LIVRE IV, CHAPITRE XVI
râlement regardées par ceux qui ont occasion de parler de ces matières, comme des choses qui se trouvent toujours ainsi , sans que personne s’avise jamais de les mettre en question , nous n’avons aucun droit de douter qu'une relation qui assure qu’une telle chose a été , ou que toute prédiction qui annonce qu’elle arrivera encore de la même manière , ne soit véritable. Ces sortes de probabilités approchent si fort de la certitude , qu'elles règlent nos pensées aussi absolument, et ont une influence aussi entière sur nos actions, que la démonstration la plus évidente; et dans ce qui nous concerne, nous ne faisons que peu ou point de différence entre de telles probabilités et tine connaissance certaine. Notre croyance s'élève jusqu’il la certitude, lorsqu’elle est appuyée sur de tels fondements.
S 7. Un témoignage qu’on ne peut révoquer en doute et rexpérience produisent pour l'ordinaire la confiance.
Le degré de probabilité qui vient ensuite, c’est lorsque je trouve , par ma propre expérience et par le rapport uuanime de tous les autres hommes, qu'une chose est ainsi la plupart du tempe, et qu’un tel exemple particulier m’en est attesté par plusieurs témoins dignes de foi. Par exemple, l’histoire nous apprenant, et ma propre expérience me confirmant, autant que j’ai eu occasion de l'observer , que dans tous les temps la plupart des hommes préfèrent leur intérêt particulier à celui du public, si tous les historiens, qui ont écrit de Tibère, disent que Tibère en a usé ainsi , cela est probable. Et , en ce cas , notre assentiment est assez bien fondé pour s'élever jusqu'il un degré qu'on peut appeler confiance.
S 8. Un témoignage non suspect et la nature de la chose qui est indifférente , produit aussi une ferme croyance.
En troisième lieu , dans des événements indifférents , comme lorsqu'un oiseau vole de ce céleri ou de celui-là, qu’il tonne à la droite ou à la gauche d’un homme, etc., un fait particulier de cette nature étant attesté par le témoignage uniforme de témoins non suspects , nous ne pouvons pas éviter non plus d’y donner notre consentement. Ainsi, qu’il y ait en Italie une ville appelée Rome ; que dans cette ville il ait vécu, il y a environ mille sept cents ans, un homme nommé Jules-César; que cet homme fut général d’armée , et qu’il gagna une bataille contre un autre général nommé Pompée , quoiqu'il n’y ait
rien dans la nature des choses pour ou contre ces faits , cependant , comme ils sont rapportés par des historiens dignes de foi , et qui n'ont été contredits par aucun écrivain , un homme ne saurait éviter de les croire , et il n’en peut pas plus douter qu'il ne doute de l'existence et des actions des personnes de sa connaissance , lorsqu'il en est témoin lui-même.
S 9. Des expériences et des témoignages qui se
contredisent font varier à l’infini les degrés
de probabilité.
Jusque-là , la chose est assez aisée à comprendre. La probabilité établie sur de tels fondementi emporte avec elle un si grand degré d'évidence qu’elle détermine naturellement le jugement, et nous laisse aussi peu en liberté de croire ou de ne pas croire qu’une démonstration nous laisse libres de connaître ou de ne pas connaître. Mais où il y a de la difficulté, c’est lorsque les témoignages contredisent la commune expérience, et que les relations historiques et les témoins se trouvent en contradiction avec le cours ordinaire de la nature, ou entre eux. C’est là qu’il faut de l'application et de l’exactitude poHr former un jugement droit, et pour proportionner notre assentiment à la différente probabilité de la chose, lequel assentiment hausse ou baisse selon qu’il est favorisé ou contredit par ces deux fondements de crédibilité, je veux dire, l’observation ordinaire en pareil cas, et les témoignages particuliers dans tel ou tel exemple. Ces deux fondements de crédibilité admettent une si grande variété d’observations , de circonstances et de rapports contraires, tant de différentes qualifications, tempéraments, desseins, négligences, etc., delà part des auteurs de la relation, qu’il est impossible de réduire à des règles précises les différents degrés selon lesquels les hommes donnent leur assentiment. Tout ce qu’on peut dire , en général , c’est que les raisons et les preuves qu’on peut apporter pour et contre , étant une fois soumises à un examen légitime, où l'on pèse exactement chaque circonstance particulière , doivent paraître sur le tout l’emporter plus ou moins d'un côté que de l’autre; ce qui les rend propres à produire dans l'esprit ces différents degrés d’assentiment que nous appelons croyance , conjecture , doute , incertitude , défiance , etc
I ■ Le* jurisconsultes, en traitant des prtsompticni . - conjectures et indices, ont dll quantité du butine..
$ 10. Plus les témoignages connus par tradition sont éloignés , plus la preuve qu'on en peut tirer est faible.
