LIVRE IV, CHAPITRE XI
$ 9. Mais elle ne s’étend point au delà de la sensation actuelle.
Lors donc que nos sens introduisent actuellement quelque idée dans notre esprit , nous ne pouvons éviter d’être convaincus qu'il y n alors quelque chose qui existe réellement hors de nous qui afTecte nos sens , et qui , par leur moyen , se fait connaître aux facultés que nous avons d'apercevoir les objets , et produit actuellement l'idée que nous apercevons en ce tempslà ; et nous ne saurions nous délier de leur témoignage , jusqu'à douter si ces collections d'idées simples , que nos sens nous ont fait voir unit» ensemble , existent réellement ensemble. Cette connaissance s’étend aussi loin que le témoignage actuel de nos sens , appliqués à des objets particuliers qui les affectent en ce momcnt-là, mais elle ne va pas plus loin. Car si j’ai vu cette collection d’idées qu’on a coutume de désigner par te nom d'homme, si j'ai vu ces idées exister ensemble depuis une minute, et que je sois présentement seul , je ne saurais être assuré que le même homme existe présentement, puisqu'il n'y a point de liaison nécessaire entre son existence depuis une minute et son existence d’à présent. Il peut avoir cessé d'exister en mille manières , depuis que j'ai été assuré de son existence par le témoignage de mes sens. Et si je 11e puis être certain que le dernier homme que j’ai vu aujourd'hui existe présentement , moins encore puis-je l'être que celui-là existe qui est depuis longtemps éloigné de moi, et que je n'ai point vu depuis hier, ou depuis l'annec dernière; et moins encore puis-je être assuré de l'existence des personnes que je n'ai jamais vues. Ainsi, quoiqu’il soit extrêmement probable qu'il y a présentement des millions d'hommes actuellement existants, cependant, tant que je suis seul en écrivant ceci , je n’en ai pas cette certitude que nous appelons connaissance , à prendre ce terme dans toute sa rigueur, quoique la grande vraisemblance qu’il y a à cela ne me permette pas d’en douter , et que je sois obligé raisonnablement de faire plusieurs choses dans l’assurance qu’il y a présentement des hommes dans le monde, et même des hommes de ma connaissance, avec qui j'ai des affaires. Mais ce n’est pourtant que probabilité , et non pas connaissance.
5 Ce st folie d'attendre une. démonstration
sur chaque chose.
D'où nous pouvons conclure en passant que
c’est folie, à un homme dont la connaissance est si bornée , et à qui la raison a été donnée pour juger de la differente évidence et probabilité des choses, et pour se régler sur cela, d'attendre une démonstration et une entière certitude sur des choses qui en sont incapables ; du refuser son consentement à des propositions fort raisonnables , et d'agir contre des vérités claires et évidentes, parce qu'elles ne peuvent être démontrées avec une telle évidence qui ôte, Je ne dis pas un sujet raisonnable , mais le moindre prétexte de douter. Celui qui , dans les affaires ordinaires de la vie , ne voudrait rien admettre qui ne fût fondé sur des démonstrations claires et directes , ne pourrait s'assurer d’autre chose que de périr en fort peu de temps. Il ne pourrait trouver aucun mets ni aucune boisson dont il pût hasarder de se nourrir; et je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait faire sur de tels fondements, qui seraient à l'abri de tout doute et de toute objection ’.
S tl. L’existence passée est connue par le moyen de la mémoire.
Comme nous connaissons qu'un objet existe lorsqu’il frappe actuellement nos sens , nous
* « J’ai déjà remarqué que la vérité dos choses sensibles « se justifie par leur liaison, laquelle dépend des vérités
■ intellectuelles fondées en raison, et des observations « constantes dans les choses sensibles, lors même que les « raisons ne paraissent pas. Et comme ces raisons et ob-
■ servations nous donnent moyen de juger de l’avenir par « rapport à notre intérêt, et que le succès répond à notre
* jugement raisonnable , on ne saurait demander ni avoir « même une plus grande certitude sur cea objets. Aussi « peut-on rendre raison des soDges mêmes , et de leur peu « de liaison avec d’autres phénomènes. Cependant, je n crois qu’on pourrait étendre l'appellation de la connais-
* sauce et de la certitude au delà des sensations actuelles, « puisque la clarté et l’évidence (que je considère comme
- une espèce de la certitude) vont au delà ; et ce serait « sans doute une folie de douter sérieusement s’il y a des
* hommes au monde, lorsque noos n’en voyons point
■ Douter sérieusement , c’est douter par rapport à la pra-
■ tique, et l’on pourrait prendre la certitude pour une « connaissance de la vérité , avec laquelle on n*en saurait
- douter, par rapport à la pratique , sans folie. Quelque- « fois même on la prend encore plus généralement , et on •* l’applique anx cas où l’on ne saurait douter sans mé-
■ riter d’être fort blâmé. Mais l’évidence serait une cer- « tilndc lumineuse , c'est-à-dlrc, oè l’on ne doute point, à « cause de la liaison qu’on voit entre les idées. Suivant
- cette définition de la certitude, nous sommes certains « que Constantinople est dans le monde, que Constantin, « Alexandre le Grand et Jules César ont vécu ; il est vrai « que quelque paysan des IV venues en pourrait douter, « faute d’information ; mais un homme de tel 1res et du « monde ne le i»ourraH faire , mus un grand dérange; j«i(
* d’esprit.
