‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 278 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE X

dès lors ce devrait être une propriété éternellement inséparable de la matière et de chacune de ses parties, d'avoir du sentiment, de la perception et de la connaissance. A quoi l’on pourrait ajouter , qu’encorc que l’idée générale et spécifique que nous avons de la matière nous porte à en parler comme si c’était une chose unique en nombre, cependant toute la matière n’est pas proprement une chose individuelle qui existe comme un être matériel , ou un corps singulier que nous connaissons ou que nous pouvons concevoir. De sorte que, si la matière était le premier être éternel pensant, il n’y aurait pas un être unique, étemel, infini et pensant, mais un nombre infini d’êtres éternels, finis et pensants, qui seraient indépendants les uns des autres, dont les forces seraient bornées et les pensées distinctes , et qui ne pourraient , par conséquent, jamais produire cet ordre, cette harmonie et cette beauté qu’on remarque dans la nature. Puisqu’il faut donc que le premier être soit un être pensant, et que ce qui existe avant toutes choses contienne et ait actuellement du moins toutes les perfections qui peuvent exister dans la suite (car il ne peut jamais donner à un autre des perfections qu’il n’a point, ou actuellement en lui-même, ou du moins dans un plus haut degré), il suit nécessairement de là que le premier être éternel ne peut être la matière *.

* « Je trouve tout ce raisonnement le plus solide du « inonde, et non-seulement exact, mais encore profond « et digne de son auteur. Je suis |iarfaiteinenl de son avis, « qu’il n’y a point de combinaison et de modification des « parties de la matière , quelque petites qu’elles soient , « qui puisse produire de la perception ; et que tout est

• pro|H>rtkmnel dans les petites parties à ce qui se passe

* dans les grandes. C’est encore une importante remarque « sur la matière, que celle que l'auteur fait ici, qu’on ne

■ la doit point prendre pour une chose unique en nombre, « ou (comme j’ai coutume de parler) pour une vraie et « parfaite monade ou unité» puisqu’elle n’est qu’un amas « d'un nombre infini d’êtres. Il ne fallait id qu’un pas à « notre excellent auteur, pour parvenir à mon système.

■ Car, en effet, je donne de la perception à tous ces êtres « infinis, dont chacun est comme un animal doué d’âme « (ou de quelque principe actif analogue, qui en fait la « vraie unité) avec ce qu’il faut à cet être pour être passif « et doué d’un corps organique. Or, ces êtres ont reçu leur r nature tant active que passive (c’est-à-dire ce qu’ils « ont d'immatériel et de matériel) d’une cause générale « et suprême , puisque autrement , comme l’auteur le re- « marque très bien , étant indépendants les uns des autres,

* ils ne pourraient jamais produire cet ordre, cette har- « monir, celte broute, qn’on remarque dan» la nature. « Mais cet argument , quine parait être que d’une certitude

■ morale, est poussé à une nécessité tout à fait mélapliy- « siquc, par la nouvelle espèce d'harmonie que j'ai in-

• traduite, qui est l'hannonie préétablie. Car chacune

S 1 1. Il y a donc eu un être sage de toute éternité.

Si donc il est évident que quelque chose doit nécessairement exister de toute éternité, il ne l’est pas moins que cette chose doit être nécessairement un être pensant. Car il est aussi impassible que la matière non pensante produise un être pensant , qu’il est impossible que le néant ou l’absence de tout être pût produire un être positif, ou la matière.

S 12. Quoique cette découverte d’un esprit nécesaaircment existant de toute éternité suffise pour nous conduire a la connaissance de Dieu; puisqa'il s'ensuit de IA que tous les êtres intelligents, qui ont un commencement, doivent dépendre de ce premier être , et n’avoir de connaissance et de puissance qu’autant qu’il leur en accorde ; et que, s'il o produit ces êtres intelligents, il a fait aussi les parties moins considérables de cet univers , c’est-fèdire , tous les êtres Inanimés; ce qui fait nécessairement connaître sa toute-seienee , sa puissance, sa providence, et tons ses autres attributs; encore, dis-je, que cela suffise pour démontrer clairement l’existence de Dieu, cependant , pour mettre cette preuve dans un plus grand jour, nous allons voir quelles difficultés on peut élever contre elle.

JlS. S’il est matériel, ou non.

Premièrement, on dira peut-être que, bien que ce soit une vérité aussi évidente que la démonstration la plus certaine, Qu’il doit y avoir un Être étemel , et que cet Être doit avoir de ta connaissance, il ne s’ensuit pourtant pas de IA que cet Être pensant ne puisse être matériel. Admettons qu’il soit matériel; il s'ensuivra tou-

