‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 276 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE X

l’homme connaît clairement et certainement, qu’il existe et qu’il est quelque chose. S'il y a quelqu’un qui en puisse douter, je déclare que ce n’est pas à lui que je parle , pas plus que je ne voudrais disputer contre le pur néant, et entreprendre de convaincre un non-être qu'il est quelque chose. Que si quelqu'un veut pousser le pyrrhonisme jusqu’à ce point que de nier sa propre existence ( car d’en douter effectivement, il est clair qu’on ne saurait le faire), je ne m’oppose point au plaisir qu’il a d’être un véritable néant; qu’il jouisse de ce prétendu bonheur, jusqu'à ce que la faim ou quelque autre incommodité lui persuade le contraire. Je crois donc pouvoir poser cela comme une vérité , dont tous les hommes sont convaincus certainement en eux-mêmes, sans avoir la liberté d’en douter en aucune manière, que chacun connaît qu’il est quelque chose qui existe actuellement.

$ 3. Il connaît aussi que le ncant ne saurait

produire un être : donc, il y a quelque chose

d’ètemel.

L’homme sait encore , par une certitude Intuitive, que le pur néant ne peut pas plus produire un être réel qu’il ne peut être égal à deux angles droits. S’il y a quelqu’un qui ne sache pas que le non-être , ou l’absence de tout être ne peut pas être égal à deux angles droits, il est impossible qu’il conçoive aucune des démonstrations d'EucIlde. Et par conséquent si nous savons que quelque être réel existe , et que le non-être ne saurait produire aucun être , il est d'une évidence mathématique que quelque chose a existé de toute éternité , puisque ce qui n’existait pas de toute éternité a dû avoir un commencement, et que tout ce qui a eu un commencement doit avoir été produit par quelque autre chose.

§ 4. Cet être éternel doit être tout-puissant.

Ensuite, il est évident que tout être qui tire son existence et son commencement d’un autre doit aussi tenir d'un autre tout cc qu'il a et tout ce qui lui appartient. Toutes ses facultés doivent aussi lui venir de In même source. Il faut donc que la source étemelle de tous les êtres soit aussi la source et le principe de toutes leurs puissances ou facultés ; de sorte que cet être étemel doit aussi être tout-puissant.

S S- El tout intelligent.

Outre cela, l’homme trouve en lui-même

perception et connaissance. Nous pouvons doue faire encore un pas de plus, et être surs nonseulement que quelque être existe , mais encore qu’il y a au monde quelque être intelligent.

Il faut donc dire l’une de ces deux choses , ou qu'il y a eu un temps où il n’existait aucun être intelligent et où la connaissance a commencé à exister; ou bien qu’il y a eu un être intelligent de toute éternité. Si l’on dit qu’il y a eu un temps où aucun être n’avait aucune connaissance et où l'être éternel était privé de toute intelligence, je réplique qu’il était donc impossible qu’aucune connaissance existât jamais. Car il est aussi impossible qu’une chose absolument dépourvue de connaissance et qui agit aveuglément et sans aucune perception produise un être intelligent, qu’il est impossible qu’un triangle se fasse à lui-même trois angles qui soient plus grands que deux droits. Et il est aussi contraire à l’idée de la matière privée du sentiment qu’elle se produise à elle-même du sentiment de la perception et de la connaissance , qu'il est contraire à l’idée du triangle qu’il se fasse à lui-même des angles qui soient plus grands que deux droits.

S fl. Et par conséquent Dieu.

Ainsi, par la considération de nous-mêmes, et de cc que nous trouvons infailliblement dans notre propre nature, la raison nous conduit a la connaissance de cette vérité certaine et évidente, Qu’il y a un Être éternel, très-puissant et très-intelligent, quelque nom qu'on lui veuille donner, soit qu’on l’appelle Dieu ou autrement, il n’importe. Rien n’est plus évident; et, en considérant bien cette idée, il sera aisé d'en déduire tous les autres attributs que nous devons reconnaître dans cet être éternel. Que s’il se trouvait quelqu’un d'un orgueil assez insensé pour supposer que l'homme est le seul être qui ait de la connaissance et de la sagesse , mais que néanmoins il a été formé par le hnsard , et que c’est ce même principe aveugle et sans connaissance qui conduit le reste de l'univers, je le prierais d’examiner à loisir cette censure pleine de raison et d’un noble enthousiasme , que Cicéron fait ' qnclque part de ceux qui pourraient avoir une telle pensée : Quid enim verius, dit ce sage Romain, quam neminem esse oportere tain slutte arrogantem, ut in sa menlem et rationem putet inesse ,

* Pc tcjibus , lié. S.

in cœlo mundoquc non putet ? A ut ut ea quœ vix summa ingenii ration# comprehendat , nulla ratione tnoueri putet? • N’est -il pas « évitent que personne ne devrait être assez

- sottement orgueilleux pour s'imaginer qu'il y « a au dedans de lui entendement et raison, et « que cependant il n’y a aucune intelligence qui » gouverne les deux et tout ce vaste univers;

• ou pour croire que ces choses, que toute la pé- « nétration de son esprit est à peine capable de « lui faire comprendre, se meuvent au hasard,

