‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 270 sur 423 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Des propositions frivole».

$ 1. Certaines propositions n’ajoulent rien à notre connaissance.

Je laisse présentement à d’autres à juger si les maximes , dont je viens de parler dans le chapitre précédent, sont d’un aussi grand usage pour la connaissance réelle qu’on le suppose généralement. Ce que je crois pouvoir assurer hardiment , c’est qu’il y a des propositions universelles, qui , quoique certainement véritables , ne répandent aucune lumière dans l’entendement , et n’ajoutent rien à notre connaissance.

Jj 2. 1° Ixs propositions identiques.

Telles son!, premièrement, toutes les propo-

sitions purement identiques. Ou reconnaît d'abord , et à la première vue, qu'elles ne renferment aucune instruction. Car , lorsque nous affirmons le même terme de lui-même, soit qu’il ne soit qn'un simple son , ou qu’il contienne quelque idée claire et réelle , une telle proposition ne nous apprend rien que ce que nous devons déjà connaître certainement, soit que nous la formions noos-mêmes , ou que d’autres nous la proposent. A la vérité , cette proposition si générale , ce qui est , est, peut servir quelquefois à faire voir à un homme l'absurdité où il s’est engagé 1 , lorsque , par des circonlocutions ou des termes équivoques, il veut, dans de* exemples particuliers, nier la même chose d’ellc-même; | Mirer que personne ne peut se déclara- si ouvertement contre le bon sens, que de soutenir des contradictions visibles et directes en termes évidents ; ou, s’il le fait, on est excusable de rompra tout entretien avec lui. Mais, avec tout cela , je crois pouvoir dire que, ni cette maxime, ni aucune autre proposition identique, ne nous apprend rien du tout : et, quoique cette célèbre maxime, qu’on fait si fort valoir comme le fondement de la démonstration, puisse être, et soit souvent employée pour confirmer ces sortes de propositions, tout ee qu'elle prouve n'emporte dans le fond autre chose que ceel : Que le même mot peut être affirmé de lui-même avec une entière certitude , sans qu'on puisse douter de la vérité d’une telle proposition , et il faut ajouter aussi , sans qu'on puisse arriver par là à aucune connaissance réelle.

S 3. Car, à ce compte, le plus ignorant de tous les hommes , qui peut seulement former uue proposition , et qui sait ce qu’il pense quand il dit oui ou non , peut faire un million de propositions de la vérité desquelles il peut être infailliblement assuré, sans néanmoins acquérir la moindre instruction par ce moyen ; comme : ce qui est âme est âme, c’est-à-dire une âme est une âme , un esprit est un esprit , une fétiche

» « Faut-il compter cela pour rien? et peut-on »Vm- « péclier de reconnaître que réduire une proposition à

* l’absurdité c’est démontrer sa contradictoire? Je croi»

* bien qu’on n'instruira pas un homme en lui disant qu'il « ne doit pas aflirmer et nier le même en même temps ;

<« mais on l’instruit, en lui montrant, par la force des « conséquences, qu’il le fait sans y penser. Il est dlfticile, «« à mon avis, de se passer toujours de ces démonstrations « apagogujucs ( cVat-à-dire qui réduisent* l'absurdité ) et « de tout prouver par les osterui ivr, comme on les appelle ;

et les géomètres qui sont fort curieux là-dessus i"e\i>é- « cimentent assez. »

est une fétiche, etc. , toutes propositions équi- | valentes à celles-ci, ce qui est, est; c'est-a-dlre , ce qui a l'existence a /' existence, ou celui qui a une âme a une âme. Qu’est-cc autre chose que se jouer des mots? C’est faire justement comme un singe, qui s'amuserait à jeter une huitre d'une main à l'autre, et qui, s'il avait des mots, pourrait sans doute dire, Vhuitre (ton* la main droite est le sujet, et l'huitre dans la main gauche est ' l’attribut, et former , par ce moyen, cette proposition évidente par elle-même , P huître \esl l'huitre , sans avoir, pour tout cela, le moindre grain de connaissance de plus. Cette manière d'agir pourrait tout aussi bien satisfaire la faim du singe que l'entendement d’un homme , et elle servirait autant à faire croître le premier en grosseur qu’à faire avancer le dernier en connaissance.

