LIVRE IV, CHAPITRE XVII
logisme est de quelque secours pour convaincre les hommes de leurs erreurs ou de leurs méprises , comme on peut le dire peut-être , quoique je n'aie encore vu personne que la force d'un syllogisme ait fait changer d'opinion, il est du moins certain qu'il n’est d'aucun secours a notre raison dans cette partie , qui consiste à trouver des preuves et à faire de nouvelles découvertes, laquelle, si elle n'est pas la qualité la plus parfaite de l'esprit , est sans contredit sa plus pénible fonction et celle dont nous tirons le plus d’utilité. Les règles du syllogisme ne servent en aucune manière à fournir à l'esprit des idées moyennes qui puissent montrer la connexion de celles qui sont éloignées. Cette méthode de raisonner ne découvre point de nouvelles preuves ; c'est seulement l’art d'arranger celles que nous avons déjà. La quarante-septième proposition du premier livre d’Euclide est très-véritable , mais je ne crois pas que la découverte en soit due à aucunes règles de la loigique ordinaire. On commence par connaître, et on est ensuite capable de prouver syllogistlquement ; de sorte que le syllogisme vient après la connaissance , et alors on n'en a que fort peu ou point du tout de besoin '. Mais c’est prlnci-
■ « Comprenant, sous les syllogismes, encore les tissus
• des syllogismes , et tont ce que j’ai appelé argumentation <■ en forme, on peut dire que la connaissance, qui n'est s pas évidente par elle-même , s'acquiert par des censé- « quenees , qui ne sont bonnes que lorsqu'elles ont leur
- forme légitime. Dane la démonstration de la proposition
- citée, qui fait le carré de l'hypoténuse égal aux dons
• carrés des célés, on coupe le grand carré en pièces et
• le» deux parties aussi , et 11 se trouve que les pièces des
• deux petits carrés se peuvent tontes trouver dans le
■ grand , ni plus ni moins. Ceet pronver l'égalité en
• ferme, et las égalités des pièces se prouvent aussi par
• des argumenta en bonne ferme. L'analyse des anciens « était, suivant Psppus, de prendre ce qu'on demande,
- et d’en tirer des conséquences , jusqu'à ce qo’oo vienne
■ à quelque chose de donné on de connn. J'ai remarqué a que, pour cet effet, U faut que les propositions soient
• réciproques , afin que la démonstration synthétique
■ puisse repasser à rebours par les traces de l’analyse,
- mais c'est toujours tirer des conséquences. 11 rsl bon
• cependant de remarquer Ici qoe, dans les hypothèses
• astronomiques ou physiques, le retour n's point lieu : « mais aussi le succès ne démontre pas la vérité de l’hy-
- polhèse. Il est vrai qu’il la rend probable, mais comme
- cette probabilité paraît pécher contre la règle de logique
• qui enseigne qoe le vrai peut être tiré du faux , on dira > que les règles de logique n'auront point lien entièrement « dans les questions probables. Je réponds qu'il est pos- « sihlc que le vrai soit conclu du faux , mais il n’esl pas
• toujours probable, surtout lorsqu’une simple hypothèse
- rend raison de beaucoup de vérités; ce qui est rare, « et se rencontre difficilement. On pourrait dire, avec
paiement par la découverte des idées qui montrent la connexion de celles qui sont éloignées , que le fond des connaissances s’augmente , et que les arts et les sciences utiles se perfectionnent. Le syllogisme n'est tout au plus que l’art de faire valoir, en disputant, le peu de connaissance que nous avons , sans y rien ajouter. De sorte qu'un homme qui emploierait entièrement sa raison de cette manière n’en ferait pas un meilleur usage que celui qui , ayant tiré quelques lingots de fer des entrailles de la terre, n’en ferait forger que des épées qu’il mettrait entre les mains de ses valets pour se battre et se tuer les uns les autres. $1 le roi d'Espagne eût employé de cette manière le fer qu'il avait dans son royaume, et les mains de son peuple, il n’aurait pu tirer de la terre qu’une très-petite quantité de ces trésors qui avaient été cachés si longtemps dans les mines de l'Amérique. De même je suis tenté de croire que quiconque consumera toute la force de sa raison è mettre des arguments en forme ne pénétrera pas fort avant dans ce fonds de connaissance qui reste encore caché dans les secrets recoins de la nature , et vers où je m’imagine que le pur bon sens , dans sa simplicité naturelle , est beaucoup plus propre à nous tracer un chemin , pour augmenter par là le fonds des connaissances humaines , que cette réduction du raisonnement aux modes et aux figures dont on donne des règles si précises dans les écoles.
S 7. Il faut chercher d'autres secours.
