‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 286 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XII

le premier et le plas clairement par la plupart des hommes, d'un exemple particulier ou d'une réglé générale , et laquelle de ces deux choses donne naissance à l’autre. Ces règles générales ne sont autre chose qu’une comparaison de nos idées les plus générales et les plus abstraites, lesquelles sont l'ouvrage de l’esprit qui les forme et leur donne des noms , pour avancer plus aisément dans ses raisonnements , et renfermer toutes ses différentes observations dans des termes d’une plus grande étendue , et les réduire à de courtes règles. Mais la connaissance a commencé par des idées particulières ; c’est sur ces idées qu’elle s’est établie dans l'esprit , quoique dans la suite on n’y fasse peut-être aucune réflexion. Car il est naturel à l’esprit, toujours empressé à étendre ses connaissances, d’assembler avec soin ces notions générales , et d’en faire un Juste usage, qui est de décharger, par leur moyen, la mémoire d’un tas embarrassant d’idées particulières. En effet , qu’on prenne la peine de considérer comment un enfant, ou quelque autre personne que ce soit , après avoir donné & son corps le nom de tout , et A son petit doigt celui de partie, a une plus grande certitude que son corps et son petit doigt , tout ensemble , sont plus gros que son petit doigt tout seul, qu’il ne pouvait avoir auparavant ; ou quelle nouvelle connaissance peuvent lui donner au sujet de son corps ces deux termes relatifs, qu’il ne puisse point avoir sans eux? Ne pourrait-il pas connaître que son corps est plus gros que son petit doigt, si son langage était tellement imparfait, qu’il n’eût point de termes relatifs , tels que ceux de tout et de partie? Je demande encore comment il est plus certain , après avoir appris ces mots, que son corps est un tout et son petit doigt une partie, qu’il n’était ou ne pouvait être certain que son corps était pins gros que son petit doigt , avant que d’avoir appris ces termes ? Une personne peut avec autant de raison douter ou nier que son petit doigt soit une partie de son corps, que douter ou nier qu’il soit plus petit que son corps. De sorte qu’on ne peut jamais se servir de cette maxime , le tout est plus grantl gu'une de ses parties , pour prouver que le petit doigt est plus petit que le corps , sinon en la proposant sans nécessité pour convaincre quelqu’un d’une vérité qu'il connaît déjà. Car quiconque ne connaît pas certainement qu’une particule de matière avec une autre particule de matière qui lui est jointe est plus grosse qu’aucune des deux toute seule , ne sera jamais capa-

ble de le connaître par le secours de ces termes relatifs tout et partie , dont on composera telle maxime qu’on voudra '.

S 4 .Il est dangereux de bâtir sur des principes gratuits.

Mais , de quelque manière que cela soit dans les mathématiques , qu'il soit plus clair de dire qu’en ôtant un pouce d'une ligne noire de deux pouces , et un pouce d'une ligne rouge de deux pouces , les restes des deux lignes seront égaux; ou de dire que, si de choses égales vous en ôtes des choses égales, les restes seront égaux; je laisse à décider à qui voudra laquelle de ces deux propositions est pins claire et plus tût connue , cela n’étant d’aucune Importance pour ce que j’ai présentement en vue. Ce que je dois faire en cet endroit, c’est d’examiner (en supposant que, dans les mathématiques, le plus court moyen de parvenir à la connaissance soit de commencer par des maximes générales , et d’en faire le fondement de nos recherches) si c’est une voie bien sûre de regarder les principes qu'on établit , dans quelque autre science que ce soit , comme autant de vérités Incontestables ; de les recevoir ainsi sans examen , et d'y adhérer , sans permettre qu'ils soient révoqués en doute , sous prétexte que les mathématiciens ont été assez heureux ou assez sincères pour n'en employer aucun qui ne fût évident par lui-même et tout à fait incontestable. Si cela est, je ne vois pas ce qui pourrait ne point passer pour vérité dans

1 « Je ne sais pourquoi Ion en vent tant aux maximes,

| *» pour les attaquer encore de nouveau ; si elles servent I « à soulager la mémoire de quantité d’idées particu- « Hères, comme on le reconnaît, elles doivent être fort « utiles , quand même elles n’auraient point d'autre usage. « Mais j'ajoute qu’elles ne naissent point des idées parti- « eu lié res , car on ne les trouve point par l'induction des « exemples. Celui qui connaît que diï est plus que neuf, b que le corps est plus grand que le doigt, et que la maib son est trop grande pour pouvoir s'enfuir par la porte , • connaît chacune de et» propositions particulières par b une même raison générale, qui y est comme incorporée « et enluminée ; comme on voit des traita chargés de « couleurs, où la proportion et la configuration consistent « proprement dans les traits , quelle que qne soit la cou- « leur. Or cette raison commune est l'aiiome même , qui « est connu, pour ainsi dire, implicitement, quoiqu'il ne » le soit pas d'abord d’une manière abstraite et séparée. « Les exemples tirent limr vérité de l’axiome incorporé , « et l'axiome n’a pas le fondement dans les exemples. Et b comme celte raison commune de ces vérités partialb lières est dans l’esprit de toas les hommes , il est facile « de voir qu’elle n’a point besoin que les mots tout et « partie se trouvent dans le langage de tdui qui en e»t » pénétre. »

la morale , et n’être pas Introduit et prouve dans la philosophie naturelle.

