LIVRE IV, CHAPITRE XVI
ma, pour ne pas dire tous, ne sauraient éviter d'avoir divers sentiments', sans être assurés de leur vérité par des preuves certaines et indubitables, et que d'ailleurs on regarde comme une grande marque d’ignorance, de légèreté ou de folie, dan» un homme , de renoncer aux opinions qu’il a déjà embrassées, dès qu’on vient à lui opposer quelque argument dont il ne peut montrer la faiblesse sur-le-champ , ce serait, je pense, une chose bienséante aux hommes de vivre en paix , et de pratiquer entre eux les communs devoirs d’humanité et d’amitié , parmi cette diversité d'opinions qui les partage , puisque nous ne pouvons attendre raisonnablement que personne abandonne à l’instant et par déférence ses propres sentiment», pour embrasser la nôtres avec une aveugle soumission à une autorité que l’entendement de l’homme ne reconnaît point. Car, quoique l’homme puisse tomber souvent dans l’erreur, U ne peut reconnaître d’autre guide que la raison , ni se soumettre aveuglément à la volonté et aux décisions d’autrui. Si celui que vous voulez attirer dans vos sentiments est accoutumé à examiner avant que de donner son consentement , vous devez lui permettre de repasser à loisir sur le sujet en quation, de rappeler ce qui lui en rat échappé de l’esprit, d’en examiner toutes les partira, et de voir de quel côté penche la balance. Et s’il ne croit pas que vos arguments soient assez importants pour devoir l’engager de nouveau dans une discussion si pénible, c’est ce que nous faisons souvent nousmêmes en pareil cas , et nous trouverions fort mauvais que d’autres voulussent nous prescrire quels articles nous devrions étudier. Que s’il est de ces gens qui se rangent à telle ou telle opinion au hasard et sur la foi d’autrni , comment pouvons-nous croire qu’il renoncera à des opinions que le temps et la coutume ont si fort enracinées dans son esprit , qu’il les croit évidentes par elies-mémra, et d’une certitude indubitable, ou qu’il Ira regarde comme autant d’impressions qu’il a reçues de Dieu même , ou de personnes envoyée* de la part de Dieu? Comment, dis-je, pouvons-nous espérer que Ira arguments ou l’autorité d’un étranger, ou d’un adversaire, détruiront des opinions ainsi établies, surtout s’il y a lien de soupçonner que cet adversaire agit par intérêt ou dans quelque dessein particulier, ce que Ira hommes ne manquent jamais de se llgurer lorsqu'ils se voient maltraités? Le parti que nous devrions prendre dans cette occasion , ce serait d'avoir pitié de notre mutuelle ignorance, et de
tâcher de la dissiper par toutes les voies douera et honnêtes dont on peut s'aviser pour éclairer l'esprit, et non pas de maltraiter d'abord les autres comme des gens obstinés et pervers , parce qu’ils ne veulent point abandonner leurs opinions et embrasser les nôtres, ou du moins celles que nous voudrions Ira forcer de recevoir : tandis qu’il est plus que probable que nous ne sommes pas moins obstinés qu’eux , eu refusant d'embrasser quelques-uns de leurs sentiments. Car , où rat l'homme qui a des preuves incontestables de la vérité de tout ce qu’il soutient , ou de la fausseté de tout ce qu’il condamne, ou qui peut dire qu’il a examiné à fond toutes ses opinions , ou toutes celles de* autres hommes? La nécessité où nous uous trouvons de croire sans connaissance , et souvent même sur de fort légers fondements , dans cet état passager d'action et d’aveuglement où nous vivons sur la terre, cette nécessité , dis-je , devrait nous rendre plus soigneux de nous instruire nous-mêmes que de contraindre Ira autres à recevoir no* sentiments. Du moins, ceux qui n’ont pas examiné parfaitement et à fond toutes leurs opinions doivent avouer qu’ils ne sont point en état de les prescrire aux autres , et qu’ils agissent visiblement contre la raison , en imposant à d’autres hommes la nécessité de croire comme une vérité ce qu'ils n’ont pas examiné eux-mêmes , n'ayant pas pesé les raisons de probabilité sur lesquelles ils devraient le recevoir ou le rejeter. Pour ceux qui sont entrés sincèrement dans cet examen, et qui par là se sont mis au-dessus de tout doute, à l'égard de toutes Ira doctrines qu'ils professent et sur lesquelles ils règlent leur conduite, ils pourraient avoir un plus juste prétexte d’exiger que les autres se soumissent à eux. Mais ceux-là sont en si petit nombre, et iis trouvent si peu de sujet d'être décisifs dans lenrs opinions , qu’on ne doit s'attendre à rien d’insolent et d’impérieux de leur part : et l’on a raison de croire que si Ira hommes étaient mieux instruits eux-mêmes , ils seraient moins sujets à imposer aux autres leurs propres sentiments
■ ■ Ce qu’on a le plus de droit de blSiuer dans Iw
* homme*, ce n'est pas leur opinion, mais leur jugement
■ téméraire à blâmer celle des autres , comme s'il fallait - être ou stupide, ou méchant, pour juger autrement
■ qu'eus ; ce qui est l'effet d'un esprit hautain ci peu equi- « table, qui aime à dominer, et ne peut point souffrir de
■ contradiction..... Je trouve même qu’il s’insinue peu à
■ peu dans l’esprit des hommes du grand monde, qui rè-
■ g Lent les autres, et dont ()' [■■rident les affaires, des
• opinions qui, se glissant dans les lirrea â la modo
§ S. La probabilité regarde des points de/ait, ou de spéculation.