Je m’imagine pourtant qu’on peut trouver des moyens d’aider la raison dans cette partie qui est d'un si grand usage ; et ce qui m’encourage à le dire, c’est le judicieux Hookcr, qui parle ainsi dans son livre Intitulé , La police ecclésiastique , llv. 1 , $ 6 : «SI l'on pouvait « fournir d'utiles secours au savoir et à l’art de « raisonner (car je ne ferai pas difllcnlté de dire « que dans ce siècle , qui passe pour éclairé , on « ne les connaît pas beaucoup , et qu’en général - on ne s’en met pas fort en peine), Il y aurait
• sans doute presque autant de différence , par
• rapport à la solidité du jugement , entre les « hommes qui s’en serviraient et ce que les hom- « mes sont présentement , qu'entre les hommes
« Cardan , qoe la logique des probables a d’autres ronsè- « quenres que U logique des vérités nécessaires. Mais la « probabilité mêrtie de rca conséquences doit être dé- « montrée par les conséquences de la logique des néces- « Mires. «
- d' A-présent et des imbéciles. » Je ne prétends pas avoir trouvé ou découvert aucun de ces vrais secours de l'art , dont parle ce grand homme qui avait l'esprit si pénétrant ; mais il est visible que le syllogisme et la logique qui sont présentement en usage, et qu'on connaissait aussi bien de son temps qu'aujourd'hui , ne peuvent être du nombre de ceux qu'il avait en vue. C'est assez pour moi si , dans un discours qui est peutêtre un peu éloigné du chemin battu , qui n’a point été emprunté d'ailleurs , et qui pour moi du moins est tout à fait nouveau , je donne occasion à d'autres des'appliquer à faire de nouvelles découvertes , et a chercher en eux-mêmes ces v rais secours de l'art , que je crains bien que ceux qui se soumettent servilement aux décisions d’autrui ne puissent jamais trouver. Car les chemins battus conduisent cette espèce de bétail (c'est ainsi qu'un judicieux Romain ' les a nommés) dont toutes les pensées ne tendent qu'a l'imitation , non où il faut aller, mais où l'on va , non quù rundum est , sed quù itur. Mais j'ose dire qu'il y a dans ce siècle quelques personnes d'une telle force de jugement et d une si grande étendue d’esprit , qu'ils pourraient tracer, pour l’avancement de la connaissance, des chemins nouveaux , et qui n'ont point encore été découverts , s'ils voulaient prendre la peine de tourner leurs pensées de ce côté-là.
S 8. fious raisonnons sur des choses particulières.
Après avoir eu occasion de parler, dans cet endroit , du syllogisme en général , et de son utilité dans le raisonnement et pour la perfection de nos connaissances , Il ne sera pas hors de propos, avant que de quitter cette matière, de signaler une méprise visible qu’on commet dons les règles du syllogisme. C’est que nul raisonnement syllogistique ne peut être juste et concluant , s'il ne contient au moins une proposition générale ; comme si nous ne pouvions point raisonner et avoir des connaissances sur des choses particulières : ou lieu que dans le fonds on trouvera , tout bien considéré , qu'il n'y a que les choses particulières qui soient l'objet immédiat de tous nos raisonnements et de toutes nos connaissances. Le raisonnement et la connaissance de chaque homme ne roule que sur les idées qui existent dans son esprit , des-
' Hotuct, Kptst. lit». I, epist. 19. O tmitaforn sereum peens!
quelles chacune n'est effectivement qu'une existence particulière; et d’autres choses ne deviennent l'objet de nos connaissances et de nos raisonnements qu'en tant qu'elles sont conformes à ces idées particulières que nous avons dans l'esprit De sorte que la perception de la convenance ou de la disconvenance de nos idées particulières est le fonds et le total de notre con-. naissance, [.'universalité n'est qu’un accident à son égard , et consiste uniquement en ce que les idées particulières , qui en font le sujet , sont telles que plus d’une chose particulière peut leur être conforme et être représentée par elles. Mais la perception de la convenance ou disconvenance de deux idées , et par conséquent notre connaissance , est également claire et certaine , soit que l'une d’elles ou toutes deux soient capables de représenter plus d'un être réel ou non, ou qu'aucune d'elles ne le soit. Encore une autre chose que je prends la liberté de proposer avant que de Unir cet article : ne serait-on pas autorisé à douter , si la forme qu'on donne présentement au syllogisme est telle qu'elle doit être raisonnablement ? Car le terme moyen étant destiné à joindre les extrêmes (c'est-à-dire, l'idée intermédiaire devant faire voir par son entremise la convenance ou la disconvenance desdeux idées en question', la position de ce terme moyen ne serait-elle pas plus naturelle, et ne montrerait-il pas mieux et d'une manière plus claire la convenance ou la disconvenance des extrêmes, s’il était placé au milieu entre deux ■ ? C'est ce
■ » Autant que l'on conçoit la similitude des choses,
• on conçoit quelque cliose de plus , et l'universalité ne « consiste qu'en cela. Toujours est-il qu’on ne saurait pros poser aucun de nos arguments , sans y employer des vé-
• rltés universelles. Il ist bon pourtant de remarquer que « l'on comprend (quant à la forme) les propositions sio-
■ gnlières sous les universelles. Car, quoiqu'il soit vrai « qu'il n’y ail qu'un seul saint Pierre a|>étrc , on peut
• pourtant dire que quiconque a été saint Pierre l'apOtro « a renié son maître. Ainsi , ce syUojpsme ,
Saint Pierre a renié son maître,
Saint Pierre a été disciple i Donc : Quelque disciple a renié son maître,
■ quoiqu'il n'ait que des propositions singulières , est joué s les avoir universelles affirmatives, et le mode sera lia- « rapti de la troisième figure. »
* « Je suis tout à fait de celle opinion. Il semble ce-
■ pendant qu'on a cru qu'il était plus didactique de coin.
» nrencer par des propositions universelles , telles que « sont les majeures dans la première et la seroude figure , s el il y a encore des orateurs qui ont cette coutume, s Mais la liaison parait mieux de la manière qu’on pco- - pose ici.