LIVRE IV, CHAPITRE XVI
ce fondement que des propositions évidemment fausses, ou assez incertaines dans leur commencement, viennent à être regardées comme autant de vérités authentiques , par une règle de probabilité prise à rebours; de sorte qu'on se figure que celles qui ont trouvé ou mérité peu de créance dans la bouche de leurs premiers auteurs deviennent vénérables par l'âge, et l'on y insiste comme sur des choses Incontestables.
$ 11. Cependant l’histoire est (tune grande utilité.
le ne vaudrais pas qu’on s’allât Imaginer que je prétends ici diminuer l'autorité et l’usage de l’histoire. C'est elle qui nous fournit toute la lumière que nous avons en plusieurs cas ; et c'est de cette source que nous recevons avec une évidence convaincante une grande partie des vérités utiles qui viennent à notre connaissance. Je ne vois rien de plus estimable que les mémoires qui nous restent de l'antiquité; et je voudrais bien que nous en eussions un plus grand nombre , et qui fussent moins altérés. Mais c’est la vérité qui me force à dire que notre probabilité ne peut s’élever au-dessus de sa première source Ce qui n’est appuyé que sur le témoignage d’un seul témoin doit uniquement ”Sc soutenir , ou être détruit par son témoignage , qu'il soit bon , mauvais ou indifférent ; et quoique cent uutras personnes le citent ensuite les unes après les autres, tant s’en faut qu’il reçoive par là quelque nouvelle force ; il n’en est que plus faible. La passion, l’intérêt, l'inadvertance, une fausse interprétation du sens de l’auteur, et mille raisons bizarres par où l’esprit des hommes est déter-
■ avait i sa déposition. Quoique M. de Mraü* , qui y " est attaqué et h qui je l'envoyai ( nw ropondi! seulement « que re livre est d'une horrible prolixité. Plus il est am-
• pie, plus il devait donner de prise, puisqu'on n’avait
- qu’à choisir les endroits. »
* « Il est sûr que, lorsqu’on a un seul auteur de l’anti- « qnité pour parant d’un fait, tous ceux qui l’ont copié « n’y ajoutent aucun poids, ou plntût doivent être comptés
- pour rien ; et ce doit être tout Rutant que si ce qu’ils « disent était du nombre xûv ami ieyoptvrcv (des choses
qui n’ont été dites qu’une seule fois ) , dont M Ménaqe « voulait faire un livre... Pour ce qui est de la grande » antiquité, les faits les plus éclatants sont douteux.
• IV habiles gens ont douté , avec sujet , si Remulus s été . le premier fondateur de la ville de Rome. On dispute
■ sur la mort de Cynis, et d’aiïiéors l’opposition entre
- Hérodote et Ctésias s répandu dea doutes sur l’histoire
■ des Assyriens, Babyloniens et Persans. Celles de Nnbu-
• cho.lmi.oor, de Judith, et même d’Assuérus old’Esthcr,
• souffrent de grandes difficultés, elc., elc. .
miné, et qu’il est impossible de découvrir, peuvent faire qu’un homme cite à faux les paroles ou le sens d’un autre homme. Quiconque s’est un peu appliqué à examiner les citations des écrivains, ne peut pas douter que les citations ne méritent peu de créance , lorsque les originaux viennent à manquer, et par conséquent qu’on ne doive se fier encore moins à des citations de citations. Ce qu’il y a de certain , c’est que ce qui a été avancé dans un siècle sur de légers fondements ne peut jamais acquérir plus de validité dans les siècles suivants , pour être répété plusieurs fois. Mais , au contraire , plus il est éloigné de l’origine , moins il a de force; car il a toujours moins d’autorité dans la bouche ou dans les écrits de celui qui s’en est servi le dernier que dans la bouche ou dans les écrits de celui de qui ce dernier l’a appris.
S 1 2. Dans les choses qu'on ne peut découvrir par les sens, l’analogie est la grande règle (le la probabilité.
