LIVRE IV, C
mimes ne les produisent pas; car, si cela était, les yeux d'un homme produiraient des couleurs dans les ténèbres , et son nez sentirait des roses en hiver. Mais nous ne voyons pas que personne puisse connaître la saveur de l’ananas avant que d'aller aux Indes où se trouve cet excellent fruit, et que d'en goûter actuellement.
S 5. S" Pâtre que deux idées, dont l'une vient d’une sensation actuelle, et Vautre de la mémoire, sont des perceptions fort distinctes.
En second lieu , ce qui prouve que ces perceptions v iennent d’une cause extérieure , c'est que j'éprouve quelquefois que je ne saurais empêcher qu’elles ne soient produites dans mon esprit. Car, lorsque j'ai les yeux fermés ou que je suis dans une chambre obscure , bien que je puisse rappeler dans mon esprit , quand je le veux, les idées de la lumière ou du soleil , que des sensations précédentes avaient placées dans ma mémoire, et que je puisse éloigner ces idées quand je veux, et me représenter celle de l'odeur d'une rose , ou du goût du sucre, cependant, si à midi je tourne les yeux vers le soleil , je ne saurais éviter de recevoir les idées que la lumière ou le soleil produit alors en moi. De sorte qu’il y a une différence évidente entre les idées qui s’introduisent par force en moi, et que je ne puis éviter d’avoir, et celles qui sont comme en réserve dans ma mémoire , sur lesquelles, supposé qu'elles ne fussent (pie là, j'aurais constamment le même pouvoir d'en disposer et de les laisses- à l’écart , selon qu'il m'en prendrait envie. Par conséquent , il faut qu’il y ait nécessairement quelque cause extérieure , et que l'impression vive de quelques objets hors de mol , dont je ne puis surmonter l'efficacité, produise ces idées dans mon esprit, soit que je le veuille ou non. Outre cela , il n’y a personne qui ne sente en lui-même la différence qu’il y a entre contempler le soleil , selon qu’il en n l'idée dans sa mémoire , et le regarder actuellement ; deux choses dont la perception est si distincte dans ! son esprit, qu'il n’a guère d'idées qui soient plus distinctes l’une de l’autre. Il connaît donc certainement qu’elles ne sont pas toutes deux un effet de sa mémoire , ou des productions de son propre esprit et de pures fantaisies formées en lui- même, mais que la vue actuelle du soleil est produite par une cause qui existe hors de lui.
S fi. 3° Parce que le plaisir ou ta douteur qui accompagnent une sensation actuelle n’ae-
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compagnent pas le retour de ces idées , lorsque les objets extérieurs sont absents.
En troisième lieu , ajoutez à cela que plusieurs de ces idées sont produites en nous avec douleur , quoique ensuite nous nous en souvenions sans ressentir la moindre incommodité. Ainsi , un sentiment désagréable de chaud ou de froid ne nous cause aucune fâcheuse impression, lorsque nous en rappelons l’Idée dans notre esprit , quoiqu’il fût fort incommode quand nous l’avons senti , et qu’il le soit encore , quand il vient à nous frapper actuellement une seconde fois; ce qui procède du désordre que les objets extérieurs causent dans notre corps par les impressions actuelles qu'elles y font. De même , nous nous ressouvenons de la douleur que cause la faim , la soif et le mal de tête , sans en ressentir aucune incommodité ; cependant, ou ccs différentes douleurs devraient ne nous incommoder jamais, ou bien nous incommoder constamment toutes les fois que nous y pensons, si clics n’étaient autre chose que des idées flottantes dans notre esprit , et de simples apparences qui v iendraient occuper notre fantaisie , sans qu'il y eût hors de nous aucune chose réellement existante qui nous causât ces différentes perceptions. On peut dire la même chose du plaisir qui accompagne plusieurs sensations actuelles ; et quoique les démonstrations mathématiques ne dépendent pas des sens , cependant l'examen qu’on en fait par le moyen des figures sert beaucoup à prouver l'évidence de notre vue, et semble lui donner une certitude qui approche de celle de la démonstration elle- même. Car ce serait une chose bien étrange qu’un homme ne fît pas difficulté de reconnaître que deux angles d’une figure qu'il mesure pur des ongles et des lignes tracées sur le papier, sont plus grands l'un que l’autre, et que cependant il doutât de l’existence des lignes et des angles qu'il regarde, et dont il se sert actuellement pour mesurer cela.
S 1. 4“ I\’os sens se rendent témoignage l’un à Vautre sur l’existence des choses extérieures.
