LIVRE IV, CHAPITRE XVII
une counexinn ou unym» aucune , ou qui du moins empêchent qu’on ne découvre qu'il n'y a point de connexion ; après quoi il faut placer dans leur ordre naturel ces idées nue» , d’où dépend la force de l'argumentation ; et l'esprit, venant à les considérer en elles-mêmes dans un tel ordre, volt bientôt quelle connexion elles ont entre elles , et peut , par ce moyen , juger de la conséquence , sans avoir besoin du secours d’aucun syllogisme.
Je conviens qu’en pareil cas on se sert communément des modes et des figures, comme si la découverte de l'Incohérence de ces sortes de discours était entièrement due à la forme syllogistique. J'ai été moi-même dan* ce sentiment, jusqu’à ce qu’après un plus sévère examen, j’ai trouvé qu’en rangeant les moyennes toutes nues dans leur ordre naturel, on voit mieux l'Incohérence de l’argumentation que par le moyen d’un syllogisme ; non-seulement à cause que cette première méthode présente immédiatement à l’esprit chaque anneau de la chaîne dans sa véritable place , par où l’on en voit mieux la liaison ; mais aussi parce que le syllogisme ne montre l'incohérence qu’à ceux qui attendent parfaitement les formes syllogistiques et les fondements sur lesquels elles sont établies, et ces personnel ne sont pas un entre mille; au lieu que l’arrangement naturel des Idées, d’où dépend tonte la suite d'un raisonnement, suffit pour faire voir à tout homme le défaut de connexion dans ce raisonnement et l'absurdité de la conséquence, soit qu’il soit logicien ou non, pourvu qu'il entende les termes et qu’il ait la faculté d’apercevoir ia convenance ou la disconvenance de ces idées, sans laquelle faculté II ne pourrait jamais reconnaître la force ou ia faiblesse, la cohérence ou l'Incohérence d’un discours par l’entremise ou sans le secours du syllogisme.
Ainsi j’ai connu un homme à qui les règles du syllogisme étaient entièrement inconnues , qui apercevait d’abord la faiblesse et les faux raisonnements d’un long discours , artificieux et plausible, auquel d’autres gens exercés à toutes les finesses de la logique se sont laissé séduire ; et je crois qu’il y aura peu de mes lecteurs qui ne connaissent de telles personnes. Et en effet, si cela n'était ainsi , les disputes qui s'élèvent dans les conseils de la plupart des princes , et les affaires qui se traitent dans les assemblées publiques , seraient en danger d’être mal dirigées, puisque ceux qui y ont le plus d'autoriié , et qui d'ordinaire contribuent le plus aux décisions I
qu’on y prend , ne sont pas toujours des gens qui aient eu le bonheur d'être parfaitement instruits dans l’art de faire des syllogismes en forme. Que si le syllogisme était le seul, ou même le plus sûr moyen de découvrir les faussetés d’un discours artificieux , je ne crois pas que l'erreur et la fausseté soient si fort du goût de tout le genre humain, et particulièrement des princes , dans des manières qui intéressent leur couronne et leur dignité , que partout ils eussent voulu négliger de faire entrer le syllogisme dans les discussions importantes , ou rtgardé comme une chose si ridicule de s'en servir dans des affaires de conséquence : preuve évidente , à mou avis . que les gens de bon sens et d’un esprit solide et pénétrant , qui , n'ayant pas le loisir de perdre le temps à disputer , devaient agir selon le résultat de leurs décisions , et souvent payer leurs méprises de leur vie ou de leurs biens , ont trouvé qne ces formes scolastiques n’étaient pas d’un grand usage pour découvrir la vérité ou la fausseté d'un raisonnement; l’une et l’autre pouvant être prouvées sans leur entremise, et d’une manière beaucoup plus sensible, à quiconque ne refuserait pas de voir ce qu'on lui montre avec évidence.
En second lieu , une autre raison qui me fait douter que le syllogisme soit le véritable instrument de la raison dans la découverte de la vérité, c'est que de quelque usage qu’on ait jamais prétendu qne les modes et les figures pussent être, pour découvrir la fallace d'un argument 1 ce qui a été examiné ci-dessus ) , il se trouve daus le fond que ces formes scolastiques qu’on donne au discours ne sont pas moins sujettes à tromper l’esprit que des manières d’argumenter plus simples ; sur quoi j’en appelle à l'expérience , qui a toujours fait voir que ces méthodes artificielles étaient plus propres à surprendre et à embrouiller l’esprit qu’à l'instruire et à l’éclairer. De là vient que les gens qui sont battus et réduits au silence par cette méthode scolastique sont rarement , ou plutôt ne sont jamais convaincus et attirés par là dans le parti du vainqueur. Ils reconnaissent peut-être que leur adversaire est plus adroit dans la dispute ; mais ils ne laissent pas d’étre persuadés de la justice de leur propre cause ; et , tout vaincus qu’ils sont, ils se retirent avec la même opinion qu’ils avaient auparavant ; ce qu’ils ne pourraient foire, si cette manière d’argumenter portait la lumière et la conviction avec die , en sorte qu’elle fit s».
voir aux hommes où est la vérité. Aussi a-t-on regardé le syllogisme comme plus propre à faire obtenir la victoire dans la dispute, qu’à découvrir ou à confirmer la vérité dans les recherches sincères qu’on en peut faire. Et s’il est certain, comme on n’en peut douter , qu’on puisse envelopper des raisonnements fallacieux dans des syllogismes , il faut que la fallace puisse être découverte par quelque autre moyen que par celui du syllogisme.
