LIVRE IV, CHAPITRE XI
S 19. Mais , direz-vous , n'est-il pas impossible d'admettre qu’une chose ait été faite de rien , puisque nous ne saurions le concevoir? Je réponds que non. Premièrement, parce qu'il n’est pas raisonnable de nier ta puissance d'un Être infiui , sous prétexte que nous ne saurions comprendre ses opérations. Nous ne refusons pas de croire d'autres effets , sur ce fondement que noos ne saurions comprendre la manière dont iis sont produits. Nous ne saurions concevoir comment quelque autre chose que l’impulsion d'un corps peut mouvoir un corps ; cependant ce n’est pas une raison suffisante pour nous obliger à nier que cela se puisse faire, contre l'expérience constante que nous en avons en nousmêmes , dans tous les mouvements volontaires qui ne sont produits en nous que par l’action libre , ou la seule pensée de notre esprit : mouvements qui ne sont ni ne peuvent être des effets de l’impulsion ou de la détermination que le mouvement d'une matière aveugle cause au dedans de nos corps ou sur nos corps ; car, si cela était , noos n'aurions pas le pouvoir ou la liberté de changer cette détermination. Par exemple , ma main droite écrit, pendant que ma main gauche «st en repos. Qu’est-ce qui cause le repos de l’une et le mouvement de l'autre ? Ce n'est que ma volonté , une certaine pensée de mon esprit. Cette pensée vient-elle seulement A changer , ma main droite s’arrête aussitôt , et la gauche commence à se mouvoir. C’est un point de fait qu’on ne peut nier. Expliquez comment cela se fait, rendez-le intelligible, et ce sera un premier pas pour comprendre la création. Car , de dire, comme font quelquesuns pour expliquer ia cause de ces mouvements volontaires, que l’âme donne une nouvelle détermination au mouvement des esprits animaux, cela n’éclaircit nullement la difficulté. C’est expliquer une chose obscure par une autre aussi obscure; car, dans cette rencontre, il n’est ni
n Üère la pensée profonde qui l’occupait. Je ne docte point « qu’il n’y ait quelque chose de beau et d'important caché
• sous cette manière d’énigme. Le mot burstakce , écrit - en grosses lettre*, pourrait foire soupçonner qu’il conçoit « la production de la matière, comme celle des accidents, « qu’on ne fait point diRiculté de tirer du néant : et , en « distinguant sa pensée singulière de la philosophie qui
• est présentement fondée dans le monde, ou dans cet » endroit de la terre, je ne sais s’il n’a point eu en vue « les platoniciens , qui prenaient la matière pour quelque « i h ose de fuyant et de passager, h la manière des acci- « dents, et avaient tout une autre idée des esprits et des
• âmes «
plus ni moins difficile de changer la détermination du mouvement, que de produire le mouvement même , puisqu'il faut que eette. nouvelle détermination , qui est communiquée aux esprits animaux , soit produite immédiatement pur la pensée , ou par quelque autre cor]» que lu pensée mette dans leur chemin, et qui u'y était pas auparavant , de sorte que ce eorjis reçoive son mouvement de ia pensée. Or, dans l’une ou l’autre de ces deux suppositions, le mouvement volontaire reste aussi difficile A comprendre qu’auparavant. D'ailleurs, c’est avoir trop bonne opinion de nous-mêmes que de réduire toutes choses aux bornes étroites de notre capacité; et de conclure que tout ce qui passe notre compréhension est impossible, comme si une chose ne pouvait être du moment ou nous ne saurions concevoir comment elle se peut faire. Borner ce que Dieu peut faire à ce que nous pouvons comprendre, c’est donner une étendue infinie à notre compréhension, ou faire Dieu lui-même fini. St vous ne pouvez pas concevoir les opérations de votre propre âme qui est finie, de ce principe pensant qui est au dedans de vous , ne soyez point étonné de ne pouvoir comprendre les opérations de cet esprit étemel et infini, qui a fait et qui gouverne toutes choses , et que les deux des deux ne sauraient contenir.