Mais , pour revenir aux fondements de l’assentiment et û ses différents degrés, il est à propos de remarquer que les propositions qoe nous recevons sur des motifs de probabilité sont de deux sortes. Les nues regardent quelque ex istence particulière, on, comme on parle ordinairement , des choses de fait, qui, dépendant de l'observation, peuvent être fondées sur un témoignage
■ disposent tontes choses i la «évoLmo* ef.*É»AiE dont « l’Europe est menacée, el achèvent de détruire ce qui « reste encore d»D» le monde des sentiments gènérenx « des anciens Grecs et Romains , qui préféraient l'amour
• de la patrie et du public, et le soin de la postérité, à la « fortune et même à la vie. Ces public spirits, comme « les Anglais les appellent, diminuent extrêmement, et
• ne sont plus à la mode ; et ils diminueront davantage ,
■ quand ils cesseront d’être soutenus par la bonne morale
• el par la vraie religion , que la raison naturelle même « nous enseigne. Les gens les plus estimables , du carac* « 1ère opposé qui commence à régner, n’ont pas d'autre
• principe qoe celui qu’ils appellent de Y honneur. Mais « la marque de Hionnête homme et de l'homme d’bon* « ncur, selon eux , est seulement de ne faire aucune bas-
• scs se , comme ils l’entendent ; et si , pour la grandeur « ou par caprice, quelqu’un versait un déluge de sang, « s'il renversait tout sens dessus dessous, on compterait « cela pour rien. On se moque hautement «le l'amour de « la patrie , on tourne en ridicule ceux qui ont soin du « public, et quand quelque homme bien intentionné parle « de ce que deviendra la postérité, on répond : alors
• comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes « d’éprouver eux-mêmes les maux qu’ils croient réservés « à d’autres. Si l'on se corrige encore de cette maladie « d'esprit épidémique, dont les mauvais effets conimen- « cent à devenir visibles, ces maux peut-être seront pré* « venus ; mars- si elle va croissant , la Providence corri-
• géra les hommes par la révolution qui en doit naître. « Car, quoi qu'il en puisse arriver, tout tournera toujours
• pour le mieux en général, quoique cela ne doive et ne
• puisse pas arriver sans le châtiment de ceux qui auront « contribué même au bien par leurs mauvaises actions.
• Mais je reviens d’une digression où la considération des « opinions nuisibles, et du droit de les blâmer, m’a mené.
« Comme en théologie les censures vont encore plus
■ loin qu'aillcurs, et que ceux qui font valoir leur ortho
• doxie condamnent souvent leurs adversaires , cette « opinion a fait uattre des guerres civiles entre les rigides « et les condescendants , dans un même parti. Cepcn* « «huit , comme refuser le salut éternel à ceux qui sont « d’une autre opinion est entreprendre sur les droits de «• Dieu , les plus sages des condamnants ne l’entendent « que du |iéfil où ils croient voir les Ames errantes.... et « ils se croient obligés de faire tous les efforts imaginables
• pour les retirer d’un état si dangereux.... On ne saurait
■ blâmer leur conduite, tant qu’ils n’usent que des voies •v de la douceur ; mais aussitôt qu'ils vont plus loin , c'est « vitder les lois de l’équité. Car ils «loivent penser que « d’autres , aussi persuadés qu’eux , ont autant de droit « de maintenir leurs sentiments, et même de les répandre, « s’ils les jugent impoilauls »
humain; et les autres concernent des choses qui, étant au delà de ce que nos sens peuvent nous découvrir, ne sauraient dépendre d'un pareil témoignage.
$ 6. Lorsque les expériences de tous les autres hommes s’accordent avec les nôtres, il en naît une assurance qui approche de la connaissance.
A l'égard des propositions qui appartiennent à la première de ces choses , je veux dire , à dos faits particuliers , Je remarque , en premier lieu , que lorsqu’une chose particulière , couforme aux observations constantes , faites par nous-mêmes et par d'autres en pareil cas, se trouve attestée par le rapport uniforme de tous ceux qui la racontent , nous la recevons aussi aisément, et nous nous y appuyons aussi fermement que si c'était une connaissance certaine; et nous raisonnons et agissons en conséquence avec aussi peu de doute que si c'était une parfaite démonstration. Par exempte, si tous les Anglais qui ont occasion de parler de l'hiver passé affirment qu’il gela alors en Angleterre , ou qu'on y vit des hirondelles en été , je crois qu'un homme pourrait presque aussi peu douter de ces deux faits que de cette proposition, sept et quatre font onze. Par conséquent , le premier et le plus haut degré de probabilité , C'est lorsque le consentemeut général de tous les hommes dans tous les siècles, autant qu’il peut être connu , concourt, avec l'expérience constante et continuelle qu'un homme fait en pareil cas, à confirmer la vérité d'un fait particulier, attesté par des témoins sincères. Telles sont toutes les constitutions et toutes les propriétés communes des cor|is, et la’ liaison régulière des causes et des effets qui parait dans le cours ordinaire de la nature. C'est ce que nous appelons un argument pris de la nature des choses mêmes. Car ce que notre observation constante et celle des autres hommes nous a toujours fait trouver de la même manière, nous avons raison de le regarder comme l’effet de causes constantes et régulières, quoique ces causes ne puissent pas nous être immédiatement connues. Ainsi, que le feu ait échauffé un homme, qu'il ait rendu du plomb fluide, et changé la couleur ou la consistance du bois ou du charbon , que le ferait coulé au fond de l'eau et nagé sur le vifargent, ces propositions et autres semblables, sur des faits particuliers , étant conformes à l’experieuee que nous faisons nous-mêmes aussi souvent que l'occasion s'en présenté , et étant gêné-