‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 303 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

S 4. Le syllogisme n’esl pas le principal instrument de la raison.

Il y a encore une chose & considérer sur le sujet de la raison , que je voudrais bien qu’on prit la peine d'examiner , c'est si le syllogisme est , comme on croit généralement , le grand instrument de la raison , et le meilleur moyen de mettre cette faculté en exercice. Pour moi , j’en doute , et voici pourquoi.

Premièrement, parce que le syllogisme n'aidç la raison que dans l’une des quatre parties dont je viens de parler ; c'est-à-dire , pour montrer la connexion dis preuves dans un seul exemple , et non au delà. Mais , en cela même , il n'est pas d'un grand usage, puisque l'esprit peut apercevoir une telle connexion , quand elle existe réellement, aussi facilement et peut-être mieux , sans le secours du syllogisme , que par son entremise.

Si nous faisons réflexion sur les actions de notre esprit , nous trouverons que nous raisonnons mieux et plus clairement lorsque nous observons seulement la connexion des preuves , sans réduire nos pensées à aucune règle ou forme syllogistique. Aussi voyons-nous qu’il y a quantité de gens qui raisonnent d'une manière fort nette et fort juste , quoiqu'ils ne sachent point faire de syllogisme en forme. Quiconque prendra la peine de considérer la plus grande partie de l’Asie et de l'Amérique, y trouvera des hommes

- la prévalence île la probabilité, autant qu'au eu peut

■ juger, peut être démontrée. De aorte qu'il y a démons-

• tration alors , non pas de la vérité de la cliosé, mais " du parti que la prudence Teut qu’un prenne. F.n parta-

- géant cette faculté de la raison, je crois qu'on ne fait

- pas mal d’en reconnaître deux parties , suivant un sen-

- liment assez reçu, qui distingue Yinvcn/wn et h-juge.

- ment. Quant aux quatre degrés que SI. Locke remarque

■ dani les démonstrations des mathématiques, je trouve

- qu ordinairement le premier, qui est de découvrir les

* preuves, n'y parait pas comme il serait à souhaiter. Ce

- sont des synthèses qni ont été trouvées sans analyse,

« et quelquefois l'analyse a été supprimée. Les géomètres,

- dans leurs démonstrations, mettent premièrement la

- proposition qui doit être prouvée, et, ponr venir a la

- démonstration, ils exposent, par quelque figure, ce qui

- est donné : c’est ce qu’on appelle ecthâse (exposition) ,

" quoi iis viennent A ta préparation, et tracent de " nouvelles lignes , dent iis ont besoin pour le raisonne- « ment , et souvent le pins grand art consiste A trouver

- cette préparation. Cela fait, iis font le raisonnement " même , en tirent des conséquences de ce qui était donné

- dans I eclhèse . cl de ee qui y a été ajouté par la prépa- " ration; et, employant pour cet effet tes vérités déjà

- connues ou démootrées, iis viennent A ta conclusion.

- Mais il y a des cas où l'on se passe île l'ccthèse et de la « préparation

qui raisonnent peut-être aussi subtilement que lui, mais qui n’ont pourtant jamais oui parler de syllogisme , et qui ne sauraient réduire aucun argument à ces sortes île formes ; et je doute que personne s’avise presque jnmais de faire un syllogisme en raisonnant en lui-méme. A la vérité , les syllogismes peuvent servir quelquefois à découvrir une fausseté cachée sous l'éclat brillant d’une figure de rhétorique , et adroitement enveloppée dans une période harmonieuse qui remplit agréablement l'oreille ; ils peuvent , disje , servir à faire paraître un raisonnement absurde dans sa difformité naturelle , en le dépouillant du faux éclat dont il est couvert , et de la beauté de l'expression qui impose d’abord à l’esprit. Mais la faiblesse ou la fausseté d'un tel discours ne se montre, par le moyen de la forme artificielle qu'on lui donne, qu’a ceux qui ont étudié à fond les modes et les figures du syllogisme , et qui ont si bien examiné les différentes manières selon lesquelles trois propositions peuvent être jointes ensemble , qu'ils connaissent laquelle produit certainement une juste conclusion , et laquelle ne saurait le faire , et sur quels fondements cela arrive. Je conviens que ceux qui ont étudié les règles du syllogisme, jusqu'à voir pourquoi trois propositions étant jointes ensemble dans une certaine forme , la conclusion sera certainement juste, et pourquoi elle ne le sera pas certainement dans une autre; je conviens, dis-je , que ces gcns-Jà sont certains de in conclusion qu'ils déduisent des prémisses, selon les modes et les figures qu’on a établies dans les écoles. Mais pour ceux qui n’ont pas pénétré si avant dans les fondements de ces formes, iis ne sont point assurés, en vertu ji’un argument syllogistique , que la conclusion découle certainement des prémisses. Ils le supposent seulement ainsi par une foi implicite qu'ils ont pour leurs maîtres, et par une confiance qu’ils metteut dans ces formes d’argumentation. Or, si parmi loua les hommes, ceux-là sont en fort petit nombre qui peuvent faire un syllogisme, en comparaison de ceux qui ne sauraient le faire ; et si , entre ce petit nombre qui ont appris la logique , U n'y en a que très-peu qui fassent autre chose que croire que les syllogismes , réduits aux modes et aux figures établies , sont concluants, saus connaître certainement qu’ils le soient; cela, dteje, étant supposé, si le syllogisme doit être pris pour le seul véritable instrument de la raison , et le seul moyen de parvenir à la connaissance , il s'ensuivra qu’a-

vont Aristote il n’y avait personne qui connût ou qui pût connaftre quoi que ce soit par raison, et que, depuis l’invention du syllogisme , Il n’y a pas un homme entre dix mille qui jouisse de cet avantage.