• et sans aucune règle ? -

De ce que je viens de dire, il s'ensuit clairement , ce me semble , que nous avons une connaissance plus certaine de l’existence de Dieu que de quelque autre chose que ce soit, que nos sens ne nous aient pas découverte immédiatement. Je crois même pouvoir dire que nous connaissons plus certainement qu'il y a un Dieu, que nous ne connaissons qu’il y a quelque autre *

• * Je suis extrêmement fâché d’être obligé de dire » quelque chose contre cette démonstration : je ne le fais « que pour indiquer une lacune à remplir. C’est princi- « paiement A l'endroit où l'auteur conclut (§3) que quel* que chose a existé de toute éternité : j’y trouve de l’a»* » biguilé, si cela veut dire qu’l/ n'y a jamais eu aucun

- temps où rien n'existait . J’en demeure d’accord, et « cria suit véritablement des précédentes propositions, » par une conséquence toute mathématique. Car, si ja*

- mais il y avait eu rien , U y aurait toujours eu rien , le

- rien ne pouvant pas produire un être; donc nous-mêmes

• ne serions pas, ce qui est contre la première vérité <■ d’expérience. Mais la suite fait voir d’abord qu’en disant « que quelque chose a existé de toute éternité M. Locke

- entend une chose étemelle. Cependant il ne s’ensuit « point , en vertu de ce qu’il a avancé jusqu’ici , que s’il

- y a toujours eu quelque chose, Il y a toujours eu une « certaine cluise, c'est-à-dire, qu'il y a un être éternel. « Car quelques adversaires diront que moi j‘ai été pro-

• doit par d'autres choses, et celles-ci encore par d'autres. « De plus, si quelques-uns admettent des êtres étemels

- (comine les épicuriens leurs atomes), ils ne se croiront « pas obligés pour cela d'accorder un être éternel, qui

- soit seul source de tons les autres. Car quand ils recon- « naîtraient que ce qui donne l’existence donne aussi les « autres qualités et puissances de la chose, Us nieraient

• qu'une seule chose donne l'existence aux autres , et ils

• diront même qu’à chaque chose plusieurs autres doi- « vent concourir. Ainsi nous n'arriverons pas , par cela

• seul, à une source de toutes les puissances. Cependant

• il e«t très-raisonnable de juger qu’il y en a une, et même

- que l'univers est gouverné avec sagesse. Mais quand on

• croit la matière susceptible de sen'imenl, on pourra

• être disposé A croire qu’il n’est point impossible qu'dle « le puisse produire. Au moins U sera difficile d’en ap-

• porter une preuve qui ne fesse voir en même temps

• qu'HIc en est tout A fait incapable ; supposé que notre « pensée vienne d'un être pensant , peul-ou prendre pour

• accordé , sans préjudice de la démonstration , que ce f doit être Dieu ?

chose hors te nous. Quand je dis que nous connaissons, je veux dire que nous sommes capables d’acquérir cette connaissance , qui ne saurait nous manquer, si nous nous y appliquons avec la même attention qu’à plusieurs autres objets de recherches.

S 7. Vidée que nous avons d'un être tout parfait ri' est pas ta seule preuve de l'existence

d'un Dieu.

Je n’examinerai point ici comment l’idée d'un être souverainement parfait qu’un homme peut se former dans son esprit prouve ou ne prouve point l’existence de Dieu. Car il y a une telle diversité dans les tempéraments des hommes et dans leur manière de penser, qu'a l'égard d’une même vérité dont ou veut les convaincre, les uns sont plus frappés d’une raison , et les autres d'une autre. Je crois pourtant être en droit de dire , que ce n'est pas un fort bon moyen d'établir l’existence d’un Dieu et de fermer la bouche aux athées que de faire porter tout le fort d’un article aussi important que celui-là sur ce seul fondement, et de prendre pour unique preuve de l’exislence de Dieu l’idée que quelques personnes ont de ce souverain Être. Je dis quelques personnes, car il est évident qu’il y a des gens qui n’ont aucune idée de Dieu ; qu’il y en a d’autres qui en ont une telle idée qu’il vaudrait mieux qu’ils n’en eussent point du tout , et que la plus grande partie en ont une idée telle quelle, si j’ose me servir de cette expression. C'est, dis-je, une méchante méthode que de s’attacher trop fortement à cette découverte favorite, jusqu’à rejeter toutes les autres démonstrations de l’existence de Dieu, ou du moins de tâcher de les affaiblir, et d'empêcher qu’on ne les emploie, comme si elles étaient faibles ou fausses; quoique, dans le fond, ce soient des preuves qui nous font voir si clairement et d'ui>c manière si convaincante l’existence de ce souverain Être , par la considération de notre propre existence et des parties sensibles de l’univers, que je ne pense pas qu'un homme sage y puisse résister \ Car il n’y a point, à ce que je crois,

« « Quoique je sols pour les idées innées, et partiruliè « rcment pour celle de Dieu , je ne crois point que les dé- « monstrations des cartésiens , tirées de l'idée de Dieu, « soient parfaites. J'ai montré amplement ailleurs (dans « les Actes de Leipsick et dans les Mémoires de TrS- « roux) que celle /pie M. Dfscartes a empruntée d’An- « selrae, archevêque dp Canlprhéry, est très-belle et très- « ingénieuse À la vérité, mais qu'il y a encore un vide <\ « remplir. Ce célèbre archevêque, qui a, sans doute, été

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