CHAPITRE XVII
De la raison.
S 1. Différentes significations du mot raison.
Le mot de raison se prend en divers sens. Quelquefois II signifie des principes clairs et véritables, quelquefois des conclusions évidentes et nettement déduites de ces principes , et quelquefois la cause et particulièrement la cause finale. Mais, par raison, j’entends foi une faculté par où l'on suppose que l'homme est distingué des bêtes , et en quoi il est évident qu’il les surpasse de beaucoup; et c’est dans ce sens-ià que je vais la considérer dans tout ce chapitre.
S 3. En quoi consiste le raisonnement.
Si la connaissance générale consiste , comme on i’a déjà montré , dans une perception de la convenance ou de la disconvenant» de nos propres idées , et que nous ne puissions connaître l'existence d'aucune chose qui soit hors de nous que par le secours de dos sens , excepté seule-
ment l’existence de Dieu , de laquelle chaque homme peut s’instruire lui-même certainement et d’une manière démonstrative par la considération de sa propre existence, quel lieu reste-t-il donc a l'cxercice d’aucune autre faculté que de la perception extérieure des sens et de la perception intérieure de l’esprit? Quel besoin avonsnous de la raison ? Nous en avons un fort grand besoin , tant pour étendre notre connaissance que pour régler notre assentiment ; car elle intervient, et dans ce qui appartient à la connaissance, et dans oe qui regarde l’opinion. Elle est d'ailleurs nécessaire et utile A toutes nos autres facultés intellectuelles , et , A le bien prendre , elle constitue deux de ces facultés , savoir, la sagacité , et la faculté d’inférer ou de tirer des conclusions. Par la première , elle trouve des idées moyennes , et par la seconde elle les arrange de telle manière , qu'elle découvre la connexion qu'il y a entre tous les anneaux de la chaîne, par où les extrêmes sont unis ensemble, et met , pour ainsi dire , sous nos yeux , la vérité cherchée , ce qui s'appelle inférer, et qui ne consiste en autre chose que dans la perception de la liaison qui est entre les idées dans chaque degré de la déduction. Par lù , l’esprit vient à découvrir In convenance ou la disconvcnance certaine de deux idées, comme dnns In démonstration qui le conduit à la connaissance ; ou bien il voit simplement leur connexion probable , et alors il donne on retient son consentement, ce qui est le cas de l’opinion. Le sentiment et l’intuition ne s’étendent |>as fort loin. La plus grande partie de notre connaissance dépend des déductions et des idées moyennes; et dans les cas où , au lieu de connaissance , nous sommes obligés de nous contenter d’un simple assentiment , et de recevoir des propositions pour véritables , sans être certains qu’elles le soient, nous avons besoin de découvrir, d'examiner et de comparer les fondements de leur probabilité. Dans ces deux cas , la faculté qui trouve et applique comme il faut les moyens nécessaires pour découvrir la certitude dans l'un , et la probabilité dans l'autre , est ce que nous appelons raison. Car, comme la raison uperçoit la connexion nécessaire et indubitable que toutes les idées ou preuves ont l’une avec l'autre dans chaque degré d'une démonstration qui produit la connaissance, elle aperçoit aussi la connexion probable que tontes les idées ou preuves ont l’une avec l'autre , dnns toute la suite d’un discours auquel elle juge qu'on doit donner Bon assentiment; or, c’est le plus bas |
degré de ce qui peut être véritablement appelé raison. Car, lorsque l'esprit n’aperçoit pas cette connexion probable , et qu'il ne voit pas s’il y a une telle connexion ou non, en cc cas-la les opinions des hommes ne sont pas des productions du jugement ou de la raison , mais des effets du hasard , des pensées d’un esprit flottant qui embrasse les choses fortuitement , sans choix et sans règle.
S 3. Ses quatre parties.
De sorte que nous pouv ons fort bien considérer dnns la raison ccs quatre degrés : le premier et le plus important consiste A découvrir des preuves; le second, A les ranger régulièrement et dans un ordre clair et convenable , qui fasse voir nettement et facilement la connexion et la force de ces preuves ; le troisième , A apercevoir leur connexion dans chaque partie de la déduction ; et le quatrième , A tirer une juste conclusion du tout. On peut observer ces différents degrés dans toute démonstration mathématique. Car autre chose est d'apercevoir la connexion de chaque partie , A mesure que la démonstration est fuite par une autre personne , et autre chose d'apercevoir la dépendance que la conclusion a avec toutes les parties de la démonstration. Autre chose est encore de faire soi-même une démonstration qui soit claire et précise ; et enfin une chose différente de ccs trois-lù, C’est d'avoir trouvé le premier ccs idées moyennes , ou ces preuves , dont la démonstration est composée
» ■ La raison est la vérité connue dont la liaison avec
- nne autre , moins connue, fait donner notre assentiment
- a la dernière. Mais , particulièrement et par eveebeare, s on l'appelle raison, si c’est la cause, non-xculciucut de « notre jugement, mais encore de la vérité même , ce
- qu’on appelle aussi raison a priori , et la cause, dans
- les choses, répond A la raison dans les vérités. C’est .. pourquoi la cause même est souvent appelée raison , * ((arliciiliCrcinefll ta route finaie. Kidin , la faculté qui
- s’aperçoit de celle liaison des vérités , qu la faculté (te « raisonner, est aussi appelée raison , et c’est te sens que
- l’auteur emploie ici. Or, cette faculté est véritablement
- affectée A l'homme seul ici bas ; car l’ombre de la raison s qui se fait voir dans les bêles n’est que i atleote d’un
- événement semblable, dans un eas qui parait semblable
- au passé , sans connaître si la mCmc raison a lieu. Les « hommes meme* n'aftisseni paa autrement dans les cas « où ils sont empiriques seulement ; mais ils s'élèvent
- au-dessus des bêle* , en tant qu'ils voient les liaisons
■ des vérités : les liaisons ( dis-je J qlli constituent encore
■ elles-memes des vérités nécessaires et univraVellcs. Cra « liaisons sont mCme nécessaires quand elles ne produi-
- sent qu’une opinion , lorsque .apres une exacte rccherciie