Qu'on reçoive comme certain et indubitable ce principe de quelques anciens philosophes, que tout est matière , et qu’if n’y a aucune autre chose, il sera aisé de voir , par les écrits de quelques personnes , qui , de nos jours , ont renouvelé ce dogme, dans quelles conséquences II nous engagera. Qu’on suppose , avec Polémon, que le monde est Dieu, ou, avec les stoïciens, que c'est l’éther ou le soleil, ou , avec Anaximènes, que c’est l'air; quelle théologie, quelle religion, quel culte aurons-nous! Tant II est vrai que rien ne peut être si dangereux que des principes qu'on reçoit sans les mettre en question , ou sans les examiner ; surtout s’ils intéressent la morale, qui a une grande inilucnce sur la vie des hommes, et qui donne un tour particulier à toutes leurs actions. Qui n'attendra , avee raison , une autre sorte de vie d’Aristippc , qui faisait consister sa félicité dans les plaisirs du corps, que d’Antisthéne, qui soutenait (pie la vertu suffisait pour nous rendre heureux? De même , celui qui , avee Platon , placera la béatitude dans la connaissance de Dieu , élèvera son esprit à d'autres contemplations que ceux qui ne portent point leur vue au delà de ce coin do terre et des choses périssables qu'on y peut posséder. Celui qui posera pour principe, avec Arcbélaüs , que le juste et l'injuste , l'honnête et le déshonnête sont uniquement déterminés par les lois, et non pas par la nature, aura sans doute d'autres mesures de ce qui est bien ou mal , en morale , que ceux qui reconnaissent que nous sommes sujets à des obligations antérieures à toutes les institutions humaines.

S S. Ce n’est point un moyen certain de trouver la vérité.

Si donc les principes, c’est-à-dire, ceux qui passent pour tels , ne sont pas certains ( ce que nous devons pouvoir connaitrc par quelque moyen, afin de distinguer les principes certains de ceux qui sont douteux ) , mais le deviennent seulement à notre égard , par un consentement nveugle qui nous les fasse recevoir en cette qualité , il est à craindre qu'ils ne nous égarent. Ainsi, bien loin que les principes nous conduisent dans le chemin de la vérité , ils ne serviront qu’à pous conürmcr dans l'erreur.

S 6. Mais ce moyen consiste à comparer des

idées claires et complètes sous des noms fixes

et déterminés.

Mais, comme la connaissance de la certitude des principes, aussi bien que de toute autre vérité , dépend uniquement de la perception que nous avons de la convenance ou de la disconvenance de nos idées , je suis sûr que le moyen d'augmenter nos connaissances n’est pas de recevoir des principes aveuglément et avec une foi implicite, mais plutôt, à ce que je crois, d’acquérir et de fixer dans notre esprit des idées claires, distinctes et complètes, autant qu'on peut les nvolr, et de leur assigner des noms propres et d'une signification constante. Et peut-être que par ce moyen , sans nous faire aucun autre principe que de considérer ces idées, et de les comparer l’une avec l’autre , en trouvant leur convenance, leur disconvenance, et leurs différents rapports , en suivant , dis-je , cette seule règle , peut-être acquerrons-nous des connaissances plus vraies et plus claires, qu'en adoptant certains principes, et en mettant ainsi notre esprit a la discrétion d’autrui

1 * Je m’étonne qu’on veuille tourner contre les tnnxl-

* mes, c'est-à-dire contre les principes évidents, ce qu’on

* peut et doit dire contre les princijies supposés gratuite-

* ment. Quand on demande des procognila dans les « sciences , ou des connaissances anterieures, qui servent s 1 fonder la science, on demande des principes connus , « et non pas des propositions arbitraires , dont la vérité « n’est point connue. Aristote même l'entend ainsi, queles « sciences intérieures et subalternes empruntent leurs prin- « ripes d'autres sciences supérieures, où ils oui été démons très ; excepté ta première des sciences , que nous appc- « Ions la métaphysique -, qui, selun lui, ne demande rien

* aux autres, et leur fournit les principes dont elles ont « besoin. Et quand il dit qu'il faut que le disciple croie « (étî ruorréiiv t èv (savècivtrrta), son sentiment est qu'il a ne le doit faire qu’en attendant, lorsqu'il n’est pas en- « cure instruit dans tes sciences supérieures, de sorte que

* ce n’est que par provision ; ainsi l’on est bien éloigné « de recevoir des principes gratuits. A quoi il faut ajou- > ter, que même des principes dont la certitude n’est pas « entière peuvent avoir leur usage , si l’un ne bâtit là n dessus que par démonstration ; car, quoique toutes les a conclusions, en ce cas, ne soient que conditionnelles, a et vaillent seulement en supposant que le principe est a vrai , néanmoins cette liaison même et ces énonciations a conditionnelles seraient au moins démontrées ; de sorte a qu’il serait à souhaiter que nous eussions beaucoup de a livres écrits de cette manière, où il n’y aurait aucun a danger d’erreur , le lecteur ou disciple étanl averti de a la condition. Et on ne réglera la pratique eur ces conclu* a siona qu’à mesure que la sup|iosition se trouvera véa riiiée ailleurs. Cette méthode sert encore elle-même bien n souvent à vérifier les suppositions on hypothèses , d quand fi en naît beaucoup de conclusions dont la vérité

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