‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 288 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XII

rités certaines, universelles et utiles. Car, ayant trouvé par expérience que ce morceau particulier de matière est malléable , aussi bien que tous les autres de cette couleur , de cette pesanteur et de cette fusibilité, dont j'aie jamais fait l’épreuve, peut-être qu’à présent la malléabilité fait aussi pour moi une partie de l'Idée complexe, une partie de l'essence nominale de l’or. Mois quoique par là je fasse entrer dans l’idée complexe à laquelle j'attache le nom d’or plus d’idées simples qu'auparavant , cependant, comme cette idée ne renferme l’essence réelle d’aucune espèce de corps , elle ne me sert A connaître avec certitude le reste des propriétés de ce corps qu’autant que ces propriétés ont une connexion visible avec quelques-unes de ces idées , ou avec - toutes les idées simples qui constituent pour moi l’essence nominale : je dis connaître avec certitude, car peut-être qu'elle peut nous aider à imaginer, par conjecture, quelque autre propriété. Par exemple , je ne saurais être assuré , par l'idée complexe de l’or que je viens de proposer , si l'or est fixe ou non ; parce que je ne puis découvrir aucune connexion ou incompatibilité nécessaire entre l’idée complexe d’un corps jaune, pesant, fusible et malléable (entre ces qualités, dis-je, et celle de la fixité), de sorte que je puisse connaître certainement que , dans quelques corps que se trouvent ces qualités-là, Il soit certain que la fixité y est aussi. Pour parvenir à une entière certitude sur ce point, je dois encore recourir à l’expérience ; et aussi loin qu’elle pourra s’étendre , je puis avoir une connaissance certaine, mais non pas au delà.

S 10. Cela peut nous procurer des commodités, et non une connaissance générale.

Je ne nie pas qu'un homme accoutumé à faire des expériences raisonnables et régulières ne soit capable de pénétrer plus avant dans la nature des corps , et de former des conjectures plus justes sur leurs propriétés encore inconnues, qu'une personne qui n'a jamais songé à examiner ces corps ; mais pourtant ce n'est, comme j'ai déjà dit , que jugement et opinion , et non connaissance et certitude. Cette voie d’acquérir de la connaissance sur le sujet des substances , et de l'augmenter par le seul secours de l’expérience et de l’histoire , qui est tout ce que nous pouvons obtenir de la faiblesse de nos facultés , dans l’état de médiocrité où elles se trouvent en cette vie; cela, dis-je, me fait croire que la philosophie naturelle n’est pas capable de deve-

nir une science entre nos mains. Je m'imagine que nous ne pouvons arriver qu'à une connaissance générale fort bornée des espèces des corps et de leurs propriétés. Quant aux expériences et aux observations historiques , elles peuvent servir à notre bien-être et à notre santé , et par là augmenter le fonds des commodités de la vie; mais je doute que nos talents puissent aller au delà, et je m'imagine que nos facultés sont incapables d'étendre plus loin nos connaissances '.

S 11. Nous sommes faits pour perfectionner les sciences morales et naturelles.

Il est naturel de conclure de là que, puisque nos facultés ne sont pas capables de nous faire discerner la fabrique intérieure et les essences réelles des corps , quoiqu’elles nous découvrent évidemment l'existence d'un Dieu , et qu'elles nons donnent une assez grande connaissance de nous-mêmes pour nous instruire de nos devoirs et de nos plus grands intérêts, il nons siérait bien, en qualité de créatures raisonnables, d’appliquer les facultés dont Dieu nous a enrichis aux choses auxquelles elles sont le plus propres , et de suivre la direction de la nature, où il semble qu'elle veut nous conduire. Il est, dis-je, raisonnable de conclure de là que notre véritable occupation consiste dans ces recherches et dans cette espèce de connaissance qui est la plus proportionnée à notre capacité naturelle , et d’où dépend notre plus grand intérêt , je veux dire notre condition dans l’éternité. Je crois donc être en droit d’inférer de là , que la morale est la propre science et la grande affaire dos hommes en général , qui sont intéressés à chercher le souverain bien, et qui sont propres à cette recherche , comme d’autres arts qui regardent différentes parties de la nature sont le partage et le talent de quelques individus , qui doivent s'y appliquer pour l'usage ordinaire do la vie , et pour leur propre subsistance dnns ce monde. Pour avoir une preuve incontestable de l’importance que peuvent avoir pour la vie humaine la découverte et les propriétés d’un seul