« de ces Aines exprimant, « sa manière, ce qui se passe «au dehors, et ne pouvant l’avoir par aucune influence «des autres êtres particuliers, ou plutôt, devant tirer « celte cipres&ion du tond de 6a nature, U Tant néccssai- « renient que chacune ait reçu cette nature ( ou ceUc rai* « son intime des expressions qui sunt au dehors) d’une « cause universelle, dont ces êtres dépendent tous, et qui « fasse que l’un soit parfaitement d’accord avec l’autre ; « ce qui no se peut sans une connaissance et puissance in- « finies , et par un artifice si grand , par rap|iort au con- « seulement spontané de la machine avec les actions de « l’aine raisonnable, qu'un illustre auteur [Bayle], qui « fit des objections contre ce système dans son merveil- « leux dictionnaire, douta quasi si cel artifice ne passait « pas toute ta sagesse possible, en disant que celte de « flien ne lui paraissait pas trop grande pour un tel effet, « et reconnut au moins qu’on n’avait jamais donné un si « grand relief aux conceptions que nous pouvons avoir de « la perfection divine. *

jouri de la qu'il y a un l)ieu. Car, s'il y a un être éternel qui ait une science et une puissance infinies, il est certain qu'il y a un Dieu , soit que vous le supposiez matériel ou non. Mais cette supposition a quelque chose de dangereux et d'illusoire, si je ne me trompe; car, comme on ne peut éviter de se rendre a la démonstration qui établit un être éternel qui a de la connaissance , ceux qui soutiennent l'éternité de la matière seraient bien aises ipi'on leur accordât que cet Être intelligent est matériel ; après quoi , laissant échapper de leurs esprits, et bannissant entièrement de leurs discours la démonstration par laquelle on a prouvé l’existence nécessaire d’un être éternel intelligent, ils viendraient à soutenir que tout est matière , et par ce moyen ils nieraient l'existence de Dieu, c'est-à-dire, d’un être éternel pensant ; ce qui , bien loin de confirmer leur hypothèse, ne sert qu'à la renverser entièrement Car, s'il est possible, comme ils le croient , que la matière existe de toute éternité , sans aucun être éternel pensant , Il est év ident qu'ils séparent la matière et la pensée , comme deux choses qu'ils supposent n'avoir ensemble aucune liaison nécessaire ; par où ils établissent , contre leur propre pensée , l'existence nécessaire d'un esprit éternel, et non pas celle de la matière, puisque nous avons déjà prouvé qu'on ne saurait éviter de reconnaître un être pensant, qui existe de toute éternité. Si donc la pensée et la matière peuvent être séparées, l'existence éternelle de la matière ne sera point une suite de l’existence éternelle d'un être pensant, ce qn'iis supposent sans aucun fondement.

S 14. II n'est pas matériel.

Mais voyons ù présent comment ils peuvent se persuader à eux-mêmes, ou faire voir aux autres , que cet être éternel pensant est matériel.

1° Parce que chaque partie (le matière est non pensante.

Premièrement , je voudrais leur demander s’ils croient que toute la matière ( c'est-à-dire , chaque partie de In matière ) pense. Je suppose qu’ils auront bien de la peine à le dire; car, en ce cas-là, il y aurait autant d'êtres éternels pensants qu'il y a de particules de matière ; et par conséquent il y aurait un nombre infini de dieux. Que s’ils ne veulent pas reconnaître que la matière, comme matière , c'est-à-dire , chaque partie de matière soit pensante aussi bien qu'elle est étendue , ils n'auront pas moins de peine à faire concevoir a

leur propre raison qu'un être pensant soit composé de parties non pensantes , qu'à lui faire comprendre qu'un être étendu soit composé de parties non etendues.

S 15. 2“ Parce qu'une seule partie de matière ne ]>eut être pensante.

En second lieu , si toute la matière ne pense pas, qu’ils me disent s’il n'y a qu'un seul atome qui pense. Ce sentiment est sujet à un aussi grand nombre d’absurdités que l'autre ; car, ou cet atome de matière est seul éternel, ou il ne l'est pas. S'il est éternel, c’est donc lui seul qui, par sa pensée ou sa volonté toute puissante a produit tout le reste de la matière. D'ou il suit que la matière a été créée par une pensée toute puissante, ce que ne veulent point avouer ceux contre qui Je dispute présentement. Car, s'ils supposent qu'un seul atome pensant a produit tout le reste de la matière , ils ne sauraient lui attribuer cette prééminence sur aucun autre fondement que sur ce qu’il pense; ce qui est l’unique différence qu’on suppose entre cet atome et les autres parties de la matière. Que s'ils disent que cela se fait de quelque autre manière qui est au-dessus de notre conception , il faut toujours que ce soit par voie de création; et par là ils sont obligés de renoncer à leur grande maxime, rien ne se fait de rien. S'ils disent que tout le reste de la matière existe de toute éternité, aussi bien que ce seul atome pensant, à la v érité ils disent une chose qui n'est pas tout à fait si absurde, mais ils l'avancent gratuitement et sons aucun fondeineut. Car, je vous prie, n'est-ce pas bâtir une hypothèse en l'air , sans la moindre apparence de raison , que de supposer que toute la matière est étemelle , mais qu'il y en a une petite particule qui surpasse tout le reste en connaissance et eu puissance ? Chaque particule de matière , en qualité de matière , est capable de recevoir toutes les mêmes figures et tous les mêmes mouvements que quelque autre particule de matière que ce puisse être; et je délie qui que ce soit de donner à l'une quelque chose de plus qu'à l’autre , s'il s'en rapporte précisément à cc qu’il en pense en lui-même.

S 16. 3° Parce qu'un certain amas de matière non pensante ne peut être pensant.

En troisième lieu , si donc un seul atome particulier ne peut point être cet être éternel pensant qu’on doit admettre nécessairement ; si toute In matière, en qualité de matière, c'est-a-

Page 1