LIVRE I, CHAPITRE HT
couleurs qu'on peut rappeler dans l’esprit , quoiqu’elles ne soient pas présentes aux yeux , qu’on dit qu'étant dans la mémoire elles sont aussi dans l'esprit. D'ou je conclus : que toute idée qui est dans l’esprit , sans être actuellement présente à l’esprit , n’y est qu’en tant qu'elle est dans la mémoire ; que si elle n’est pas dans la mémoire , elle n’est point dans l'esprit ; et que si elle est dans la mémoire , elle ne peut devenir actuellement présente à l'esprit , sans une perception qui fasse connaître que cette idée procède de la mémoire , c’est-à-dire qu’on l’a auparavant connue , et qu'on s’en ressouvient présentement SI donc il y a des idées innées, elles doivent être dans la mémoire , ou bien on ne saurait dire qu'elles soient dans l'esprit ; et si elles sont dons la mémoire, elles peuvent être retracées à l'esprit sans qu’aucune impression extérieure précédé ; et toutes les fois qu’elles se présentent à l'esprit , elles produisent un sentiment de réminiscence , c'est- à-dire qu’elles portent avec elles une perception qui convainc intérieurement l’esprit qu’elles ne lui sont pas entièrement nouvelles. Telle étant la différence qnl se trouve constamment entre ce qui est et ce qdi n’est pas dans la mémoire ou dans l’esprit, tout ce qui n’est pas dons la mémoire est regardé comme une chose entièrement nouvelle , et qui était auparavant tout à fait inconnue , lorsqu'il vient a. se présenter à l’esprit: au contraire, ce qui est dans la mémoire ou dans l'esprit ne parait point nouveau , lorsqu'il vient à paraître par l’intervention de la mémoire ; mais l'esprit le trouve en lui-même , et connaît qu'il y était auparavant On peut éprouver par là s’il y a aucune idée innée dans l’esprit avant l’impression faite par sensation ou par 'réflexion. Du reste , je voudrais bien voir un homme qui , étant parvenu à l’ége de raison , ou dans quelque autre temps que ce soit , se ressouvint de quelqu'une de ces idées qo'on prétend être innées , et auquel elles n'auraient jamais paru nouvelles depuis sa naissance. Que si quelqu'un prétend soutenir qu'il y a dans l’esprit des idées qui ne sont pas dans la mémoire , Je le prierai de s’expliquer et de me faire comprendre ce qu’il entend par IA.
S St. Les principes qu'on veut faire passer pour innés ne te sont pas, parce qu'ils sont de peu d’usage , ou d'une évidence peu sensible.
Outre cc que j’ai déjà dit , il y a une autre raison qui me fait douter si ces principes que
je viens d’examiner, ou quelque autre que ce soit , sont véritablement innés. Comme je suis pleinement convaincu que Dieu, qui est infiniment sage, n'a rien fait qui ne soit parfaitement conforme à son influie sagesse , je ne saurais voir pourquoi l’ou devrait supposer que Dieu Imprime certains principes universels dans l’Ame des hommes , puisque les principes de spéculation qu’on prétend être innés ne sont pas d’un fort grand usage , et que ceux qui concernent la pratique ne sont point évidents par eux-mémes ; et que les uns et les autres ne peuvent être distingués de quelques autres vérités qui ne sont pas reconnues pour innées. Car pourquoi Dieu aurait -il gravé de son propre doigt, dans l'Ame des hommes, des caractères qui n’y paraissent pas plus nettement que ceux qui y sont introduits dans la suite, ou qui même ne peuvent être distingués de ces derniers ? Que si quelqu'un est persuadé qu’il y a effectivement des idées et des propositions innées qui, par leur clarté et leur utilité , peuvent être distinguées de tout ce qui vient de dehors dans l’esprit, et dont on a nne connaissance acquise , il n'aura pas de peine à nous dire quelles sont ces propositions et ces idées , et alors tout le monde sera capable de juger si elles sont véritablement innées on non. Car, s’il y a de telles idées qui soient visiblement différentes de tonte autre perception ou connaissance , chacun pourra s'en convaincre par lui-méme. J’ai déjà parlé de l'évidence des maximes qu’on suppose innées , et j’aurai occasion de parler plus au long de leur utilité.
§ Si. La différence des découvertes que font les hommes dépend du différent usage qu'ils font de leurs facultés.