pouvons de même être assurés , par le moyen de notre mémoire , que les choses dont nos sens ont été affecté* ont existé auparavant. Ainsi , nous avons une connaissance de l'existence passée de plusieurs choses dont notre mémoire conserve de* idées , après que nos sens nous les ont fait connaître ; et c'est de quoi nous ne pouvons douter en aucune manière , tant que nous nous en souvenons bien. Mais cette connaissance ne s'étend pas non plus au delà de ce que nos sens nous ont premièrement appris. Ainsi, voyant de l'eau dans ce moment , c’est une vérité indubitable à mon égard que cette eau existe ; et si je me ressouviens que j'en vis hier, cela sera aussi toujours véritable ; et aussi longtemps que ma mémoire le retiendra , ce sera toujours une proposition incontestable a mon égard , qu'il y avait de l'eau actuellement existante > le dixiéme de juillet de l'an IG88, comme il sera tout aussi véritable qu'il a existé un certain nombre de belles couleurs que je vis dans le meme temps sur des bulles qui se formèrent alors sur cette eau. Mais a cette heure que Je suis éloigné de la vue de l'eau et de ees bulles , je ue connais pas plus certainement que l’eau existe présentement, que ces bulles ou ces couleurs ; parce qu'il n'est pas plus nécessaire que l'eau doive exister aujourd'hui, parce qu elle existait hier, qu'il n'est nécessaire (pièces couleurs ou ces bulles existent aujourd'hui, parce qu’elles existaient hier : quoiqu'il soit infiniment plus probable que l'eau existe, parce qu'on a observe que l'eau continue longtemps d'exister, et que les bulles qui se forment sur l'eau , et les couleurs qu'on y remarque , disparaissent bientôt.
<j is. L'existence des esprits ne peut nous être connue par elle-même.
J'ai déjà montré quelles idées nous avons des esprits , et comment elles nous viennent. Mois, quoique nous ayons ces idées dans l’esprit , et que nous sachions qu'elles y sont actuellement , cependant , avoir des idées des esprits ne nous fait pas connaître qu'aucune telle chose existe hors de nous , ou qu'il y ait aucuns esprits finis, ni aucun être spirituel que Dieu. Nous sommes autorisés par la révélation , et par plusieurs autres raisons , à croire avec assurance qu'il y a de telles créatures ; mais, nos sens n'étant pas capables de nous les découvrir, nous n'avons
1 C'est en ce tcmpv.lk que M. Locke écrivait ceci.
aucun moyen -de connaître leurs existences particulières. Car nous ne pouvons pas plus connaître qu’il y ait des esprits fiais réellement existants , par les idées que nous avous en nousmêmes de ces sortes d'êtres , qu’un homme ne peut parvenir a connaître , par les idées qu'il a des fées ou des centaures , qu’il y a des choses actuellement existantes qui répondeut â ces idées- là.
Et , par conséquent , sur l'existence des esprits, aussi bien que sur plusieurs autres choses, nous devons nous contenter de l'évidence de la foi Pour des propositions universelles et certaines sur cette matière , elles sont au delà de notre portée. Car , par exemple , quelque véritable qu'il puisse être, que tous les esprits intelligents que Dieu ait jamais créés continuent encore d’exister, cela ne saurait pourtant jamais faire partie de nos connaissances certaines. Nous pouvons recevoir ces propositions, et autres semblables, comme extrêmement probables ; mais , dans l’état où nous sommes , je doute que nous poissions le connaître certainement. Nous ne devons donc par demander aux autres des démonstrations , ni rechercher nous-mêmes une certitude universelle sur toutes ees matières, où nous ne sommes capables de trouver aucune connaissance que celle que nos sens nous fournissent dans tel ou tel exemple particulier.
S IS. Il y a, sur l’existence, des propositions particulières qu'on peut connaître.
D'ou il parait qu'il y a deux sortes de propositions. 1. L’une est des propositions qui regardent l’existence d’une chose qui réponde à une telle idée ; par exemple : si j’ai dans mon esprit l'idée d'un éléphant, d'un phénix, du mouvement , ou d'un ange , la première recherche qui se présente naturellement, c'est si une telle chose existe quelque part. Cette connaissance ne s’étend qu’à des choses particulières;
> ■ Notre mémoire doua trompe quelquefois ; et nous
■ y ajoutons foi , ou non , selon qu'elle est plus ou moins « vire, et plus on moins liée avec les choses que nous sa- • TOI» ; et lors même que nous sommes assurés du prin-
■ ripai , nous pourons souvent douter des circonstances- .. « il arme aussi, quoique rarement, qu'on voit une per* » sonne en soupe avant que de l’avoir vue eu réalité..— » mais le hasard peut produire cet effet , qui , encore une « fois, est très-rare ; et, d’ailleurs les images des songes " étant un peu obscures , il est d’autant plus facile d’en « faire, dans la suite, des applications qui ne sont rien « moins qu’evactes. *