‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 277 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE X

de vérité plus certaine et plus évidente que celle-ci , que les perfections Invisibles de Dieu, sa puissance étemelle et sa divinité sont devenues visibles depuis la création du monde, par la

•• un des hommes les {dus capables de son temps , se féli- « cite, non sans raison , d’avoir trouvé un moyen de prou- « ver ^existence de Dieu a priori, par sa propre notion, « sans recourir à ses effets , et voici à peu près la force de « son argument : Dieu est le plus grand , ou (comme parle « Descartes ) le plus parfait des êtres, ou bien c’est un être « d’une grandeur et d’une perfection suprême, qui en em- « brasse tous les degrés. Telle est la notion de Dieu ; voici •• comment l'existence suit de cette notion : C'est quelque •• chose de plus d'exister que de ne pas exister, ou bien « l'existence ajoute un degré à la grandeur et à la perfec-

■ lion ; et, comme l’énonce M. Descartes, l’existence elle- « même est une perfection. Donc ce degré de grandeur et « de perfection, c'est-à-dire l’existence, est dans cet être » suprême, tout grand, tout parfait : car autrement, quel- « que degré lui manquerait, contre sa définition. Et par

• conséquent cet être suprême existe. Les scolastiques, « sans excepter même leur docteur angélique, ont méprisé « cet argument , et l’ont fait passer pour un paralogisme ; •> eu quoi ils ont eu grand tort , et M. Descartes, qui avait •• étudié assez longtemps la philosophie scolaliqueau col- « lège des jésuites de la Flèflie, a eu grande raison de la

• rétablir. Ce n’est pas un paralogisme, mais c’est une

• démonstration imparfaite, qui suppose quelque chose « qu’il fallait encore prouver, pour la rendre d’une évi-

• dertee mathématique, c’est qu’on suppose tacitement

• que celte idée de l’étre tout grand et tout parfait est pos- « sible, et n’iaqriiqiie point contradiction. Et c’est déjà

• quelque chose que, par cette remarque , on prouve que

• supjtost* que Dieu toit possible, il ejcisle ; ce qui est *> le privilège de ia soûle divinité. On a droit de présumer

• la possibilité de tout être, et surtout celle de Dion , jus- « qu’à ce que quelqu’un prouve le contraire ; de sorte que « cet argument métaphysique donne déjà une conclusion

• morale démonstrative, qui porte que, suivant l’état pré-

■ sent de nos connaissances , il faut juger que Dieu existe,

- et agir conformément à cela. Mais il serait pourtant à « souhaiter que d’habiles gens achevassent la démonstra- « lion dans la rigueur d’une évidence mathématique , et

• je crois avoir dit ailleurs quelque chose qui y pourra -servir. L’autre argument de M. Descartes, qui entrev

■ prend de prouver l’existence de Dieu, parce que son « idée est eu notre 4jne , et qu’il faut qu’elle soit venue «le

• l'original , est encore moins concluant. Car première-

■ ment, cet argument a ce défaut, commun avec le pré* « cèdent, qu’il suppose qu'il y a en nous une telle Idée,

■ c’est-à-dire que lrico est possible. Car ce qu’ailègue « M. Descartes, qu’en pariant de Dieu nous savons ce que « nous disons, et que par conséquent nous en avons l’i-

• dée, est un indice trompeur, puisqu’en parlant du mou- » veinent mécanique perpétuel , par exemple , nous savons

■ ce que nous disons, et «'‘{tendant ce mouvement est une

• chose impossible , dont par conséquent on ne saurait

- avoir d’idée qu'en apparence. Et secondement , ce même " raisonnement ne prouve pas assez que l'idée de Dieu,

■ si nous l’avons, doit venir de l'original. On m'objectera

- peut-être que, reconnaissant en nous l'idée de Dieu , je « ne dois point dire qn'on peut révoquer en doute s’il y en « a une : mais je ne permets ce doute que par rapport à

• une démonstration rigoureuse, fondée sur l’idée de

connaissance que nous en donnpht srt ouvrages. Mais, bien que notre existence nous fournisse une preuve claire et incontestable de l'existence de Dieu, oomme je l'ai déjà démontré, et bien que je croie que personne ne puisse éviter de s’y rendre , si on l’examine avec autant de soin que toute antre démonstration d'une aussi longue déduction : cependant , comme c'est un point si fondamental et d'une si haute importance , que toute la religion et la véritable morale en dépendent, |c ne doute pas que mon lecteur ne m'excuse sans peine, si je reprends quelques parties de cet argument pour les mettre dans un plus grand jour.

S 8. Quelque chose existe Je toute éternité.

C’est une vérité tout à fait évidente qu'il doit y avoir quelque chose qui existe de toute éternité. Je n'ai encore oui personne qui fût assez déraisonnable pour supposer une contradiction aussi manifeste que le serait celle de soutenir qu'il y a eu un temps où il n’existait absolument rien. Car ce serait la plus grande de toutes les absurdités que de croire que le pur néant, une parfaite négation et une absence de tout être , pût jamais produire quelque chose d’actuellement existant.

Puis donc que toute créature raisonnable doit nécessairement reconnaître que quelque chose a existé de toute éternité, voyons présentement quelle espèce de chose ce doit être.

S 9. Il y a deux sortes d'êtres , les uns pensants et tes autres non pensants.

L’homme ne connnlt on ne conçoit dans ce monde que deux sortes d'êtres.

Premièrement , ceux qui sont purement matériels , qui n'ont ni sentiment , ni perception , ni pensée, comme l'extrémité des poils de In barbe et les rognures des ongles.

