LIVRE IV, CHAPITRE X
dire , chaque partie de matière uc peut pas l'être non plus , le seul parti qui reste à prendre n ceux qui veulent que cet être éternel pensant soit matériel , c'est de dire qu’il est un système de particules matérielles convenablement unies. C’est là, je pense, l'idée sous laquelle ceux qui prétendent que Dieu soit matériel sont le plus portés à se le figurer , parce que c’est la notion qui leur est le plus promptement suggérée par l'idée commune qu'ils ont d’eux-mêmes et des autres hommes , qu'ils regardent comme autant d'êtres matériels qui pensent. Mais cette imagination , quoique plus naturelle , n’est pas moins absurde que celle que nous venons d'examiner; car, de supposer que cet être éternel pensant ne soit autre chose qu'un amas de parties de matière dont chacune est non pensante , c'est attribuer toute la sagesse et la connaissance de cet être étemel à la simple juxta-position des parties qui le composent ; ce qui est la chose du monde la plus absurde. Car, des parties de matière qui ne pensent point ont beau être étroitement jointes ensemble , elles ne peuvent acquérir par là qu'une nouvelle relation locale, qui consiste daus une nou velle situation de ces différentes parties , et il n'est pas possible que cela puisse leur communiquer la pensée et la connaissance.
S 17. Soit qu'il soit en mouvement , ou en repos.
Mais , de plus, ou toutes les parties decct amas de matière sont en repos , ou bien elles ont un certain mouvement qui fait qu'il pense. Si cet amas de matière est dans un parfait repos, ce n'est qu'une lourde masse privée de toute action , qui ne peut par conséquent avoir aucun privilège sur un atome.
SI c’est le mouvement de ses parties qui le fait penser , il s’ensuivra de là que toutes ses pensées doivent être nécessairement accidentelles et limitées; car toutes les parties dont cet amas de matière est composé, et qui , par leur mouvement , y produisent la pensée , étant en ellesmêmes, et prises séparément , destituées de toute pensée, elles ne sauraient régler leurs propres mouvements , et moins encore être réglées par les pensées du tout qu'elles composent, parce que , dans cette supposition , le mouvement devant précéder la pensée , et par conséquent exister sans elle , la pensée n'est point la cause , mais la suite du mouvement ; d'où il suit qu'il n’y aura ni liberté, ni pouvoir, ni choix, ni pensée ou action quelconque , réglée par la raison et
la sagesse. De sorte qu’un tel être pensant ne sera ni plus parfait ni plus sage que In simple matière toute brute; puisque réduire tout à des mouvements accidentels et déréglés d’une matière aveugle , ou bien à des pensées dépendantes des mouvements déréglés de cette même matière, c'est la même chose. Je ne parle pas des bornes étroites ou se trouveraient resserrées ces sortes de pensées et de connaissances, qui seraient dans une absolue dépendance du mouvement de telles parties. Mais , quoique cette hypothèse soit sujette à mille autres absurdités, il suffit de celles que nous venons de proposer pour en faire voir l'impossibilité, sans qu’il soit nécessaire d’en rapporter davantage. Car, supposé que cctamas de matière pensant fût toute la matière , ou seulement une partie de celle qui compose cet univers, il serait impossible qu’aucune particule connût son propre mouvement , ou celui d’aucune autre particule , ou que le tout connût le mouvement de chaque partie dont il serait composé, et qu'il pût , par conséquent , régler ses propres pensées on mouvements, ou phitàt avoir aucune pensée qui résultât d'un semblable mouvement.
S 18. La matière ne peut pas être co-étemelle avec un esprit étemel.
D’autres s’imaginent que la matière est éternelle, quoiqu’ils reconnaissent un être éternel, pensant et immatériel. A la vérité , ils ne détruisent point par là l’existence d’un Dieu : cependant , comme ils lui ûtent une des parties de son ouvrage , la première en ordre , et fort considérable par elle-même , je veux dire la création , examinons un peu ce sentiment. II faut , dit-on , reconnaître que la matière est éternelle. Pourquoi? Parce que vous ne sauriez concevoir comment elle pourrait être faite de rien. Pourquoi donc ne vous regardez-vous point aussi vousmême comme éternel ? Vous répondrez peut-être, que c'est à cause que vous avez commencé d’exister depuis vingt ou trente ans. Mais , si je vous demande ce que vous entendez par ce vous qui commença alors à exister, peut-être serez-vous embarrassé à le dire. La matière dont vous êtes composé ne commença pas alors à exister; parce que si cela était elle ne serait pas éternelle : elle commença seulement à être formée et arrangée de la manière qu’il faut pour composer votre corps. Mais cette disposition de parties n’est pas vous , elle ne constitue pas ce principe pensant qui est en vous et qui est vous-même ; car ceux
de l'entendement humain.