Les probabilités dont nous avons parlé jusqu’ici ne regardent que des matières de fait et des choses capables d’être prouvées par observation et par témoignage. Il resle une autre espèce de probobillté qui appartient à des choses sur lesquelles les hommes ont des opinions accompagnées de différents degrés d’assentiment, quoique ces choses soient de telle nature que, ne tombant pas sous nos sens, elles ne sauraient dépendre d’aucun témoignage. Telles sont, 1 ° l’existence , la nature et les opinions des êtres finis et immatériels qui sont hors de nous , comme les esprits, les anges, les démons, etc., on l’existence des êtres matériels (jue nos sens ne peuvent apercevoir à cause de leur petitesse ou de leur éloignement, comme de savoir s’il y a des plantes, des animaux et des êtres intelligents dans les planètes et dans d'autres demeures de ce vaste univers. 5“ Tel est encore, ce qui regarde le mode d’action qui a lieu dans beaucoup de parties des ouvrages de la nature, où, quoique nous voyions des effets sensibles, leurs causes nous sont absolument inconnues , de sorte que nous ne saurions apercevoir les moyens et la manière dont ils sont produits. Mous voyons que les animaux sont engendrés, nourris, et qu’ils se meuvent; que l’aimant attire le fer, et que les parties d’une chandelle venant à se fondre successivement, se changent en flamme , et nous donnent de la lumière et de la chaleur. Nous voyons et connaissons ces effets et autres semblables ; mais pour ce
qui est des causes qui opèrent , et de la manière dont les effets sont produits, nous ne pouvons faire à leur sujet que quelques conjectures probables, Car ces choses, et autres semblables, ne tombant pas sous nos sens , ne peuvent être soumises a leur examen , ou attestées par aucun homme; et par conséquent elles ne peuvent paraître plus ou moins probables, qu'en tant qu’elles conviennent plus ou moins avec les vérités qui sont établies dans notre esprit, et qu'elles ont du rapport avec les autres parties de notre connaissance et de nos observations. L'analogie est le seul secours que nous ayons dans ces matières; et c'est de là seulement que nous tirons tous nos fondements de probabilité. Ainsi , ayant observé qu’un frottement violent de deux corps produit de la chaleur , et souvent même du feu , nous avous sujet de croire que ce que nous appelons chaleur et feu consiste dans une certaine agitation violente des parties Imperceptibles de la matière brûlante. Observant de même que les différentes réfractions des corps diaphanes excitout dans nos yeux différentes apparences de plusieurs couleurs , comme aussi que la diverse position , et le différent arrangement des parties qui composent la surface de différents corps , tels que le velours , la soie façonnée en ondes, etc. , produit le même effet, nous croyons qu'il est probable que la couleur et l’éclat des corps n’est autre chose en eux que le différent arrangement et la réfraction de leurs particules insensibles. Ainsi, trouvant que dans toutes les parties de la création qui peuvent être le sujet des observations humaines , Il y a une connexion graduelle de l’une à l'autre , sans aucun v idc considérable ou visible entre deux, parmi toute cette grande diversité de choses que nous voyons duns le monde, qui sont si étroitement liées ensemble, que dans les diverses especes d'étres il n’est pas facile de découvrir la limite qui sépare les uns des autres , nous avons tout sujet de penser que les choses s'élèvent aussi vers la perfection peu à peu , et par des degrés Insensibles. Il est malaisé de dire où le sensible et le raisonnable commence, et où l’insensible et le déraisonnable finit. Et qui est-ce, je vous prie , qui a l’esprit assez pénétraut pour déterminer précisément quel est le plus bas degré des corps vivants, et quel est le premier de ceux qui sont destitues de vie? Les corps diminuent et augmentent , autant que nous sommes capables de le distinguer, tout ainsi que la quantité augmente ou diminue dans un cène régulier, où, quoiqu'il y ait une différence visible entre
la grandeur du diamètre è des distance» éloignées, cependant la différence qui est entre le dessus et le dessous lorsqu'ils se touchent l’un l’autre peut à peine être discernée. Il y a une différence excessive entre certains hommes et certains animaux brutes; mais si nous voulons comparer l’entendement et la capacité de certains hommes et de certaines bêtes , nous y trouverons si peu de différence, qu'il sera bien malaisé d'assurer que l'entendement de l’homme soit plus net ou plus étendu. Lors donc que nous observons une telle gradation insensible entre les parties de la création , depuis l'homme jusqu’aux espèces les plus basses qui sont au-desous de lui , la règle de l'analogie peut nous conduire à regarder comme probable qu’il y a une pareille gradation dans les choses qui sont au-dessus de nous et hors de la sphère de nos observations , et qu'il y a par conséquent differents ordres d’êtres intelligents, qui sont plus excellents que nous par différents degrés de perfection, en s’élevant graduellement vers la perfection infinie du Créateur , et par des différences dont chacune est à une très-petite distance de celle qui vient immédiatement après. Cette espèce de probabilité, qui est le meilleur guide qu'on ait pour les expériences dirigées par la raison , et le grand fondement des hypothèses raisonnables, a aussi ses usages et son influence : car un raisonnement circonspect , fondé sur l’analogie , nous mène souvent à la découverte de vérités et de productions utiles , qui sans cela nous demeureraient à jamais cachées
* « Tout va par degrés dans la nature, et rien par saut, « et cette règle , S l’égard des changements , est une partie " de ms loi de continuité. Mais la beauté de ls nature , > qui veut des perceptions distinguées , demande des ap- « pareoce* de sauts, pour ainsi «lire, des chutes de mu* » tique.... Au reste, j'approuve fort la recherche des «analogies; les piaules, les insectes et l'anatomie corn- » paraître des animaux les fournirent de |tlus en plus... « El, dans les matières générales, on trouvera que mes
- sentiments sur les monades répandues partout, sur
- leur durée interminable , sur la conservation de l'ani- « mai avec l'Ame , sur tes perceptions peu distinguées dans « un certain état , tel que la mort des simples animaux , « sur les corps qu’il est raisonnable d'attribuer aux gé- « nies , sur liumnonie des Ames et des rorps , qui fait que « chacun suit parfaitement ses propres lois , sans être « troublé par l'autre, et sans que le volontaire et l’invo-
• ioulaire y doivent être distingués ; on trouvera, dis-je, « que tous ces sentiments sont tout A fait conformes à l’a- ■ ualogic des choses que nous remarquons, et que j'étends
- seulement au delA de nos observations, sans les borner
* A certaines portions de la matière, ou A certaines es- « Itères d'actions, et qu'il n'y s que la diflércoce du grand « au petit, du sensible A l'insensible, s