LIVRE IV, CHAPITRE XVII
cette qualité. Mais ce n'est pas le syllogisme qui , dans l'un et l’autre cas, a découvert ces idées , ou qui eu fait voir la connexion ; car il faut que l'esprit les ait trouvées, et qu’il ait aperçu la connexion de chacune d'elles, avant qu’il puisse s’en servir raisonnablement à former des syllogismes. A moins qu’on ne dise que toute idée qui se présente à l’esprit peut convenablement entrer dans un syllogisme, sans qu’il soit nécessaire de considérer quelle liaison elle a avec les deux autres , et qu’elle peut servir à tout hasard de terme moyen pour prouver quelque conclusion que ce soit. C’est ce que personne ne dira jamais, parce que c’est en vertu de la convenance qu’on aperçoit entre le terme moyen et les deux extrêmes , que l’on conclut que les extrêmes conviennent entre eux. D'où il suit que chaque idée moyenne doit être telle que dans toute la chatue elle ait une connexion visible avec les deux idées entre lesquelles elle est placée , sans quoi la conclusion ne peut être déduite par son entremise. Car, partout où un anneau de cette chaîne vient à se détacher et à n’avoir aucune liaison avec le reste, dès là il perd toute sa force, et ne peut plus contribuer ù attirer ou à inférer quoi que ce soit. Ainsi , dans l’exemple que je viens de proposer, quelle autre chose montre la force , et par conséquent la justesse de la conséquence , que la vue de la connexion de toutes les idées moyennes qui attirent la conclusion ou la proposition inférée , comme , les hommes seront punis — Dieu celui qui punit— la punition juste — le puni coupable — il aurait pu faire autrement — liberté — puissance de se déterminer soi-mi me ? Par ce visible enchaînement d’idées , ainsi jointes ensemble successivement, en sorte que chaque idée moyenne s’accorde , de chaque eété , avec les deux Idées entre lesquelles elle est immédiatement placée, les idées d’hommes , et de. puissance de se déterminer sol-même, paraissent unies entre elles; c’est-à-dire que cette proposition , les hommes peuvent se déterminer eux-mémes, est attirée ou inférée par celle-ci, qu'ils seront punis dans l’autre monde. Cor, par là, l’esprit voyant la connexion qu’il y a entre l’idée de la punition des hommes dans l'autre monde et l’idée de Dieu qui punit ; entre Dieu qui punit et la justice de la punition ; entre la justice de la punition et la faute ; entre la faute et la puissance de faire autrement ; entre la puissance de faire autrement et la liberté; entre la liberté et la puissance de se déterminer soi-même ; l’esprit , dis-je , aper-
cevant la liaison que toutes ces idées ont l’auc avec l’autre, voit par même moyen la connexion qu’il y a entre les hommes et la puissance de se déterminer soi-même.
Je demande présentement si la connexion des extrêmes ne se voit pas plus clairement dans cette disposition simple et naturelle que dans des répétitions perplexes et embrouillées de cinq ou six syllogismes. On doit me pardonner le terme d’cmbrouillé , jusqu'à ce que quelqu'un , ayant réduit ces idées en autant de syllogismes ,• ose assurer que ces idées sont moins embrouillées , et que leur connexion est plus visible lorsqu’elles sont ainsi transposées, répétées , et enchâssées dans ces formes artificielles, que lorsqu'elles sont présentées à l’esprit dans cet ordre court, simple et naturel, dans lequel on vient de les proposer, ou chacun peut les voir, et selon lequel elles doivent être vues, avant qu'elles puissent former une chaîne de syllogismes. Car l'ordre naturel des idées qui servent à lier d’autres idées doit régler l’ordre des syllogismes ; de sorte qu'un homme doit voir la connexion que chaque idée moyenne a avec celles qu’il joint ensemble , avant qu’il puisse raisonnablement s’en servir pour former un syllogisme. Et quand tous ces syllogismes sont faits , ceux qui sont logiciens et ceux qui ne le sont pas ne voient pas mieux qu'aupnravant la force de l’argumentation , c'est-à-dire, in connexion des extrêmes. Car ceux qui ne sont pas logiciens de profession , ignorant les véritables formes du syllogisme , aussi bien que les fondements de ces formes , ne sauraient connaître si les syllogismes sont réguliers ou non , dans des modes et des figures qui concluent juste; et ainsi ils ne sont point aidés par les formes selon lesquelles on range ces idées. D’ailleurs, l’ordre naturel dans lequel l’esprit pourrait juger de leurs connexions respectives étant troublé par ces formes syllogistiques, H arrive de là que la conséquence est beaucoup plus incertaine que sans leur entremise. Et pour ce qui est des logiciens eux-mêmes , ils voient la connexion que chaque idée moyenne a avec celles entre lesquelles elle est placée ( d'où dépend toute la force de la conséquence ) , ils la voient , dis-je , tout aussi bien avant qu 'après que le syllogisme est fait, ou bien ils ne la voient point du tout. Car un syllogisme ne contribue en rien a montrer ou à fortifier la connexion de deux idées jointes immédiatement ensemble ; il montre seulement, par la counexion qui a été déjà découverte entre elles , commenb
DE L’ENTENDEMENT Hl!,MA!N.