à qui j'ai affaire présentement admettent bien un être pensant, étemel et immatériel, mais ils veulent que la matière, quoique non pensante, soit aussi étemelle. Quand donc est-ce que ce principe pensant a commencé d’exister? S’il n’a jamais commencé d’exister, il faut donc que de toute éternité vous ayez été un être pensant; absurdité que je n’ai pas besoin de réfuter Jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui soit assez déj>ourvude sens pour la soutenir. Que si vous pouvez reconnaître qu'un être pensant a été fait de rien ( comme doivent être toutes les choses qui ne sont point éternelles), pourquoi ne pouvez-vous pas aussi reconnaître qu'une égale puissance puisse tirer du néant un être matériel , avec cette seule différence que vous êtes assuré de l’une de ces choses par votre propre expérience, et non pas de l’autre? Bien plus, on trouvera, tout bien considéré , qu’il ne faut pas moins de pouvoir pour créer un esprit que pour créer la matière. Et peut-être que si nous voulions nous éloigner un peu des idées communes, donner l'essor à notre esprit, et nous engager dans l’examen le plus approfondi que uous puissions faire de la nature des choses 1 , nous pourrions en venir jusqu’à concevoir, quoique d’une manière imparfiiite, comment la matière peut d'abord avoir été produite, et avoir commencé d’exister par le pouvoir de ce premier être éternel ; mais on verrait en même temps que, de donner l’être à un esprit, c’est un effet de cette puissance éternelle etinfiuie beaucoup plus malaisé à comprendre*.
* Tl y a , root pour mot , dans l’anglais : « Nous pour- « rions être capables de viser à quelque conception ohs- * cure et confuse, de la manière dont la matière pourrait « d’abord avoir été produite, etc. , » we might (te abte to flim at some ditu and seeming conception heno mat 1er might at fini be mode. Comme je n’entendais |>as fort bien ces mots, dim and weming conception, que je n'entends pas bien encore, je mis h la place, quoique d’une manière imparfaite : traduction un peu libre que M. Locke ne désapprouva point , parce que , dans le fond , elle rend assez bien sa pensée.
* Ici M. Locke excite notre curiosité, sans vouloir la satisfaire. Ilien des gens, s’étant imaginés qu’il m’avait communiqué cette manière d’exjtliqncr la création de la matière , me prièrent , peu de temps après que ma traduction eut vu le jour, de leur en faire part ; mais je fus obligé de leur avouer que M. Locke m'en avait fait un secret à moi-iiiéiue. Enfin , longtemps après sa mort, M. le chevalier .\cu-ton, à qui je parlai par hasard de cet endroit du livre de M. Locke, me découvrit tout le mystère. Souriant, il me dit d’abord que c’était lui-mérne qui avait imaginé cette maniéré d’expliquer la création de la matière, que la pensée lui en était venue dans l’esprit un jour qu’il vint à tomber sur celte question avec M. Locke
Mais parce que cela m’écarterait peut-être trop des notions sur lesquelles la philosophie est présentement fondée dans le monde, je ne serais pas excusable de m’en éloigner si fort , ou de rechercher, autant que la grammaire le pourrait permettre , si dans le fond l’opinion communément établie est contraire à ce sentiment particulier, j’aurais tort, dis-je, de m’engager dans cette discussion , surtout dans cet endroit de la terre où la doctrine reçue est assez bonne pour mon dessein, puisqu’elle pose comme une chose indubitable que si l’on admet une fois la création ou le commencement de quelque substance que ce soit, tirée du néant, on peut supposer, avec la même facilité, la création de toute autre substance, excepté le Créateur luimême *.
et un seigneur anglais *. Et voici comment il leur expliqua sa pensée. « On pourrait, dit-il, se former en quelque « manière une idée de la création de la matière, en sup- « posant que Dieu eût empêché, par sa puissance, que « rien ne pût entrer dans une certaine portion de lVs|»ace ■ pur, qui, de sa nature, est pénélrable, étemel, néces- « saire, infini ; car, dès-là, cette portion d’espace aurait « l'impénétrabilité , l'une des qualités essentielles à la « matière : et comme l’espace pur est absolument uni- « forme , on n’a qu’à supposer que Dieu aurait commit- « niqué cette espèce d’impénétrabilité à une autre pareille « portion de l'espace, et cela nous donnerait, en quelque « sorte, une idée de la mobilité de la matière, autre qua. « lité qui lui est aussi très-essentielle. « Nous voilà maintenant délivrés de l'embarras de clterclier ce queM. Locke avait trouvé bon de cacher à ses lecteurs : car c’est là tout ce qui lui a donné occasion de nous dire : « Que si nous « voulions donner l’essor à notre esprit, nous pourrions n concevoir, quoique d*une manière imparfaite, comment « la matière pourrait d’abord avoir été produite , etc. ■ Pour moi, s’il m’est permis de dire librement malien, sée, je ne vols pas comment ces deux suppositions peuvent contribuer à nous faire concevoir la création de la matière. A mon sens, elles n'y contribuent non plus qu’un pont contribue à rendre l'eau qui coule immédiatement dessous impénétrable à un boulet de canon, qui, venant à tomber perpendiculairement, d’une hauteur de vingt ou trente toises, sur ce pont, y est arrêté sans pouvoir passer à travers pour entrer dans l’eau qui coule directement dessous. Car, dans ce cas-là, l’eau reste liquide et pénélrable à ce boulet, quoique la solidité du pont empêche que le boulet ne tombe dans l’eau. De même, la puissance de Dieu peut empéclier que rien nVnlre dans une certaine portion d'espace, mais elle ne change point, par là, la nature de cette portion d’espace, qui , testant loujouis pénétrablc , comme toute autre portion d’espace, n’arquiert ytoinl , en conséquence de cet obstacle, le moindre degré de l'impénétrabilité qui est essentielle à la ma liere, etc.