‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 265 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE VII

pleinement convaincu , avant qu'il ait jamais pensé à ces maximes générales , auxquelles les mathématiciens les rapportent quelquefois dans leurs raisonnements? Tout cela est Incontestable, et il n’est pas difficile d’en voir la raison. Car ce qui fuit que l’esprit donne son consentement à ces sortes de propositions , n’étant autre chose que la perception qu’il a de la convenance ou de la disconvenance de ces idées, selon qu'il les trouve affirmées ou niées l'une de l'autre, en des termes qu'il entend, et connaissant d'ailleurs que chaque idée est ce qu'elle est, et que deux idées distinctes ne sont jamais la même idée , il doit s’ensuivre nécessairement de là , que parmi ces sortes de vérités évidentes par elles-mêmes, eelles-lù doivent être connues les premières , qui sont composées d'idées qui sont les premières dans l'esprit. Or, il est visible que les premières idées qui sont dans l'esprit , sont celles des choses particulières , desquelles l'entendement s’élève par degrés insensibles à un petit nombre d'idées générales qui, étant formées à l’occasion des objets des sens qui se présentent le plus communément, s'établissent dans l’esprit avec les noms généraux dont on se sert pour les désigner. Ainsi, les Idées particulières sont les premières que l'esprit reçoit, qu'il discerne, et sur lesquelles il acquiert des connaissances. Après cela , viennent les idées moins générales, ou les idées spécifiques, qui suivent immédiatement les particulières ; car les idées abstraites ne se présentent pas sitôt ni si aisément que les idées particulières , aux enfants, ou à un esprit qui n'est pas encore exercé à cette manière de penser. Que si elles paraissent aisées à former pour les personnes faites, ce n'est qu'à cause du constant et familier usage qu'ils en font ; car si nous y réfléchissons attentivement, nous trouverons que les idées générales sont des fictions et des procédés de l'esprit qui offrent quelque embarras, et qui ne se présentent pas si aisément que nous sommes portés à nous le figurer. Prenons , par exemple , l'idée générale d’un triangle , quoiqu'elle ne soit pas la plus abstraite, la plus étendue, et la plus malaisée à former, il est certain qu’il faut quelque peine et quelque adresse pour se la représenter ; car il ne doit être ni oblique , ni rectangle , ni équllatère , ni isoeèle, ni scnlène, mais tout cela à la fois, et nul de ces triangles en particulier. Il est vrai que dans l'état d'imperfection où se trouve notre esprit , il a besoin de ces idées ; et qu’il se hâte de les former le plus tôt qu'il peut , pour communiquer plus aisément ses pensées et

étendre ses propres connaissances , deux choses auxquelles il est naturellement fort enclin. Mais, avec tout cela, l’on a raison de regarder ces idées comme autant de marques de notre imperfection : ou du moins, cela suffit pour faire voir que les idées les plus générales et les plus abstraites ne sont pas celles que l’esprit reçoit les premières et avec le plus de facilité , ni celles qui sont les premiers objets de sa connaissance.

S 10. Parce que les autres parties de notre connaissance n’en dépendent pas.

En second lieu , Il suit évidemment de ce que je viens de dire, que ces maximes tant vantées ne sont pas les principes ef les fondements de toutes nos autres connaissances. Car , s'il y a quantité d'autres vérités qui soient autant évidentes par elles-mêmes que ces maximes, et plusieurs mêmes qui nous sont plutôt connues qu'elles, il est impossible que ces maximes soient les principes d'où nous déduisons toutes les autres vérités. Ne saurait-on voir, par exemple , qu'un et deux sont égaux à trois, qu’en vertu de cet axiome ou de quelque autre semblable, te tout est égal à toutes ses parties prises ensemble? Qui ne voit, au contraire, qu'il y a bien des gens qui savent qu'un et deux sont égaux à trois, sans avoir jamais pensé à cet axiome, ou à aucun autre semblable par où l'on puisse le prouver, et qui le savent pourtant, aussi certaincmcntqu’aucune autre personne puisse être assurée de la vérité de cet axiome, te tout est égal à toutes ses parties , ou de quelque autre que cc soit? C’est toujours la même raison, c'est-à-dire, l’évidence immédiate qu’ils voient dans cette proposition, un et deux sont égaux à trois : l'égalité de ces idées leur étant aussi \ isiblc et aussi certaine, sans le secoure d'aucun axiome , que par son moyen , puisqu'ils n'ont besoin d'aucune preuve pour l'apercevoir. Et, lorsque ensuite on vient à savoir que le tout est égal à toutes scs parties, on ne voit pas plus clairement, ni plus certainement qu 'auparavant , qu'un et deux sont égaux à trois. Car, s’il y a quelque differenco entre ces idées , il est visible que celles de tout et de parties sont plus obscures , ou qu'au moins elles entrent plus difficilement dans l'esprit que celles d'un, de deux et de trois. Et je voudrais bien demander à ces gens qui prétendent que toute connaissance, excepté celle de ees principes généraux , dépend de principes généraux innés et évidents par eux-mémes, de quel principe

