LIVRE I, CHAPITRE III
pect pour les sentiments des autres hommes ; mais la vérité doit être respectée par - dessus tout ; et j’espère qu’on ne me taxera pas de vanité , si je dis que nous ferions peut-être de plus grands progrès dans la connaissance des choses si nous allions à la source , je veux dire & l'examen des choses mêmes , et que nous nous fissions un devoir de chercher la vérité en suivant nos propres pensées plutôt que celles des autres hommes. Car je crois que nous pouvons espérer avec autant de raison , de voir par les yeux d'autrui que de connaître les choses par l’entendement des autres hommes. Plus nous connaissons la vérité et la raison par nous-mêmes , plus nos connaissances sont réelles et véritables. Pour les opinions des autres hommes , si elles ne font que flotter, pour ainsi dire , dans notre esprit , elles ne contribuent en rien à nous rendre plus intelligents, quoique d'ailleurs elles soient conformes à la véritéfrTant que nous n’embrassons ces opinions que par respect pour le nom de leurs auteurs , et que nous n'employons point notre raison , comme eux , à comprendre ces vérités , dont la connaissance les a rendus si illustres dans le monde , ce qui en eux était véritable science n'est en nous que pur entêtement. Aristote était sans doute un très-habile homme, mais personne ne s’est encore avisé de le juger tel parce qu’il embrassait aveuglément et soutenait avec confiance les sentiments d'autrui. Et s'il n’est pas devenu philosophe en recevant sans examen les principes des savants qui l’ont précédé , je ne vois pas que personne puisse le devenir par ce moyeu-là. Dans les sciences, chacun n’est riche que de ce qu’il connaît et de ce qu’il comprend réellement. Pour ce qui est des choses qu'il croit, et reçoit simplement sur la foi d’autrui, elles ne sauraient entrer en ligne de compte : ce ne sont que des lambeaux entièrement inutiles à ceux qui les ramassent, quoiqu’ils vaillent leur prix étant joints à la pièce d'où ils ont été détachés : monnaie d’emprunt toute pareille à ces pièces enchantées qui paraissent de l'or entre les mains de celui dont on les reçoit, mais qui deviennent des feuilles ou de la poussière dès qu'on vient à s'en servir.
S 24. D'où vient l'opinion qui établit des principes innés.
Iæs hommes ayant une fois trouvé certaines propositions générales , qu’on ne saurait révoquer en doute dès qu'on les comprend , je sais bien que rien n'était plus court et plus aisé que
de conclure que ces propositions étaient innées. Cette conclusion , une fois reçue , a délivré les paresseux de la peine de faire des recherchée sur tout ce qui était déclaré inné , et a empêché ceux qui doutaient de songer à s’en instruire par eux-mêmes. D’ailleurs , ce n’est pas un petit avantage pour ceux qui font les maîtres et les docteurs de poser pour principe de tous les principes que les principes ne doivent point être mis en question ' ; car, ayant une fois établi qu'il y a des principes innés, ils mettent leurs sectateurs dans la nécessité de recevoir certaines doctrines comme innées , et leur ôtent, par ce moyen , l’usage de leur propre raison , en les engageant à croire et à recevoir ces doctrines sur la foi de leur maître sans aucun autre examen : de sorte que ces pauvres disciples, devenus esclaves d’une aveugle crédulité, sont bien plus aisés à gouverner, et deviennent beaucoup plus utiles à une certaine espèce de gens qui ont l’adresse et la charge de leur donner des principes et de diriger leur conduite. Or, ce n’est pas un petit pouvoir que celui qu’un homme prend sur un autre, lorsqu’il a l'autorité de lui inculquer tels principes qu’il veut , comme autant de vérités qu'il ne doit jamais révoquer en doute , et de lui faire recevoir comme un principe inné tout ce qui peut servir à ses propres fins.
Mais si , au lieu d’en user ainsi , l’on eût examiné les moyens par où les hommes viennent à la connaissance de plusieurs vérités universelles, on aurait trouvé qu’elles se forment dans l’esprit par In considération exacte des choses mêmes , et qu’on les découvre par l'usage de ses facultés, qui, par leur destination , sont très - propres à nous faire recevoir ces vérités, et à nous en faire juger droitement , si nous les appliquons comme Il faut à cette recherche.
$ 2 â. Conclusion.
Je me propose, dans le livre suivant , de montrer comment l'entendement y procède ; mais
r « Si le desseio de l’auteur esi de conseiller qu’on « chprrhr les preuves des vérités qui en peuvent recevoir, « sans distinguer si elle* sont innées ou non , nous sora- « mes entièrement d’accord ; et l’opinion des vérités in- « nées, de la manière que je les prends, n’en doit détour- « ner personne ; car, outre qu’on fait bien de chercher la n raison des instincts, c'est une de mes grandes maximes « qu’il est bon de chercher la démonstration des axiomes « mêmes : pour ce qui est du principe de ceux qui disent « qu’il ne faut point disputer contée celui qui nie les v principes, il n’a lira entièrement qu’à l’égard de ces - principes qui ne sauraient recevoir ni doute ni preuve. •
j'avertirai d’avhnce , qii'adn de me frayer le chemin à la découverte de ces fondements , qui sont les seuls , & ce que je crois , sur lesquels les notions que nous pouvons avoir de nos propres connaissances puissent être solidement établies, j'ai été obligé de rendre compte des raisons que j'avais de douter qu'il y ait des principes innés. Et parce que , parmi les arguments qui combattent ce sentiment , il y en a quelques-uns qui sont fondés sur les opinions vulgaires , j'ai été contraint de supposer plusieurs choses , ce qu'on ne peut guère éviter lorsqu'on s'attache uniquement à montrer la fausseté ou l’inconsistance de quelque sentiment particulier. Dans les controverses , il arrive la même chose que dans le siège d’une ville, où, pourvu que la terre sur laquelle on veut dresser les batteries soit ferme, on ne se met point en peine d’ou elle est prise ni à qui elle appartient, pourvu qu’elle serve au besoin présent. Mais comme je me propose, dans la suite de cet ouvrage , d'élever un bâtiment uniforme , et dont toutes les parties soient bien jointes ensemble , autant que mon expérience et les observations que j'ai faites me le pourront permettre , j'espère de le construire de telle manière sur scs propres fondements , qu'il ne faudra ni piliers ni arcs-boutants pour le soutenir. Que si l'on montre , en le minant , que c’est un château bâti en l'air, je ferai du moins en sorte qu'il soit tout d'une pièce et qu'il ne puisse être enlevé que tout à la fois. Au reste , j’avertirai Ici mon lecteur de ne pas s’attendre à des démonstrations incontestables , à moins qu'on ne m'accorde le privilège que d’autres s'attribuent assez souvent , de supposer mes principes comme autant de vérités reconnues, auquel cas je ne serai pas en peine de faire aussi des démonstrations. Tout ce que j'ai à dire en faveur des principes sur lesquels je vais fonder mes raisonnements , c'est que j'en appelle uniquement à l’expérience et aux observations que chacun peut faire par sol-même sans aucun préjugé , pour savoir s'ils sont vrais ou faux : et cela sufllt pour une personne qui 11e fait profession que d’exposer sincèrement et librement ses propres conjectures sur un sujet assez obscur, sans autre dessein que de chercher la vérité avec un esprit dépouillé de toute prévention.