En quatrième lieu , nos sens, en plusieurs cas, se rendent témoignage l’un à l’autre de In vérité (le leurs rapports touchant l'existence des choses sensibles qui sont hors de nous. Celui qui voit le feu peut le sentir, s’il doute que ce soit autre chose qu'une simple imagination ; et il peut s'en convaincre en mettant dans le feu sa propre
main , qui certainement ne pourrait jamais ressentir une douleur si violente, à l’occasion d'une pure idée ou d’un simple fantôme , à moins que cette douleur ne soit elle-même une imagination, qu’il ne pourrait pourtant pas rappeler dans son esprit, en se représentant l’idée de la brûlure, après qu’elle est actuellement guérie.
Ainsi, en écrivant ceci, je vols que je puis changer les apparences du papier, et, en traçant des lettres, dire d'avance quelle nouvelle idée il présentera à l'esprit dans le moment immédiatement suivant , par quelques traits que j’y ferai avec la plume; mais j’aurai beau imaginer ces traits, ils ne paraîtront point, si ma main demeure en repos, ou si je ferme les yeux en remuant ma main : et ces caractères une fois tracés sur le papier, je ne puis plus éviter de les voir tels qu’ils sont, c’est-à-dire, d’avoir les idées de telles et telles lettres que j’ai formées. D’où il suit visiblement qae ce n’est pas un simple jeu de mon imagination , puisque je trouve que les caractères qui ont été tracés selon la fantaisie de mon esprit ne dépendent plus de cette fantaisie , et ne cessent pas d’être dès que je viens à me figurer qu’ils ne sont plus, mais qu’au contraire ils continuent d’affecter mes sens constamment et régulièrement, selon la figure que je leur ai donnée. Si nous ajoutons à cela que la vue de ces caractères fera prononcer à un autre homme les mêmes sons que je m’étais proposé auparavant de leur faire signifier, on n’aura pas grande raison de douter que ces mots que j’écris n’existent réellement hors de moi , puisqu’ils produisent cette longue suite de sons réguliers dont mes oreilles sont actuellement frappées , lesquels ne sauraient être un effet de mon imagination , et que ma mémoire ne pourrait jamais retenir dans cet ordre.
S 8. Celle certitude est aussi grande que notre état te requiert.
Que si, après tont cela , il se trouve quelqu'un qui soit assez sceptique pour se défier de ses propres sens , et pour affirmer que tout ec que nous voyons , que nous entendons , que nous sentons , que nous goûtons , que nous pensons, et que nous faisons pendant tout le temps que nous subsistons , n'est qu'une suite et une apparence trompeuse d’un long songe qui n’a aucune réalité , de sorte qu’il veuille mettre en question l'existence de toutes choses, ou la
connaissance que nous pouv ons avoir de quelque chose que ce soit , je le prierai de considérer que , si tout n’est que songe , il ne fuit luimême autre chose que songer qu'il forme cette question , et qu'uinsi il n’importe pas beaucoup qu'un homme éveillé prenne la peine de lui répondre. Cependant il pourra songer, s’il veut, que je lui fais cette réponse , que la certitude de l'existence des choses qui sont dans la nature , étaut une fois fondée sur le témoiguage de nos sens , elle est non-seulement aussi parfaite que notre nature peut le permettre , mais même que notre condition le requiert. Car, nos facultés n'étant pas proportionnées à toute l'étendue des êtres, ni à aucune connaissance des choses , claire , parfaite , absolue, et dégagée de tout doute et de toute incertitude , mais à la conservation de nos personnes , en qui elles se trouvent , telles qu'elles doivent être pour l'usage de cette vie , elles nous servent assez bien dans cette vue, en nous donnant seulement à connaître d'une manière certaine les choses qui sont convenables ou contraires à notre nature. Car celui qui voit brûler une chandelle, et qui a éprouvé la chaleur de sa flamme en y mettant le doigt , ne doutera pas beaucoup que ce ne soit une chose existante hors de lui , qui lui fait du mal et lui cause une violente douleur : ce qui est une assez grande assurance , puisque personne ne demande une plus grande certitude pour lui servir de règle dans ses actions, que ce qui est aussi certain que les actions mêmes. Et si notre songeur trouve à propos d’éprouver si la chaleur ardente d’une fournaise n’est qu'une vaiue imagination d’un homme endormi, peut-être qu’en mettant la main dans cette fournaise, il se trouvera si bien éveillé, que la certitude qu’il aura d'y reconnaître quelque chose de plus qu’une simple imagination lui paraîtra plus grande qu'il ne voudrait. Par conséquent , cette évidence est aussi grande que nous pouvons Je souhaiter, puisqu'elle est aussi certaine que le plaisir ou la douleur que nous sentons, c’est-à-dire que notre bonheur ou notre misère , deux choses nu delà desquelles rien ne peut nous intéresser , en fait de connaissance ou d’existence. Une telle assurance de l'existence des choses qui sont hors de nous suffit pour nous conduire dans la recherche du bien et dans la fuite du mal qu'elles causent, à quoi se réduit tout l’intérêt que nous avons do i les connaître.