Je sais qu'il y a des gens qui s'intéressent beaucoup pour les propositions Identiques , et qui s'imaginent qu’elles rendent de grands services à la philosophie , parce qu’elles sont évidentes par elles-mêmes. Ils les exaltent comme si elles renfermaient tout le secret de la connaissance , et que l'entendement fut conduit , uniquement par leur moyen , à toutes les vérités qu'il est capable de comprendre. J'accorde aussi volontiers que qui que ce soit que toutes ces propositions sont véritables et évidentes par elles-mêmes. Je conviens de plus que le fondement de toutes nos connaissances dépend de la faculté que nous avons d'apercevoir que la même idée est la même, et de la discerner de celles qui sont différentes , comme je l’ai fait voir dans le chapitre précédent. Mais je ne vois pas comment cela empêche que l'usage qu'on prétendrait faire des propositions identiques , pour l'avancement de la connaissance , ne puisse être traité de frivole. Qu’on répète aussi souvent qu'on voudra, que la volonté est ta volonté , et qu’on attache à cela autant d'importance qu'on jugera à propos, de quel usage sera cette proposition, et une infinité d'autres semblables , pour étendre nos connaissances ? Qu'un homme forme autant de ces sortes de propositions que les mots qu'il sait pourront lui permettre d'en faire, comme celles-ci , une loi est une loi , et P obligation est P obligation : le droit est le droit, et l'ii\jusle est l’injuste; ces propositions , et autres semblables, lui serontelles d’aucun usage pour apprendre la morale ? lui feront-elles connaître, à lui ou aux autres,

* Ce qn’on nomme autrement dans les écoles , prredicatum.

I les devoirs de la vie ? Ceux qui ne savent et ne sauront, peut-être jamais ce que c’est que juste et injuste , ni les mesures de l'un et de l'autre , peuvent former avec autant d'assurance toutes ces sortes de propositions , et en connaître aussi infailliblement la vérité que celui qui est le mieux instruit des vérités de la morale. Mais quel progrès feront-ils, par le moyen de ces propositions , dans la connaissance d'aucune chose nécessaire ou utile à leur conduite ?

On regarderait sans doute comme un pur badinage les efforts d'un homme qui , pour éclairer l’entendement sur quelque science , s'amuserait à entasser des propositions Identiques et à insister sur des maximes comme celles-ci , la substance est la substance, le corps est le corps, le vide est le vide, un tourbillon est un tourbillon, un centaure est un centaure, et une chimère est une chimère, etc. Car toutes ces propositions, et autres semblables , sont également véritables , également certaines , et également évidentes par elles-mêmes. Mais, avec tout cela, elles ne peuvent passer que pour des propositions frivoles, si l'on prétend s’en servir comme de principes de doctrine , et s'y appuyer comme sur des moyens , pour parvenir à la connaissance , puisqu'elles ne nous ensignent rien que ce que tout homme, qui est capable de discourir, sait de lui-même, sans que personne le lui dise, savoir, que le même terme est le même terme, et que la même idée est la même idée. Et c’est sur ce fondement que j’ai cru et que je crois encore , que mettre en avant ces sortes de propositions et les inculquer, dans le dessein de répandre de nouvelles lumières dans l’entendement, ou de lui ouvrir un chemin vers la connaissance des choses , est une véritable duperie.

L'instruction consiste en quelque chose de bien différent. Quiconque veut entrer lui-même, ou faire entrer les autres dans des vérités qu’ils ne connaissent point encore, doit trouver des idées moyennes, et les ranger l'une auprès de l'autre, dans un tel ordre, que l'entendement puisse voir la convenance ou la disconvenance de celles qui sont en question. Les propositions qui servent à cela sont instructives, mais elles sont bien différentes de celles où l'on affirme le même terme de lui-même , ce qui n’est pas un moyen de parvenir à aucune espece de connaissance , ni d'y faire parvenir les autres. Cela n’y contribue pas plus qu'il ne servirait à une personne qui voudrait apprendre à lire qu'on lui incul- I quàt ces propositions, un A est un A, un B est

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