les extrêmes sont lices l'un à l'autre. Mais, s'agitil de savoir quelle connexion une idée moyenne a avec aucun des extrêmes dans ce syllogisme , c’est ce que nul syllogisme ne montre , ni ne peut jamais montrer. C’est l’esprit seulement qui aperçoit , ou qui peut apercevoir ces idées ainsi placées dans nne espèce de juxta-position , et cela par sa propre vue , qui ne reçoit absolument aucun secours ni aucune lumière de la forme syllogistique qu'on leur donne. Cette forme sert seulement à montrer que si l’idée moyenne convient avec celles auxquelles elle est immédiatement appliquée de deux cAtés, les deux idées éloignées , où , comme parlent les logiciens , les extrêmes conviennent certainement ensemble ; et par conséquent la liaison immédiate que chaque idée a avec celles auquelles elle est appliquée de deux côtés, d’où dépend toute la force du raisonnement , parait aussi bien avant qu’après la construction du syllogisme; ou bien celui qui forme le syllogisme ne la verra jamais. Cette connexion d'idées ne se voit, comme nous nvons déjà dit , que par la faculté perceptive de l’esprit qui les voit unies ensemble dans une sorte de juxta-position , et il saisit également cette liaison des deux idées dans toute proposition , soit qu’elle constitue ou non la majeure ou la mineure d’un syllogisme.
A quoi sert donc le syllogisme ? 4e réponds qu’il est principalement d'usage dans les écoles, où l’on n'a pas honte de nier la convenance des idées qui conviennent visiblement ensemble ; ou bien, hors des écoles, à l’égard de ceux qui, à l'occasion et à l’exemple de ce que les doctes n'ont pas bonté de faire, ont appris aussi à nier sans pudeur la connexion des idées qu’ils ne peuvent s'empêcher de voir eux-mêmes. Pour celui qui cherche sincèrement la vérité , et qui n’a d'autre but que de la trouver, il n’a aucun besoin de ces formes syllogistiques pour être forcé a reconnaître des conséquences , dont la vérité et la justesse paraissent bien mieux lorsqu'on range les idées dans un ordre simple et naturel. De là vient que les hommes ne font jamais de syllogismes en eux-mêmes, lorsqu'ils cherchent la vérité , ou qu'ils l'enseignent à des gens qui désirent sincèrement de la connaître; parce qu'avant que de pouvoir mettre leurs pensées en forme syllogistique , il faut qu’ils voient la connexion qui est entre l'idée moyenne et les deux autres idées entre lesquelles elle est placée , et auxquelles elle est appliquée pour faire voir leur convenance ; et lorsqu’ils voient une
fols cela, ils volent si la conséquence est bonne ou mauvaise , et par conséquent le syllogisme vient trop tard pour l’établir. Car , pour me servir encore de l’exemple qui a été proposé cidessus , je demande si l’esprit venant à considérer l’idée de justice , placée comme une Idée moyenne entre la punition des hommes et la faute de celui qui est puni ( idée que l’esprit ne peut employer comme terme moyen avant qu’il l’ait considérée sous ce rapport ) , je demande si dès lors il ne voit pas la force et la validité de la conséquence, aussi clairement que lorsqu'on forme un syllogisme de ces idées ? Et, pour faire voir la même chose dans un exemple tout à fait simple et aisé à comprendre , supposons que le root animal soit l’idée moyenne , ou , comme on parle dans les écoles, le terme moyen que l’esprit emploie pour montrer la connexion d'Aonto et de vivent , je demande si l’esprit ne voit pas cette liaison aussi nettement lorsque l’idée qui lie ces deux termes est placée au milieu, dans cet arrangement simple et naturel,
àomo animai vivent,
que dans cet autre plus embarrassé ,
animai vivent home animal ;
qui est l'arrangement qu’on donne à ces idées dans un syllogisme, pour faire voir la connexion qui est entre homo et wtens, par l’intervention du mot animal.
On croit, & la vérité, que le syllogisme est nécessaire à ceux qui aiment sincèrement la vérité , pour leur faire voir les sophismes qui sont souvent cachés sous des discours fleuris, subtils ou embrouillés. Mais on se trompe en cela , comme nous verrons sans peine, si nous considérons que la raison pourquoi ces sortes de discours vagues et sans liaison, qui ne sont pleins que d’une vaine rhétorique, en imposent quelquefois à des gens qui aiment sincèrement la vérité, c'est que leur imagination étant frappée par quelques métaphores vives et brillantes, Us négligent d’examiner quelles sont les véritables idées d’où dépend la conséquence du discours; ou bien, éblouis de l’éclat de ces figures , ils ont de la peine à découvrir ces idées. Mais , pour leur faire voir la faiblesse de ces sortes de raisonnements , Il ne faut que les dépouiller des idées superflues qui, mêlées et confondues avec celles d'où dépend la connaissance, semblent faire voir