Pour conclure , il y a quelques idées qui se présentent d’abord comme d'elles-mêmes à l'entendement de tous les hommes , et certaines vérités qui résultent de quelques idées , dès que l’esprit joint ces idées ensemble pour en faire des propositions. Il y a d'autres vérités qui dépendent d'une suite d'idées disposées en bon ordre , de l’exacte comparaison qu’on en fiait , et de certaines déductions faites avec soin , sans quoi l'on ne peut les découvrir ni leur donner son consentement Certaines vérités de la première espèce ont été regardées mai à propos comme innées, parce qu'elles sont reçues généralement et sans peine. Mais la vérité est que les idées, quelles qu'elles soient, ne sont pas plus
nées avec dous que les arts et les sciences, quoiqu'il y eu ait effectivement quelques-uues qui se présentent plus aisément a notre esprit que d'autres , et qui , par conséquent , sont plus généralement reçues, bien qu’au reste elles ne viennent à notre connaissance qu'eu conséquence de l’usage que nous faisous des organes jde notre corps et des facultés de notre âme ; Dieu ayant donné aux hommes des facultés et des moyens pour découvrir, recevoir et retenir certaines vérités, selon qu'ils se servent île ces facultés et de ces moyens dont il les u pourvus. L’extrême différeneequ’on trouveentre les idées des hommes , vient du différent usage qu'ils font de leurs facultés. Les uns ( et c'est le plus grand nombre } , recevant les choses sur îa foi d'autrui , font un mauvais usage du pouvoir qu’ils ont de donner leur consentement à telle ou telle chose, en soumettant lâchement leur esprit a l’autorité des autres, dansdes points qu'il est de leur devoir d'examiner eux - mêmes avec soin, au lieu de les recevoir aveuglément avec une foi implicite. D’autres n’appliquent leur esprit qu'a un petit nombre de choses dont ils acquièrent une assez grande connaissance ; mais ils ignorent toutes les autres , pour ne s'être Jamais attachés à d'autres recherches. Aüisi , rien n’est plus certain que cette vérité. : Les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits. Elle est, non - seulement très - certaine , mais même plus évidente, à mon avis, que plusieurs de ces propositions qu'on regarde comme des principes. Cependant , il y a des millions d'hommes qui, quoique habiles en d’autres choses , Ignorent entièrement celle-là , parce qu'ils n’y ont jamais appliqué leur esprit. D'ailleurs , celui qui connaît trcs-certaiuement cette proposition, peut néanmoins ignorer entièrement la vérité de plusieurs autres propositions de mathématique qui sont aussi claires et aussi évidentes que celle-là , parce qu'il n'est pas allé plus loin dans ce genre de recherches. La même chose peut arriver à l'égard des idees que nous avons de Dieu : car, quoiqu'il n’y ait point de vérité que l’homme puisse connaître plus évidemment par lui-même que l'existence de Dieu , cependant, quiconque regardera les choses de ce monde , selon qu'elles servent à ses plaisirs et au contentement de ses passions , sans se mettre autrement en peine d’en rechercher les causes, les diverses fins et l’admirable disposition , pour s'attacher avec soin à en tirer les conséquences qui en naissent naturellement, nn
tel homme peut vivre longtemps sans avoir aucune idée de Dieu. Et s’il s'eu trouve d’autres qui v iennent à mettre cette idée dans leur tête pour en avoir oui parler eu conversation , peutêtre croirout-ils l'existence d’un tel Être : mais, s'ils n’en ont jamais examiné les fondements , la connaissance qu'ils en auront ne sera pas plus parfaite que celle qu'une personne peut avoir de cette vérité : Les trois angles d'un triangle sont égaux a deux droits , s'il la reçoit sur la foi d'autrui , par la seule raison qu'il en a oui parler comme d'une vérité certaine , sans en avoir jamais examiné lui-même la démonstration. Auquel cas ils peuvent regarder l’existence de Dieu comme une opinion probable; mais ils n'en voient pas la vérité, quoiqu'ils aient des facultés capables de leur en donner une connaissance claire et évidente , s'ils les employaient soigneusement à cette recherche. Ce qui soit dit en passant, pour montrer combien nos connaissances dépendent du bon usage des facultés que la nature nous a données, et combien peu elles dépendent de ces principes qu'on suppose sans raison avoir été imprimés dans l'âmede tous les hommes pour être la règle de leur conduite : principes que tous les hommes connaîtraient nécessairement s’ils étaient dans leur esprit, ou qui, leur étant inconnus, y seraient fort inutilement. Or, puisque tous les hommes ne les connaissent pas , et ne peuvent même les distinguer des autres vérités dont la connaissance leur vient certainement de dehors , nous sommes en droit de conclure qu'il n’y a point de tels principes.
<j 23. Les hommes doivent penser et connaître les choses par eux-mêmes.
Je ne saurais dire à quelles censures je puis m’être exposé en révoquant en doute qu'il y ait des principes innés, et si l'on ne dira point que je renverse par là les anciens fondements de la connaissance et de la certitude : mais je crois du moins que la méthode que j'ai suiv ie , étant conforme à la vérité , rend ces fondements plus inébranlables. Une autre chose dont je suis aussi tres-silr, c'est que , danB le discours suivant , je ne me suis point fait une loi d’abandonner ou de suivre l’autorité de qui que ce soit. La vérité a été mon unique but : partout ou elle a paru me conduire , je l'ai suivie sans aucune prévention , et sans me mettre en peiue si quelque autre avait suivi ou non le même chemin. Ce n'est pas que je n'aie beaucoup de res-