Voilà ce qui regarde l’assentiment dans des matières qui dépendent du témoignage d’autrui : sur quoi je pense qu’il ne sera pas hors de propos de faire mention d’une règle observée dans la loi d’Angleterre. C’est que , bien que la copie d’un acte, reconnue authentique par des témoins, soit une bonne preuve, cependant la copie d’une copie, quelque bien attestée qu’elle soit , et par les témoins les plus accrédités, n’est jamais admise pour preuve en jugement. Cela passe si généralement pour une pratique raisonnable et conforme à la prudence et aux sages précautions que nous devons employer dans nos recherches sur des matières importantes, que je
« choses sur ce sujet, et sont «liés à quelque détail con- « sidérable. Ils commencent par la notoriété, où Ton n’a > point besoin de preuves. Ils viennent ensuite à des « preuve» entières, ou qui passent pour telles, sur les- « quelles on prononce, au moins en matière mile, mais
• où l'on est plus réservé, en quelques lieux , en matière
• criminelle. Et l'on n’a pas tort d'y demander des preu- ■ ves plus que pleines , et surtout ce qu’on appelle
• corpus delicti , selon la nature du fait. 11 y a donc des
• preuve s plu» que pleines, et il y a aussi des preuves
- pleines ordinaires. Puis il y a présomptions, qui pas- » sent pour preuves entières provisionnellement, c’est- « à-dire, tandis que le contraire n'est point prouvé. 11 y a
• preuves plus que demi pleines, à proprement parier, « où l’on permet à celui qui s’y fonde de jurer pour y « suppléer (c’est juramentum supplctorium) ; il y en a « d’autres moins que demi pleines, uù, tout au con- « traire , on défère le serment à celui qui nie le fait pour «se purger (c’est juramentum purgationis). Outre
• cela, il y a quantité de degré* des conjectures et des « indices ; particulièrement en matière criminelle. U y a « indices (ad torturam) pour aller à 1a question, la-
- quelle a dle-même ses degrés marqués par les formules « de l’arrêt ; il y a indices (ad terrendum) suffisants à « faire montrer les instruments de la torture, et préparer
• les choses comme si l’on y voulait venir. 11 y en a ( ad
• capturam) pour s’assurer d’un homme suspect, et « (ad inquirendum) pour s’informer sous main et sans « bruit. Ces différences peuvent encore serv ir en d’autres « occasions proportionnelles ; et toute la forme des pro- « cédures en justice n’est autre clioae en effet qu’une es- « pèce de logique *, appliquée aux questions de droit. «
* On ne saurait trop d^lorrr la funr»tc Influence de lVdncation et de l'habitude sur le* plus sublimes esprits , quand on voit le sage Leibnitz donner le nom de irtçtque a cette épouvantable Jurisprudence criminelle des Romains comme U les torhim et l’appareil des supplice» , les délation* et le» emprisonnements arbitraires, avalent Jamais pu «re considéré* par un etre raisonnable comme des moyens d'arriver 1 la connaissance de la vérité. «i ’ sans «Joute , c’c*l parce goe les Indien ad lorturam , ad trrrendum , etc. . ont sonlilA pendant de lung* siecin le code criminel dm peuple» de l'Europe, et obscurci dont l’esprit dr» Juges et des Jurisconsultes tes plus pures lumières de la JusUce et du bun sens , «jue presque toutes les époques de notre histoire ont AtC marquées par dm assassinats Juridiques , ft par dm cruautés non «qouis atroces qu'lntiUios
ne l'ai pas encore ou! blâmer de personne. Or, si cette pratique doit être reçue dans les décisions qui regardent le juste et l’injuste , on en peut tirer cette observation , qu’on témoignage a moins de force et d’autorité, à mesure qu'il est plus éloigné de In vérité originale. J’appelle vérité originale l’étre et l'existence de la chose même. Un homme digne de foi venant h témoigner qu’une chose lui est connue est une bonne preuve; mais si une autre personne également croyable la témoigne sur le rapport de cet homme , le témoignage est plus faible; et celui d'un troisième qui certifie un ouï-dire d'un ouî-dirc , est encore moins considérable. De sorte que, dans des vérités qui viennent par tradition , chaque degré d'éloignement de la source affaiblit la force de la preuve ; et à mesure qu'une tradition passe successivement par plus de bouches, elle a toujours moins de force et d'évidence. J'ai cru qu’il était nécessaire do faire cette remarque, parce que je trouve qu'on en use ordinairement d'une manière directement contraire parmi certaines gens chez qui les opinions acquièrent de nouvelles forces en vieillissant; de sorte qu’une chose qui n'aurait point du tout paru probable il y a mille ans à un homme raisonnable , contemporain de celui qui la certifia le premier , passe présentement dans leur esprit pour certaine et tout A foit indubitable, parce que depuis ce tempsl& plusieurs personnes l’ont rapportée sur son témoignage les unes après les autres *. C’est sur
* • I-es critiques en matière d'histoire ont grand égard
• aux témoin, contemporains des choses : cependant , un . contemporain monte ne mérite d'étre cru que principa- . lement sur les événements publics ; mais quand il parle « des motifs, des secrets, des ressorts cachés , et des . choses disputables, comme par exemple des empoison- . nements, des assassinats, on apprend au moins ce que « plusieurs ont cru.... Généralement on doit être fort ré-
. servé à croire les satires Le détail surtout est peu
. sér. On n'a presque point de bonnes relations des ba- . tailles ; la plupart de celles de Tite-Live paraissent hua- - graaires, autant que celles de Quinte-Curce.... tt ne faut « point d'abord décrier un boo historien sur un mot de . quelque prince ou ministre, qui se récrie contre lui , en
« quelque occasion On rapporte qne Chârles-Quinl,
. voulant se faire lire quelque chose de Steidan , disait : « Apportrz-mo i mon menteur. .. Cela ne sera d’aucuns . force, dans l'esprit des personnes informées, pour ren- . verser l'autorité de l'histoire de Sleidan , duot la nteiP . leure partie est un tissu d’artes publics des diètes et as- . semblées, et des écrits autorisés par les princes. Et . quand il resterait le moindre scrupule là-dessus, il vient n d’être levé par i’exceiiente histoire (du t n t S racisme )
* de mon illustre ami feu M. de SecAendor/,... où ta » plupart des choses sont justifiées par les extraits d’uuc a infinité de pièces , tirées des archives saxonnes, qu'il