on a besoin pour prouver qu'm» et un sont deux, que deux et deux sont quatre , et que trois fois deux font six? Or , comme on connaît la vérité de ces propositions , sans le secours d’aucune preuve, il s’ensuit de là visiblement, ou que toute connaissance ne dépend point de certaines vérités déjà connues , et de ces maximes générales qu'on nomme principes , ou bien que ces propositions-là sont autant de principes; et, si on les met au rang des principes, Il faudra y mettre aussi une grande partie des propositions qui regardent les nombres. Si nous ajoutons à cela toutes les propositions évidentes par ellesmêmes qu'on peut former sur tout» nos idées distinctes , le nombre des principes que les hommes viennent à connaître à différents âges, sera presque infini , ou du moins innombrable ; et il en faudra mettre dans ce rang quantité qui ne viennent jamais à leur connaissance durant tout le cours de leur vie. Mais, que ces sortes de vérités se présentent à l’esprit , plus tôt ou plus tard , ce qu'on en peut dire véritablement, c’est qu’elles sont très-connues par leur propre évidence, qu’elles sont entièrement indépendantes, et qu’elles ne reçoivent et ne sont capables de recevoir les unes des autres aucune lumière ni aucune preuve, et moins encore les plus particulières des plus générales, ou les plus simples des plus composées; car les plus simples et les moins abstraites sont les plus familières , et celles qu’on aperçoit plus aisément et plus tôt. Mais , quelles que soient les plus claires idées , voici en quoi consiste l’évidence et la certitudo de toutes ces sortes de propositions , c’est en ce qu’un homme voit que la même idée est la même Idée, et qu’il aperçoit Infailliblement que deux différentes idées sont des idées différentes. Cor, lorsqu'on a dans l’esprit les Idées d’un et de deux , l’idée du jaune et celle du bleu , l'on ne peut que connaître certainement que l’idée d’un est l’Idée d’un , et non celle de deux , et que l’idée du jaune est l'idée du jaune , et non celle du bleu. En effet , un homme ne saurait confondre dans son esprit des idées qu’il y voit distinctes , ce serait supposer ces idées confuses et distinctes en même temps, ce qui est une parfaite contradiction ; et d'ailleurs n'avoir point d’idées distinctes, ce serait être privé de l’usage de ses facultés , et n’avoir absolument nucune connaissance. Par conséquent, toutes les fois qu'une idée est affirmée d'elle-méme , ou que deux idées parfaitement distinctes sont niées l'une de l’autre , l’esprit ne peut que donner son

consentement à une telle proposition, comme à une vérité infaillible , dès qu’il entend les termes dont elle est composée. 11 ne peut , dis-je , que la recevoir sans hésiter le moins du monde , sans avoir besoin de preuve , ni penser à ces propositions composées de termes plus généraux , auxquelles on donne le nom de maximes.

Su. De quel usage sont ces maximes générales.

Que dirons-nous donc de ces maximes générales? Sont-elles absolument inutiles? Nullement ; quoique peut-être leur usage ne soit pas tel qu’on s’imagine ordinairement. Mais , parce que , douter le moins du monde des privilèges que certaines gens ont attribués à ces maximes, c’est une hardiesse contre laquelle on pourrait se récrier , comme contre un attentat horrible , qui ne va pas à moins qu'à renverser toutes les sciences , il ne sera pas inutile de considérer ces maximes par rapport aux autres parties de notre connaissance, et d’examiner plus particulièrement qu’on n’a encore fait, à quoi elles servent et à quoi elles ne sauraient servir.

l- Il parait évidemment, par ce qui vient d’être dit , qu'elles ne sont d’aucun usage pour prouver ou pour confirmer des propositions particulières , qui sont évidentes par elles-mêmes.

2° Il n’est pas moins visible qu’elles ne sont ni n'ont jamais été les fondements d'aucune science. Je sais bien que sur la foi des scholastiques, on parle beaucoup des sciences et des maximes , sur lesquelles ces sciences sont fondées. Mais , je n’ai point eu , jusqu’ici , le bonheur de rencontrer quelqu’une de ces sciences , et moins encore d’en trouver une qui fût fondée sur ces deux maximes , ce qui est, est; et , il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps. Je serais fort aise qu'on me montrât quelque science fondée sur ces axiomes généraux , ou sur quelque autre semblable , et je serais bien obligé à quiconque voudrait me faire voir un ensemble ou un système de connaissances , ayant pour base ces mêmes maximes , ou quelque autre de cet ondre, duquel on ne puisse faire voir qu’il se soutient aussi bien sans le secours de ces sortes d’axiomes. Je demande si ces maximes générales ne peuvent point être du même usage dans l’étude de la théologie et dans les questions théologiques, que dans les autres sciences? Il est hors de doute qu'elles peuvent servir aussi dans la théologie à fermer la bouche aux chicaneurs et à terminer les disputes ; mais je ne crois pour-

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