale ; de sorte que , formant des propositions, ou joignant, comme il faut, les noms de ces idées , nous pouvons énoncer des vérités

1 « Mais si l'expérience justifie ces conséquences d'une

• manière constante , ne semble-t-il pas qu'on puisse « acquérir des propositions certaines par ce moyen ? « certaines (dis-je) au moins autant que celles qui axsu* " rent, par exemple, que le plus pesant de nos corps est s fixe, et que celui qui est le plu» pesant, après lui , est

* volatile. Car il me semble que la certitude ! morale, « s'entend , ou physique, mais non |ras la nécessité ou « certitude métaphysique) de IV, propositions qu’on a

* apprises par l'cxtiérieuce seule, et non pur l'analyse u et la liaison de» idées, est établie pojmi noua arec roi*

• son. v

générales avec certitude. Mais , parce que , dans les idées abstraites des substances que leurs noms spécifiques signifient, lorsqu'ils ont une signification distincte et déterminée, on ne peut découvrir de liaison ou d'incompatibilité qu'avec fort peu d’autres idées, la certitude des propositions universelles, qu’on peut faire sur les substances, est extrêmement bornée et défectueuse dans le principal point des recherches que nous faisons sur leur sujet ; et parmi les noms des sulistanccs, à peine y en a-t-il un seul (quelle que soit l'idée qu'on lui attache) dont nous puissions dire généralement et avec certitude qu'il renferme telle ou telle autre qualité, qui ait une coexistence ou une incompatibilité constante avec cette Idée , partout où elle se rencontre.

S H. Ce gui est nécessaire pour que nous puissions connaître les substances.

Avant que nous puissions avoir une telle connaissance dans un degré passable , nous devons savoir : premièrement, quels sont les changements que les premières qualités d'un corps produisent régulièrement dans les premières qualités d'un autre corps, et comment se fait cette altération. En second lieu, nous devons savoir quelles premières qualités d'un corps produisent certaines sensations ou idées en nous. Ce qui , à le bien prendre , ne signifie pas moins que connaître tous les effets de la matière sous ses diverses modifications de grosseur , de figure , de cohésion de parties, de mouvement et de repos, qu'il nous est absolument impossible de connaître sans révélation , comme tout le monde en conviendra , si je ne me trompe. Et quand même une révélation particulière nous apprendrait quelle sorte défigure, de grosseur et de mouvement dans les parties insensibles d’un corps, devrait produire en nous la sensation de la couleur jaune , et quelle espèce de figure, de grosseur et de contexture de parties doit avoir la superficie d'un corps pour pouvoir donner à de tels corpuscules le mouvement qu’il faut pour produire cette couleur, cela suffirait-il pour former avec certitude des propositions universelles touchant les différentes especes de figure , de grosseur , de mouvement et de contexture, par où les particules insensibles des corps produisent en nous un nombre infini de sensations? Non, sans doute, à moins que nous n’eussions des facultés assez suhtiles pour apercevoir au juste la grosseur, la

Page 1