1 • Nous ne devons pas espérer de rendre raison de « Imites les expériences , comme les géomètres mêmes » n’ont pas encore prouvé tons leurs axiomes ; mais de ■ mémo qu'ils se sont contentés de déduire un grand n nombre de théorèmes d’uo petit nombre de principes « de la raison , c’eut assez aussi que les physiciens , par s le moyen de quelques principes d'existence, rendent » raison de quantité de phénomènes, et puissent même - les prévoir dans Is pratique. »

corps naturel , il ne faut que jeter les yeux sur le vaste continent de l'Amcrique , où l’ignorance des arts les plus utiles et le défaut de la plus grande partie des commodités de la vie , dans un pays où la nature a répandu abondamment toutes sortes de biens , viennent , je pense , de ce que ces peuples ignoraient ce qu'on peut trouver dans une pierre fort commune et trèspeu estimée , je veux dire le/er. Et , quelle que soit l’idée que nous avons de la beauté de notre génie ou de la perfection de nos lumières dans cet endroit de la terre, où la connaissance et l'abondance semblent se disputer le premier rang, cependant quiconque voudra prendre la peine de considérer la chose de prés , sera convaincu que si l'usage du fer était perdu parmi nous , nous serions en peu de siècles inévitablement réduits à la nécessité et à l'ignorance des anciens sauvages de l’Amérique , dout les talents naturels et les provisions nécessaires à la vie ne sont pas moins considérables que parmi les nations les plus florissantes et les plus polies. De sorte que celui qui a le premier fait connaître l’usage de ce seul métal , dont on fait si peu de cas , peut être justement appelé le père des arts et l'auteur de l’abondance '.

$ 13. Mais nous devons nous garder des hypothèses et des faux principes.

Je ne voudrais pourtant pas qu'on crût que je méprise ou que je dissuade l'étude de la nature. Je conviens sans peine que la contemplation de ses ouvrages nous donne sujet d'admirer, d'adorer et de glorifier leur auteur ; et que , si cette étude est dirigée comme il faut, elle peut être d'une plus grande utilité au genre humain que les monuments de la plus insigne charité , qui ont été élevés à grands frais par les fondateurs des hôpitaux. Celui qui inventa l’imprimerie , qui découvrit l'usage de la boussole , ou qui fit connaître publiquement la vertu et le véritable usage du quinquina, a plus contribué à la propagation de la connaissance, à l’avancement des commodités utiles à la vie , et a sauvé plus de gens du tombeau que ceux qui ont bôti des collèges, des manufactures’ et des hôpitaux. Tout ce que je prétends dire, c’est que nous ne

1 « On ne peut rien tin1 qni soit plus h mon gré. I.a ■ vraie morale, ou piété , nous doit pousser à cultiver les

- arts , bien loin de favoriser la paresse de quelques quié-

- listes fainéants, „

* Ce mot signifie id le lieu oii l’oll travaille. Voycx le tHetionnaire de l'Academie française.

devons pas être trop prompts à nous figurer que nous avons acquis , ou que nous pouvons acquérir de la connaissance , où il n’y a aucune connaissance à espérer, ou bien par des voies qui ne peuvent point nous y conduire; et que nous ne devrions pas prendre des systèmes douteux pour des sciences complètes , ni des notions inintelligibles pour des démonstrations parfaites. Pour la connaissance des corps, nous devons nous contenter de tirer ce que nous pouvons des expériences particulières , puisque nous ne saurions former un système complet sur la découverte de leurs essences réelles , et réunir en un faisceau la nature et les propriétés de toute une espèce. Lorsque nos recherches roulent sur une coexistence ou une impossibilité de coexister que nous ne saurions découvrir par la considération de nos idées , il faut que l'expérience, les observations et l'histoire naturelle nous fassent entrer dans le détail , et , par le secours des sens , dans la connaissance des substances corporelles. Nous devons , dis-je , acquérir la connaissance des corps par le moyen de nos sens, diversement occupés À observer leurs qualités et les différentes manières dont ils opèrent l'un sur l'autre. Quant aux purs esprits , nous ne devons espérer d'en savoir que ce que la révélation nous en enseigne. Qui considérera combien les maximes générales , les principes avancés gratuitement , et les hypothèses faites ù plaisir ont peu servi t\ avancer la véritable connaissance , et à satisfaire les gens raisonnables dans les recherches qu'ils ont voulu faire pour étendre leurs lumières; combien l'application qu'on en a fuit dans cette vue a peu contribué , pendant plusieurs siècles consécutifs, ù avancer les hommes dans la connaissance de la phy sique , n'aura pas de peine à reconnaître que nous avons sujet de remercier ceux qui, dans ce dernier siècle , ont pris une autre route, et nous ont tracé un chemin qui , s'il ne conduit pas si aisément à une docte ignorance , mène plus sûrement ù des connaissances utiles.

S 1 3. Véritable usage des hypothèses.

Ce n'est pas que , pour expliquer des phénomènes de la nature , nous ne puissions nous servir de quelque hypothèse probable, quelle qu’elle soit; car les hypothèses qui sont bien faites sont au moins d'un grand secours à la mémoire, et nous conduisent quelquefois A de nouvelles découvertes. Ce que je veux dire , c’est que nous n’en devons embrasser aucune trop prompte-

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