LIVRE IV, CHAPITRE VI
figure , la contexture et le mouvement des corps, dans ces petites particules par où ils opèrent sur nos sens, afin que, par cette connaissance, nous puissions nous en former des idées al>straites. Je n'ai parlé dans cet endroit que des substances corporelles dont les opérations semblent avoir plus de proportion avec notre entendement; car, pour les opérations des esprits , c’est-à-dire , la faculté de penser et de mouvoir des corps, nous nous trouvons d’abord dans les plus profondes ténèbres; et peut-être même, après avoir examiné de plus prés la nature des corps et leurs opérations, et considéré jusqu'où les notions mêmes que nous avons de ees opérations peuvent être portées avec quelque clarté au delà des faits sensibles , serons-nous contraints d’avouer qu’à cet égard même toutes nos découvertes ne servent presque à autre chose qu'à nous faire voir notre ignorance, et l'absolue incapacité où nous sommes de trouver rien de certain sur ce sujet
S 15. Tant que nos idées des substances ne renfermeront point leurs constitutions réelles , nous ne pourrons former sur leur sujet que peu de propositions générales certaines.
II est , dis-je , de la dernière évidence que les constitutions réelles des substances n’étant pas renfermées dans les idées abstraites et complexes que nous nous formons de ces substance», et que nous désignons par leurs noms généraux , ces idées ne peuvent nous fournir qu’un petit degré de certitude universelle. En effet, les idées que nous avons des substances 11e comprennent point leurs constitutions réelles, puisqu'elles ne sont point composées de la chose d'où dépendent les qualités que nous observons dans ces substances, ou avec laquelle elles ont une liaison certaine, et qui pourrait nous en faire connaître la nature. Supposons , par exemple , que l'idée à laquelle nous donnons le nom d homme, soit, comme elle est communément, celle d'un corps d'une certaine forme extérieure, ayant sentiment, raison et faculté de se mouvoir volontairement. Comme c'est là l'idée abstraite , et par conséquent L’essence de l'espèce que nous nommons homme , nous ne pouvons former avec certitude que fort peu de propositions générales au sujet de l’homme , pris pour une telle idée complexe : parce que, ne connaissant pas la constitution réelle qui unit le sentiment, la puissance de sc mouvoir et de raisonner, avec cette forme particulière, et par où ces quatre choses se trouvent unies en-
semble dans le même sujet , il y a fort peu d'autres qualités avec lesquelles nous puissions apercevoir qu'elles aient une liaison nécessaire. Ainsi, nous ne saurions affirmer avec certitude que tous les hommes dorment à certains intervalles, qu'aucun homme ne peut se nourrir avec du bois ou des pierres , que la ciguë est un poison pour tous les hommes; parce que ces Idées n'ont aucune liaison ou incompatibilité avec cette essence nominale que nous attribuons à l'homme , avec l’idée abstraite que ce nom signifie. Dans ce cas , et autres semblables, nous devons en appeler à des expériences faites sur des sujets particuliers , ce qui ne saurait s'étendre fort loin. A l'égard du reste , nous devons nous contenter d'une simple probabilité ; car, nous ne pouvons avoir aucune certitude générale , tant que notre idée spécifique de l’homme ne renferme point cette constitution réelle, qui est la racine à laquelle se rattachent toutes ces qualités inséparables, et d'où elles tirent leur origine. Et tandis que l’idée que nous faisons signifier au mot homme n’est qu'une collection imparfaite de quelques qualités sensibles et de quelques puissances qui se trouvent en lui , nous ne saurions découvrir aucune connexion ou incompatibilité entre notre idée spécifique et l'opération que les parties de la ciguë ou des pierres doivent produire sur sa constitution. Il y a des animaux qui mangent de la ciguë sans en être incommodés , et d'autres qui se nourrissent de bois et de pierres : mais tant que nous n’aurons aucune idée des constitutions réelles des différentes sortes d'animaux , d'où dépendent ces qualités, ces puissances-là , et autres semblables, nous ne devons point espérer de pouvoir jamais former sur leur sujet, des propositions universelles d'une entière certitude. Ce qui nous peut fournir de telles propositions , c'est seulement les idées qui sont unies A notre essence nominale, ou avec quelqu’une de scs parties , par des liens qu’on peut découvrir. Mais, ces Idées-là sont en si petit nombre et de si peu d’importance, que nous pouvons regarder avec raison notre connaissance générale touchant les substances | j'entends une connaissance certaine) comme étant presque nulle.
S 16. En quoi consiste la certitude générale des propositions.
Enfin , pour conclure , les propositions générales , de quelque espèce qu'elles soient, ne sout capables de certitude , que lorsque les termes
dont elles sont composées signifient des idées dont nous pouvons découvrir la convenance et la disconvenance, telle quelle y est exprimée. Et quand nous voyons que les idées que ces termes signifient, conviennent ou ne conviennent pas, selon qu'ils sont affirmés ou niés l’un de l'autre , c’est alors que nous sommes certains de la vérité ou de la fausseté de ces propositions. D'où nous pouvons inférer qu’une certitude générale ne peut jamais se trouver que dans nos idées. Toutes les fois que nous l'allons chercher ailleurs , dans des expériences ou des observations hors de nous, dés lors notre connaissance ne s'étend point nu delà des exemples particuliers. C’est la contemplation de nos propres idées abstraites qui seule peut nous fournir une connaissance générale.