J’ai vu par expérience que lorsque je n’accorde pas à une chose toute l'utilité que certaines gens ont coutume de lui attribuer , ils s’écrient d’abord que je voudrais qu’on en négligeât entièrement l’usage. Mais, pour prévenir des imputations si injustes et si dépourvues de fondement , je leur déclare ici que je ne suis point d’avis qu’on se prive d’aucun moyen capable d’aider l’entendement dans l’acquisition de la connaissance ; et si des personnes stylées et accoutumées aux formes syllogistiques les trouvent propres à aider leur raison dans la découverte de la vérité, je crois qu'ils doivent s’en servir. Tout ce que j’ai en vue dans ce que je , viens de dire du syllogisme, c’est de leur prouver qu’ils ne devraient pas donner plus de poids à ces formes qu’elles n’en méritent , ni se figurer que sans leur secours les hommes ne font pas un usage si parfait de leur faculté de raisonner. Il y a des yeux qui ont besoin de lunettes pour voir clairement et distinctement les objets; mais ceux qui s’en servent ne doivent pas dire à cause de cela que personne ne peut bien voir sans ■lunettes. On aura raison de juger de ceux qui en usent ainsi, qu’ils veulent un peu trop rabaisser la nature en faveur d’un art auquel ils sont |>eut-être redevables. Lorsque la raison est ferme et accoutumée à s’exercer, elle voit plus promptement et plus nettement, par sa propre pénétration , sans le secours du syllogisme, que par son entremise. Mais si l’usage de cette espèce de luneltes a si fort offusqué la vue d’un logicien qu’il ne puisse voir, sans leurs secours , les conséquences ou les inconséquences d’un raisonnement, je ne suis pas assez déraisonnable pour le blâmer de ce qu’il s’en sert. Chacun connaît mieux qu’aucune autre personne ce qui convient le mieux à sa vue; mais qu’il ne conclue pas de là que tous ceux qui n’emploient pas justement les mômes secours qu’il trouve lui être necessaires sont dans les ténèbres *.
• • Tout ce raisonnement , sur le peu d'usage du syl*
$ 5. Le syllogisme ne sert pas beaucoup dans la démonstration , il sert mains encore dans la probabilité.
Mais, quel que soit l’usage du syllogisme dans ce qui regarde la connaissance , je crois pouvoir dire avec vérité qu’il est beaucoup moins utile, > ou plutôt qu’il n’est absolument d’aucun usage] dans les probabilités. Car l’assentiment devant, être déterminé, dans les choses probables, par le
« logisme, est plein de quantité de remarque» solides et
- lM-lles ; et il faut avorter que la forme des syllogismes'
« est peu employée dans le monde; elle serait trop longue,
« et embrouillerait , si on la voulait employer sérieuse*
« ment. Et cependant , son invention est , seion moi , une « des plus belles et des pins considérables de l'esprit liu*
- main. C’est une espèce de mathématique universelle ,
« dont l'importance n’est pas assez comme, et l’on peut « dire qu’un art d'infaillibilité y est contenu, pourvu « qu’on saclie et qu’on puisse bien s’eu servir, ce qui n’est « pas toujours permis. Mais , j’entends par arguments « en forme tout raisonnement qui conclue par la force « de la forme , et oii l’on n’a besoin de suppléer aucuu « article. De «orte qu’un sorite , un autre tissu de syl*
« logisme* qui évite la répétition, même un compte bien « dressé, un calcul d’algèbre, une analyse des infmité&i- « males, seront à peu prés, suivant moi, des arguments « en forme , parce que leur formé de raisonner a été pré*
■ démontrée , en sorte qu’on est sûr de ne s’y point trom*
• per. Et peu s’en faut que les démonstrations d’Euclide
* ne soient des arguments en forme le plus souvent ; car, « quand il fait «les en thy mêmes en apparence , la prupo- « silion supprimée, et qui semble manquer, est suppléée •< par la citation à la marge, où l’on donne le moyen de « la trouver déjà démontrée, ce qui abrège beaucoup, « sans rien ôter à la force. Ces inversions , conqiositious « et divisions, dont il se sert, ne sont que des espèces de b formes d’argumenter, particulières et propres aux ma* « thématiciens et à la matière qu’ils traitent , et ils dé* b montrent ces formes à l’aide des formes universelles de « la logique.
« IX* plus, il faut savoir qu’il y a des conséquences « asyllogistiques bonnes, et qu’on ne saurait démontrer b à la rigueur, par aucun s 5 llogisme , sans en changer un « peu les termes ; et ce changement est la conséquence b asyllogistique même. Il y en a plusieurs , comme A b recto ad obliquum , exemple : Jésus-Christ est Dieu ; b donc , la mère de Jésus- Christ est la mère de Dieu. b Celle que d'habiles logiciens ont appelée inversion de b relation, comme quand on dit : Si David est père de b Salomon, Salomon est fd s de David. Et ces censé* « quences ne laissent pas d’être démontrables par des vé* b rités dont les syllogismes mêmes dépendent.
« Les syllogismes aussi ne sont pas seulement catégob riques, mais encore hypothétiques , où les disjonctifs b sont compris. El l’on peut dire que les catégoriques sont b simples ou comjmsés. Les catégoriques simples sont b ceux qu’on compte ordinairement, c’est-à-dire, selon b les modes des ligures r et j’ai trouvé que les quatre figub res ont chacune six modes ; de sorte qu’il y a vingt* b quatre modes en tout. Les quatre modes vulgaires «le n |a première figure ne sont que l’effet de la signification b de» signes , tou l , nul, quelque ; et les deux que j’y b ajoute , pour ne rien omettre , ne sont que les suballcr-