Mais Dieu n'a pas été si peu libéral de ses faveurs envers les hommes , que , se contentant d'en faire des créatures à deux jambes , il ait laissé a Aristote le soin de les rendre raisonnables ; je veux dire, le petit nombre de ceux qu'il porterait à examiner les fondements du syllogisme , de manière à voir qu'entre plus de soixante manières dont trois propositions peuvent être rangées , il n'y en a qu’environ quatorze ou l’on puisse être assuré que la conclusion est juste, et sur quel fondement in conclusion est certaine dans ce petit nombre de syllogismes, et non dans les autres. Dieu a eu beaucoup plus de bonté pour les hommes. Il leur a donné un esprit capable de raisonner, sans qu'ils aient besoin d'apprendre les formes des syllogismes. Ce n’est point par les règles du syllogisme que l’esprit humain apprend à raisonner. Il a une faculté naturelle d'apercevoir la convenance ou la disconvenance de ses idées , et il peut les mettre en bon ordre sans toutes ces répétitions embarrassantes. Je ne dis point ceel pour rabaisser en aucune manière Aristote , que je regarde comme un des plus grands hommes de l'antiquité , que peu ont égalé en étendue , en subtilité , en pénétration d'esprit , et par la force du jugement , et qui en cela même qu’il a inventé ce petit système des formes de l’argumentation , par où l'on peut faire voir que la conclusion d’un syllogisme est juste et bien fondée, a rendu un grand service aux savants contre ceux qui n'avaient pas honte de nier tout , et je conviens sans peine que tous les bons raisonnements peuvent être réduits à ces formes syllogistiques. Mais cependant je crois pouvoir dire avec vérité , et sans rabaisser Aristote , que ces formes d'argumentation ne sont ni le seul ni le meilleur moyen de raisonner , pour amener à la connaissance de la vérité ceux qui désirent de la trouver , et qui souhaitent de faire le meilleur usage qu’ils peuvent de leur raison , pour parvenir à cette connaissance. Et il est visible qu’Aristote lui-même trouva que certaines formes étaient concluantes , et que d’autres ne l'étaient pas , non par le moyen des formes mêmes , mais par la voie originale de la connaissance , c’est-à-dire , par la convenance manifeste des idées. Dites à uue dame de campagne que le vent est sud-

ouest , et le temps couvert et tourné à la pluie , elle comprendra sans peine qu'il n’est pas sûr pour elle de sortir par un tel jour , légèrement vêtue , après avoir eu la fièvre. Elle voit fort nettement la liaison de toutes ces choses , vent sud-ouest , nuages, pluie, humidité , prendre froid , rechute et danger de mort, sans les lier ensemble par une chaîne artificielle et embarrassante de divers syllogismes qui ne servent qu'à embrouiller et retarder l'esprit , lequel , sans leur secours, va plus vite et plus nettement d'une partie à l'autre. De sorte que la probabilité que ccttc personnne aperçoit aisément dans les choses mêmes , ainsi placées dnns leur ordre naturel , aurait été tout à fait perdue pour elle, si cet argument était traité savamment et réduit aux formes du syllogisme. Car cela obscurcit tréssouvent la connexion des idées ; et je crois que chacun reconnaîtra sans peine , dans les démonstrations mathématiques , que la connais- . sanee qu'on acquiert par cet ordre naturel paraît plus tôt et plus clairement, saus le seeours d'aucun syllogisme.

L’acte de la faculté rationnelle qu’on regarde comme le plus considérable est celui d’inférer ; et il l’est effectivement , lorsque la conséquence rat bien tirée. Mais l’esprit est fort porté à tirer des conséquences , soit par le violent désir qu’il a d'étendre ses connaissances , ou par le penchant naturel qui l’entraîne à favoriser les sentiments dont il a été une fois imbu ; de sorte que souvent il se hflte trop de conclure, avant que d’avoir aperçu la connexion des idées qui doivent lier ensemble les deux extrêmes.

Inférer n’est autre chose que déduire une proposition comme véritable , en vertu d’une proposition qu’on a déjà nvancée comme véritable , c’est-à-dire , voir ou supposer cette connexion entre les deux idées dont est composée la proposition inférée. Par exemple , supposons qu’on avance cette proposition : tes hommes seront punis dans Vautre monde, et que l’on veuille en inférer cette autre proposition : donc les hommes peuvent se déterminer etuc-mémes : la question est présentement de savoir si l’esprit a bien ou mal tiré cette conclusion. S'il l’a fait à l’aide des idées moyennes , et en considérant leur connexion dans leur véritable ordre, il s'est conduit raisonnablement, et a tiré ime juste conséquence. S’il l’a fait sans une telle vue, bien loin d’avoir tiré une conséquence solide et fondée en raison, il a montré seulement le désir qu’il avait qu’elle le fût , ou qu’on la reçût en

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