Secondement , des êtres qui ont du sentiment, de la perception et des pensées , tels que nous

. Dieu toute seule. Car un est a sser assuré d'ailleurs île . l'idée et de l'existence de Dieu. K! il ne faut pas oublier . que j’ai montré comment les idées sont en nous, non pas

- toujours en sorte qu’un s'en aperçoit c , mais toujours . en sorte qu'on les peut tirer de snn propre fonds, et

- rendre apercetablos. Et c'est aussi ce que je crois de . l'idée de Dieu, dont je tiens la possibilité et l'existence . démontrées de plus d'une façon. Je rruis d'ailleurs que . presque tous les moyens qu'on a employés pour prourer ■ l’existence de Dieu sont bons et pourraient sertir, si on . les perfectionnait , et je ne suis nullement d'atis qu'on « doite négliger celui qui se lire de l'ordre des choses. »

nous reconnaissons nous-mêmes. C'est pourquoi, dans la suite, nous désignerons, s'il \ous plaît, ees deux sortes d'êtres par les noms d 'êtres pensants et non pensants ; termes qui sont peut-être plus commodes pour le dessein que nous avons présentement en vue (s'ils ne le sont |>as pour nuire chose) que ceux de matériel et A' immatériel.

S 10. Un être non pensant ne saurait produire un être pensant.

Si donc il doit y avoir un Être qui existe de toute éternité, voyons à laquelle de ces deux sortes d'êtres il doit appartenir. Et d'almrd , la raison porte naturellement à croire que ce doit être nécessairement un être qui pense ; car il est aussi impossible.de concevoir que la simple matière non pensante produise jamais un être intelligent qui pense, qu'il est impossible de concevoir que le néant pût de lui-même produire la matière. En effet, supposons une partie de matière , grosse ou petite , qui existe de toute éternité, nous trouverons qu'elle est incapable de rien produire par elle-même. Supposons, par exemple , que la matière du premier caillou qui nous tombe entre les mains soit éternelle, que les parties en soient exactement unies , et qu'elles soient dans un parfait repos les unes auprès des autres : s'il n’y avait aucun être dans le monde , ce caillou ne demeurerait-il pas éternellement dans cet état , toujours en repos et dans une entière inaction ? Peut-on concevoir qu'il puisse se donner du mouvement à lui-même, n'étant que pure matière, ou qu'il puisse produire aucune chose? Puis donc que la matière ne saurait, par elle-même, se donner du mouvement, il faut qu'elle ait son mouvement de toute éternité, ou que le mouvement lui ait été imprimé par quelque autre être plus puissant que la matière, laquelle, comme on voit, n’a pas la force de se mouvoir elle-même. Mais supposons que le mouvement soit de toute éternité dans la matière; cependant la matière , qui est un être non pensant , et le mouvement , ne sauraient jamais faire naitre la pensée, quelques changements que le mouvement puisse produire, tant à l'égard de sa ligure qu'a l'égard de la grosseur des parties de la matière. Il sera toujours autant au-dessus des forces du mouvement et de la matière de produire de In connaissance, qu'il est au-dessus des forces du néant de produire la matière. J’en appelle a ce que chacun pense en lui-même; qu'il dise s'il n'est point vrai qu’il pourrait concevoir

aussi aisément la matière produite par le néant, que se figurer que la pensée ait été produite par la simple matière , dans un temps auquel il n'y avait aucune chose pensante, ou aucun être intelligent qui existât actuellement. Divisez la matière en autant de petites parties qu’il vous plaira (ce que nous sommes portés il regarder comme un moyen de la spiritualiser et d’en faire une chose pensante); donnez-lui, dis-je, toutes les figures et tous les différents mouvements que vous voudrez ; faites-en un globe , un cube , un eêne , un prisme , un cylindre , etc. , dunt les diamètres ne soient que la 1,000,000' partie d'un gnj ' ; cette particule de matière n'agira pas autrement sur d'autres rorps d’une grosseur qui lui soit proportionnée, que des corps qui ont un pouce ou un pied de diamètre; et vous pouvez espérer avec autant de raison de produire du sentiment, de In pensée et de la connaissance, en joignant ensemble de grosses parties de matière qui nient une certaine ligure et un certain mouvement , que par le moyen des plus petites parties de matière qu'il y ait nu monde. Ces dernières se heurtent, se poussent et résistent l'une à l'autre , justement comme les plus grosses parties ; et c’est là tout ce qu'elles peuvent faire. Par conséquent, si nous ne voulons pas supposer un premier être qui nit existé de toute éternité, In matière ne peut jamais commencer d’exister. Que si nous disons que la simple matière destituée de mouvement est éternelle , le mouvement ne peut jamais commencer d’exister : et si nous supposons qu'il n’y ait eu que la matière et le mouvement qui aient existé , ou qui soient éternels , on ne voit pas que la pensée puisse jamais commencer d'exister. Car il est impossible de concevoir que la matière, soit qu'elle se meuve ou ne se meuve pas, puisse avoir originairement en elle-même, ou tirer, pour ainsi dire, de sou sein le sentiment, la perception et la connaissance; comme il parait évidemment par là que

* « J’appelle 3 ry de ligne , la ligne d’un pouce, « le pouce ~ d’un pieil philosophique : le pied philoso- « pbique j d’un pendule, dont chaque vibration, sous - la latitude de 45 degrés , est égale à une seconde de . temps , on à ^ de minute. J’ai affrété de me servir ici « de rette mesure et de ces pni lies divisées par dix , en « leur donnant des noms particuliers, parce que je crois * qu’il serait d’une commodilé générale que tous les sa- « vants s’accordassent à employer cette mesnre dans leurs s calculs. » [L'établissement du nouveau système métrique décimal, l'un des plus beaux titres de gloire des savants français, n’a été que l'exécution d’une pensée toute pareille à celle que Loche exprime dans cette note, ta seule qu’il ait cm devoir ajouter à son ouvrage J.

Page 1