‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 297 sur 423 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

■ Des degré, d'assentiment.

S t. Notre assentiment doit tire réglé par les fondements de probabilité.

Comme les fondements de probabilité que nous avons proposés dans le chapitre précédent sont la base sur laquelle repose notre assentiment, ils sont aussi la mesure par laquelle scs différents degrés sont on doivent être réglés. Il faut seulement prendre garde que, quelques fondements de probabilité qu’il puisse y avoir, ils n'opèrent pourtant pas sur un esprit appliqué à chercher la vérité et à Juger sainement , au delà de ce qu’ils paraissent, du moins dans le premier jugement de l’esprit , ou dans la première recherche qu'il fait. J’avoue qu'à l'égard des opinions que les hommes embrassent dans le monde , et aux* quelles ils s’attachent le plus fortement, leur assentiment n'est pas toujours fondé sur une vue actuelle des raisons qui ont premièrement prévalu sur leur esprit. Car, en plusieurs rencontres, il est presque Impossible, et dans la plupart trèsdifficile , à ceux-là même qui ont une mémoire admirable, de retenir toutes les preuves qui les ont engagés , après un légitime examen , à se déclarer pour un certain sentiment. II suffit qu’une fois ils aient examiné la matière sincèrement et avec soin , autant qu'il était en leur pouvoir de le faire, qu'ils soient entrés dans le détail de toutes les choses particulières qu’ils pouvaient juger propres à répandre quelque lumière sur la question , et qu’avec toute l’adresse dont ils sont capables, ils aient, pour ainsi dire, arrêté le compte de toutes les preuves qui peuvent produire une entière évidence. Ayant ainsi découvert une fois de quel cûté il leur parait que se trouve la probabilité, après une recherche aussi parfaite et aussi exacte qu’ils soient capables de la faire, ils impriment dans leur mémoire la conclusion de cet examen comme une vérité qu'ils ont découverte; et désormais ils sont convaincus, sur le témoignage de leur mémoire, que c’est là l’opinion qui mérite à tel ou tel degré leur assentiment, en vertu des preuves sur lesquelles ils l’ont une fois trouvée établie.

- donne quelque soupçon à'erreur en cet matières, u’ct * pas une preuve certaine. .

S 3. Tous ne sauraient être toujours actuellement présents à l'esprit , nous t levons nous souvenir que nous avons reconnu une fois un fondement suffisunt pour un tel degré d'assentiment.

C’est tout ce que la plus grande partie des hommes peuvent faire pour regler leurs opinions et leurs jugements ; à moins qu'on ne veuille exiger d'eux qu'ils retiennent dans leur mémoire toutes les preuves d'une vérité probable, dans le même ordre et avec cette suite régulière de conséquences suivant laquelle ils les ont rangées ou vues auparavant (ce qui peut quelquefois remplir un gros volume sur une seule question }, ou qu'ils examinent chaque jour les preuves de chaque opinion qu’ils ont embrassée : deux choses également impossibles. On ne peut éviter , dans ce cas, de se reposer sur sa mémoire ; et il est d’une absolue nécessité que les hommes soient persuadés de plusieurs opinions dont les preuves ne sont pas actuellement présentes à leur esprit, et même qu'ils ne sont peut-être pas capables de rappeler. Sans cela, il faut, ou que la plupart des hommes soient tout ù fait sceptiques , ou que, changeant d’opinion à tout moment , ils se rangent du parti de tout homme qui , ayant examiné la question depuis peu, leur propose des arguments auxquels ils ne sont pas capables de répondre sur-le-champ , faute de mémoire.

S S. Dangereuse conséquence de cette conduite, si notre premier jugement n’a pas été bien fondé.

Je ne puis m’empêcher d'avouer que l'extrême attachement des hommes pour leurs jugements précédents, et pour les conclusions qu'ils ont une fois adoptées, est souvent cause qu'ils sont fort obstinés dans l’erreur. Mais la faute ne vient jtas de ce qu’ils se reposent sur leur mémoire , à l'égard des choses dont ils ont bien Jugé auparavant , mais de ce qu’auparavant ils ont juge qu’ils avaient bien examiné avant que de se déterminer. Combien y a-t-il de gens (pour ne pas mettre dans ce nombre la plus grande partie des hommes ) qui pensent avoir formé des jugements exacts sur différentes matières, par cette seule raison qu'ils n'ont jamais pensé autrement; qui s'imaginent avoir bien jugé, par cela seul qu'ils n'ont jamais mis en question ou examiné Icuts propres opinions I Ce qui, dans le fond , signifie qu'ils croient avoir jugé sainement, parce qu'ils n’ont jamais fait aucun usage de leur

Jugement A l’égard de ce qu’ils croient. Cependant, ces geu»-la sont ceux qui soutiennent leurs sentiments avec le plus d’opiniêtretc ; car, en général , ceux qui ont le moins examiné leurs propres opinions, sont les plus emportes et les plus attachés à leur sens. Ce que nous connaissons une fois, nous sommes certains qu'il est tel que nous le connaissons; et nous pouvons être assurés qu’il u’y a point de preuves cachées qui puissent renverser notre connaissance , ou la reudre douteuse. Mais, en fait de probabilité, nous ne saurions être assurés que dans chaque cas nous ayons devant les yeux tous les faits particuliers qui tiennent à la question par quelque endroit; et que nous n’ayous ni laissé eu arriére, ni oublié de considérer quelque preuve dont la solidité pourrait faire passer la probabilité de l’autre côté , et contre-balancer tout ce qui nous a paru jusqu’alors de plus grand poids. A peiue y a-t-il dans le monde un seul homme qui ait le loisir, la patience et les moyens d’assembler toutes les preuves qui peuvent établir la plupart des opinions qu’il a, en sorte qu’il puisse conclure sûrement qu’il en a une idée claire et entière, et qu'il ne lui reste plus rien A savoir pour une plus ample instruction. Cependant nous sommes forcés de nous déterminer d'un côté ou de l’autre. Le soin de notre vie et de nos plus grands intérêts ne saurait souffrir de délai ; car ces choses dépendent, pour la plupart, de la détermination de notre jugement sur des articles ou nous ne sommes pas capables d'arriver à une connaissance certaine et démonstrative , et où il est absolument nécessaire que nous nous rangions d'un coté ou de l’autre

§ 4. U véritable usage qu’on doit faire de son

jugement, c’est d’avoir de ta charité et de la

tolérance les uns pour tes autres.

Puis donc que la plus grande partie des hom-

• * 11 ocrait à souhaiter cependant que les hommes « cassent, en quelques rencontres, des nhreges par écrit - (en forme de mémoires ) des rations qui les ont portés « à quelque sentiment de conséquence, qu’ils sout obligés « de justifier souvent , dans la suite, à eux-mêmes ou « nux autres.... D’ailleurs, les arrêt* de notre esprit, fou- « dés sur des probabilités , ne doivent jamais tellement « passer in rem judlcatam, comme parlent les juris- « consultes , c'est-à-dire pour établis sans appel , qu’on ne «« soit disposé à la révision du raisonnement, lorsque do « nouvelles raisons considérables se présentent pour 1 in* « finner. Mais, quand il n’est plus temps de délibérer, il • faut suivre le jugement qu’on a fait, avec autant de fer-

■ meté que s’il était infaillible, mais non pas toujours

■ avec autaul de rigueur. *

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