LIVRE IV, CHAPITRE XI
eor l 'existence d’aucune chose hors de nous , excepté seulement l’existence de Dieu , ne peut être connue certainement , au delà de ce que nos sens nous en apprennent. 11. Il y a une autre sorte de propositions , où est exprimée la convenance ou la disconvenance de nos idées abstraites et la dépendance qui est entre elles. De telles propositions peuvent être universelles et certaines. Ainsi., ayant l’idée de Dieu et de moiméme, celle de crainte et d'obéissance, je ne puis qu’être assuré que je dois craindre Dieu et lui obéir ; et cette proposition sera certaine , à l’égard de l’homme en général , si j’ai formé une idée abstraite d’une telle espèce, dont je suis un sqjet particulier. Mais , quelque certaine que soit cette proposition (les hommes doivent craindre Dieu et lui obéir), elle ne me prouve pourtant pas l’existence des hommes dans le moude; seulement, elle sera véritable, à l’égard de toutes les créatures de cette espèce, dès qu'il en existera. La certitude de ces propositions générales dépend de la convenance ou de la disconvenance qu’on peut découvrir dans ces idées abstraites.
§ 14. On peut connaître aussi des propositions générales au siÿet des idées abstraites.
Dans le premier cas , noire connaissance est la conséquence de l’existence des choses qui produisent des idées dans notre esprit , par le moyen des sens ; et , dans le second , notre connaissance est une suite des idées, quelles qu’elles soient , qui existent dans notre esprit , et y produisent ces propositions générales et certaines. La plupart d’entre elles portent le nom de véritès étemelles; et, en effet, elles le sont toutes. Ce n’est pas qu’elles soient toutes , ni aucunes d’elles , gravées dans l'Ame de tous les hommes, ni qu'elles aient été formées eu propositions dans l’esprit de qui que ce soit , jusqu’à ce qu’il ait acquis des idées abstraites , et qu’il les ait jointes ou séparées par voie d'affirmation ou de négation ; mais, partout où nous pouvons supposer une créature telle que l’homme , enrichie de ces sortes de facultés , et , par ce moyen , fournie de telles ou telles idées que nous avons , nous devons conclure que , lorsqu’il vient à appliquer ses pensées à la considération de ces idées , il doit connaître nécessairement la vérité de certaines propositions qui découleront de la convenance ou de la disconvenance qu’il •percevra dans ses propres idées *. C’est pour-
' • La ditiskm de l’autour parait revenir à la mienne
quoi ces propositions sont nommées vérités éternelles, non pas à cause que ce sont des propositions actuellement formées de toute éternité , et qui existent avant l’entendement qui les
« des propositions de fait, et des propositions de rai - « «on. Les propositions de tait aussi peuvent devenir gé- « néralcs en quelque façon , mais c’est par l'induction on ■ observation ; de sorte que ce n’est qu’une multitude de " faits semblables , comme lorsqu’on observe que tout vif- « argent s'évapore par la force du feu ; et ce n'est pas une gé- « néralité parfaite, parce qu’on n’en voit point la nécessité. « Les propositions générales de raison sont nécessaires , « quoique la raison en fournisse aussi qui ne sont pas alv « solument générales, et ne sont que vraisemblables, « comme lorsque nous présumons qu’une idée est |*>s- « sible, jusqu'à ce que le contraire se découvre par une
• plas exacte recherche. Il y a enfin des propositions « mixtes, qui sont tirées de prémisses dont quelques- « unes viennent des faits et des observations; et d’autres « sont des propositions nécessaires. Telles sont quantité « de conclusions géographiques et astronomiques , sur le « globe de la terre et sur le cours des astres, qui naissent b de la combinaison des observations des voyageurs et « des astronomes avec les théorèmes de géométrie et d’ab rilhmétique. Mats comme, suivant la règle des logi- « tiens, ta conclusion suit la plus faible des prémis- « ses, et ne saurait avoir plus de certitude qu'elle, ces b propositions mixtes n’ont que la certitude et la généb ralité qui appartiennent à des observations. Pour ce
• qui est des vérités éternelles , il faut observer que, « dans le fond, elles sont toutes conditionnelles , et di- » sent en effet : Telle chose posée, telle autre chose, est. « I*ar exemple , disant : Tbufe figure qui a trois côtés b aura aussi trois angles, je ne dis autre chose, sinon « que, supposé qu’il y ait une figure à trois côtés, cette « même figure aura trois angles. Je dis celte même ,
• et c’est en quoi les propositions catégoriques , qui « peuvent être énoncées sans sans condition (quoib qu’elles soient conditionnelles dans le fond), diffèrent n de celles qu’on appelle hypothétiques , comme serait b celte proposition : Si une figure a trois côtés, ses unb gles sont égaux à deux droits, où l’on voit que la prob position antécédente ( celle qui énonce qu’uns figure b a trois côtés) et la conséquente (celle qui énonce Pé- «■ galilé des trois angles de la figure à trois côtés avec « deux angles droits) n’ont pas même sujet, comme elles « l’avaient dan» le précédent , où l'antécédent était : cette « figure a trois côtés, et le conséquent : cette même * figure a trois angles. Il est vrai cependant que l’hypo- « Ibétique peut souvent être transformée en catégorique, b mais en changeant un peu les termes , comme si , au lieu « de l’hypoUiétique précédente, je disais : Les angles de « toute figure qui a trois côtés sont égaux à deux b droits. Les scolastiques ont fort disputé de constantid « suhjecti, comme ils l’appelaient, c’est-à-dire, sur la b question de savoir comment la proposition faite sur uu « sujet peut avoir uue vérité réelle, si ce sujet n’exista b pas. C'est que la vérité n’est que conditionnelle , et dit b qu’eu cas que le sujet existe jamais on le trouvera tel. « Mais on demandera encore en quoi est fondée cette con- » notion, puisqu’il y a là dedans de la vérité qui ne b trompe pas? La réponse sera, qu’elle est dans la liaison •• des idée*. Mais on demandera , en répliquant , où se- « raient ces idées, si aucun «prit n'existait, et que de
forme en aucun temps , ni parce qu’elles sont gravées dans l’esprit, d'après quelque modèle qui soit quelque part hors de l'esprit, et qui existait auparavant , mais parce que ces propositions ayant été une fois formées sur des idées abstraites, en sorte quelles soient véritables; en quelque temps que ce soit , passé ou à venir , auquel on suppose qu'elles soient formées une autre fois , par un esprit en qui se trouvent les idées dont elles sont composées , elles ne sauraient jamais manquer d’être actuellement vraies. Car, les noms étant supposés signifier toujours les mêmes idées , et les mêmes idées ayant constamment les mêmes rapports l’une avec l’autre , il est visible que des propositions qui , étant formées sur des idées abstraites , sont une fois véritables , doivent être nécessairement des vérités éternelles.