LIVRE IV, CHAPITRE XII
ment ( ce q»e l’esprit de l'homme est fort porté à foire, parce qu'il voudrait pénétrer dans les causes des choses, et avoir des principes sur lesquels il pût s'appuyer), jusqu’à ce que nous ayons exactement examiné les cas particuliers , et fait plusieurs expériences dans la chose que nous voudrions expliquer par le secours de notre hypothèse, et que nous ayons vu si elle conviendra à tous ces cas , si nos principes s’étendent à tous les phénomènes de la nature , et ne sont pas aussi incompatibles avec l'un , qu’ils semblent propres à expliquer l'autre Et enfin, nous dev ons prendre garde que le nom de principe ne nous fasse illusion , et ne nous impose en nous faisant recevoir comme une vérité incontestable , ce qui n’est tout au plus qu'une conjecture incertaine, telles que sont la plupart des hypothèses qu’on fait dans la physique : j'ai pensé dire toutes sans exception.
% 14. Avoir des idées claires et distinctes sous
des noms fixes , et trouver d’autres idées
qui puissent en montrer la convenance ou
ta disconvenance, tels sont les moyens d'étendre nos connaissances.
Mais, que lu philosophie naturelle soit capable de certitude ou non , il me semble que voici, en peu de mots, les deux moyens d'étendre notre connaissance, autant que nous sommes capables de le faire.
I. Le premier est d’acquérir et d’établir dans notre esprit des idées déterminées des choses dont nous avons des noms généraux ou spécifiques, ou du moins de toutes celles que nous voulons considérer , et sur lesquelles nous vou-
1 » L’art de découvrir les causes des phénomènes , ou
• les hypothèses véritables, est comme l’art de déchiffrer, « oii souvent une conjecture ingénieuse abrège beaucoup « de chemin. Le lonl Bacon a commencé à mettre l’art « d’expérimenter en préceptes , et le ciievalier Boy le a eu
■ un grand talent pour le pratiquer. Mais, si l’on n’y Joint « point l’art d’employer les expériences et d’en tirer des « conséquence*, un n’arrivera pas, avec des dépenses « royales , X ce qu'un homme d'une grande pénétration « jrunvait découvrir d'abord. M. Descartes, qui l’était as*
■ snrément , a fait une remarque semblable dans une de - ses lettres , à l’occasion de la méthode du chancelier
• d’Angleterre; et Sprnosa fait, aussi dans ses lettres, « une réflexion approchante sur un ouvrage de M. Boyte,
■ qui, pour dire la vérité, s’arrête un peu trop, sans tirer s d’une infinité de belles expériences d’autre conclusion « que celle qu’il pouvait prendre pour principe, savoir
• que tout se fait mécaniquement dans la nature; « principe qu'on peut rendre certain par la seule raison ,
• et Jamais par les expériences , quelque nombre qu’on en « fasse. »
Ions raisonner et augmenter notre connaissance. Que si ce sont des idées spécifiques des substances, nous devons tâcher de les rendre aussi complètes que nous pouvons; par où j'entends que nous devons réunir autant d'idées simples qui, étant observées exister constamment ensemble , peuvent parfaitement déterminer l’espece ; et chacune de ces idées simples qui constituent notre idée complexe doit être claire et distincte dans notre esprit. Car, comme il est visible que notre connaissance ne saurait s’étendre au delà de nos idées, tant que nos idées sont imparfaites , confuses ou obscures , nous ne pouvons point prétendre avoir une connaissance certaine , parfaite ou évidente.
II. Le second moyen, c’est l’art de trouver des idées moyennes qui nous puissent faire voir la convenance ou l'incompatibilité des autres idées qu'on ne peut comparer immédiatement
§ 15. tes mathématiques en sont un exemple.
Que ce soit en mettant ces deux moyens en pratique , et non en se reposant sur des maximes , et en tirant des conséquences de quelques propositions générales , que consiste la véritable méthode d’avancer notre connaissance à l’égard des modes , autres que ceux de ia quantité , c'est ce qui paraîtra aisément à quiconque fera réflexion sur la connaissance qu’on acquiert dans les mathématiques. Nous y trouverons , premièrement, que quiconque n’a pas une idée claire et parfaite des angles ou des figures sur quoi il désire de connaître quelque chose , est dès lors entièrement incapable d’aucune connaissance sur leur sujet. Supposez qu’un homme n’ait pas une idée exacte et parfaite d’un angle droit , d’nn triangle scalènc , ou d’un trapèze , il est hors de doute qu'il se tourmentera en vain à former quelque démonstration sur le sujet de ecs figures. D’ailleurs ii est évident que ce n'est pas l’influence de ces maximes , qu’on prend pour principes dans les mathématiques, qui a conduit les maîtres de cette science aux découvertes étonnantes qu’ils y ont faites. Qu'un homme de bon sens vienne à connaître aussi parfaitement qu’il est possible toutes ces maximes dont on se sert généralement dans les mathématiques ; qu’il en considère l'étendue et les conséquences tant qu’il voudra, je crois qu’à peine II pourra jamais venir à connaître , par leur secours , que dans un triangle rectangle le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux autres côtés. Et lorsqu'un homme a découvert la
1)E L ENTEN DEM E.\T Ht MAIN.
vérité de cette proposition , je ne pense pas que ce qui l'a conduit A cette démonstration soit la connaissance de ces maximes , Le tout est égal à toutes ses parties, et, Si de choses égales vous ites des choses égales , les restes seront égaux; cor je m'imagine qu’on pourrait méditer longtemps ces axiomes sans voir jamais plus clair dans les vérités mathématiques ■. Lorsque l’esprit a commencé A acquérir la connaissance de ces sortes de vérités , il a eu devant lui des objets et des vues bien différentes de ces maximes , et que des gens à qui ces maximes ne sont pas inconnues , mais qui ignorent la méthode de ceux qui ont les premiers découvert ces vérités , ne sauraient jamais assez admirer. Et qui sait si , pour étendre nos connaissances dans les autres sciences, on n'inventera point un jour quelque méthode qui soit du même usage que l’algèbre dans les mathématiques , par le moyen de laquelle on trouve si promptement des idées de quantité , pour en mesurer d'autres dont on ne pourrait connaître autrement l’égalité ou la proportion qu’avec une extrême peine, ou qu’on ne connaîtrait peut-être jamais ?