‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 31 sur 423 · LIVRE II, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I

idée quelle qu'elle «oit , comment vient-elle à recevoir des Idées ? Par quel moyen en acquiertelle cette prodigieuse quantité que l'Imagination de l’iiomrae , toujours agissante et sans bornes , lui présente avec une variété presque infinie ? D’où puise-t-elle tous ces matériaux qui sont eorome le fonds de tous scs raisonnements et de toutes ses connaissances ? A cela je réponds en un mot, de l'expérience : c'est là le fondement de toutes nos connaissances , et c'est de là qu'elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations Intérieures de notre âme , que nous apercevons , et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes , fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d’ou découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement.

S 3. Objets de la sensation, première source de nos idées.

Et premièrement nos sens , étant frappés par certains objets extérieurs , font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses , selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos sens. C'est ainsi que nous acquérons les idées que nous avons du blanc, du jaune, du chaud, du froid, du dur , du mou, du doux , de l’osier, et de tout ce que nous appelons qualités sensibles. Nos sens , disje , font entrer toutes ces idées dans notre âme , par où j'entends qu'ils font passer des objets extérieurs dans l'âme , ce qui y produit ces sortes de perceptions. Et comme cette grande source de la plupart des idées que nous avons dépend entièrement de nos sens , et se communique à

* lions. ... H y a toujours une disposition particulière à « l'action, et à une action plutôt qu'à l'autre ; et, outre

• la disposition , U y a une tendance à l'action , et int'me « il y en a toujours une infinité à la fois dans chaque su*

• jet, et ces tendances ne sont jamais sans quelque effet.

« L'expérience est nécessaire, je l'avoue, afin que l'Ame " soit déterminée à telles ou telles pensées , et afin qu'elle

* prenne garde aux idées qui sont en nous ; mais le « moyen que l'expérience et tes sens puissent nous donner ■ des idées ? L’Ame a-t-elle des fenêtres , ressemble-t-elle « à des tablettes, est-elle comme de la etr» ? il est visible

- que tous Ceux qui pensent ainsi de l ime, la rendent

- corporelle au Coud. On m'objectera «1 axiome reçu « parmi les philosophes : Ai à U est in intellectu, quoi « non futritin sensu; (ruais il y tout ajouter : ] nui ipse « intrllectus. ■ ■ cela s'accorde a uses avec l’auteur de » V Essai, qui cherche une bonne partie des idées dans

- la réflexion de l’esprit sur sa propre nature. ■

l'entendement par leur moyen , je l'appelle sensation.

S 4. Les opérations de notre esprit, autre source d'idées.

L’autre source d’où l'entendement vient à recevoir des idées , c’est la perception des opérations de notre âme appliquée aux idées qu'elle a reçues par les sens : opérations qui , devenant l’objet des réflexions de l'âme , produisent dans l'entendement une autre espèce d'idées , que les objets extérieurs n'auraient pu lui fournir : telles sont les idées de ce qu’on appelle percevoir, penser , douter , croire , raisonner, connaître , vouloir, et toutes les différentes actions de notre âme , de l'existence desquelles étant pleinement convaincus parce que nous les trouvons eu nous-mêmes , nous recevons par leur moyen des idées aussi distinctes que celles que les corps produisent en nous lorsqu’ils viennent à frapper nos sens. C’est là une source d’idées que chaque homme a toujours en lui-même : et , quoique cette faculté ne soit pas un sens , parce qu elle n’a rien à faire avec les objets extérieurs, elle en approche beaucoup, et le nom de sens intérieur ne lui conviendrait pas mal. Mais , comme j'appelle l'autre source de nos idées sensation , je nommerai celle-ci réflexion , parce que l’âme ne reçoit par son moyen que les Idées qu'elle aoquiert en réfléchissant sur ses propres opérations. C’est pourquoi je vous prie de remarquer que , dans la suite do ce discours , j’entends par réflexion la connaissance que l’âme prend de ses différentes opérations , par où l'entendement vient à B’en former des idées. Ce sont là , à mon avis , les seuls principes d'où toutes nos idées tirent leur origine , savoir : les choses extérieures et matérielles qui sont les objets de la sensation, et les opérations de notre esprit , qui sont les objets de la réflexion. J'emploie ici le mot d 'opération dans un sens étendu , non seulement pour signifier les actions de l'âme concernant ses idées, mais encore certaines passions qui sont produites quelquefois par ces idées, comme le plaisir ou la douleur que cause quelque pensée que ce soit.

S S. Toutes nos idées viennent de l'une de cet deux sources

L'entendement ne me parait avoir absolument

1 - Je l'entends de leur perception actuelle ; rar je croie « quelles sont en nous nxant qu'on s'en aperçoive , eu - tant qu'elles ont quelque chose de distinct. -

aucune idée qui ne lui vienne de l'une de ces deux sources ; Les objets extérieurs fournissent à l'esprit les idées des qualités sensibles , c'est-à-dire, toutes ces différentes perceptions que ces qualités produisent en nous ; et l'esprit fournit à l’entendement les idées de ses propres opérations. Si nous faisons une exacte revue de toutes ces idées et de leurs differents modes , combinaisons et relations , nous trouverons que c’est à quoi se réduisent toutes nos idées , et que nous n’avons rien dans l'esprit qui n’v vienne par l'une de ces deux voies. Que quelqu'un prenne seulement la peine d’examiner ses propres pensées , et de fouiller exactement dans son esprit pour considérer tout ce qui s'y passe, et qu’il me dise, après cela, si toutes les idées originales qui y sont viennent d'ailleurs que des objet» de ses sens , ou des opérations de son âme , considérés comme des objets de la réflexion qu'elle fait sur les idées qui lui sont venues par les sens. Quelque grand amas de connaissances qu’il y découvre , il verra , je m'assure , après y avoir bien pensé , qu’if n’a d'autres idées dans l’esprit , que celles qui y ont été produites par ces deux voies ; quoique peut-être combinées et étendues par l’entendement avec une variété infinie , comme nous le verrons dans la suite.

S 6 Ce qu’on peut observer dans les enfants.

Quiconque considérera avec attention l’état où se trouve un enfant dés qu'il vient au monde, n’aura pas grand sujet de se figurer qu’il ait dans l'esprit ce grand nombre d’idées qui sont la matière des connaissances qu’il a dans la suite. C'est par degrés qu’il acquiert toutes ces idées : et , quoique celles des qualités qui sont le plus exposées à sa vue et qui lui sont le plus familières s’impriment dans son esprit avant que la mémoire commence de tenir registre du temps et de l’ordre des choses , il arrive néanmoins assez souvent que certaines qualités peu communes se présentent si tard à l'esprit , qu’il y a peu de gens qui ne puissent rappeler le souvenir du temps auquel ils ont commencé à les connaître; et si cela en valait la peine, il est certain qu’un enfant pourrait être conduit de telle sorte qu'il aurait fort peu d’idées , môme des plus communes , avant que d'être homme fait. Mais tous ceux qui viennent dans ce monde , étant d'abord environnés de corps qui frappent leurs sens continuellement et en différentes manières , une grande diversité d’idées se trouvent gravées dans l'âme des enfants , soit qu’on prenne soin

de leur en donner la connaissance ou non. La lumière et les couleurs sont toujours en état de faire impression partout où l'œil est ouvert pour leur donner entrée. Les sons , et certain» qualités qui concernent l'attouchement , ne manquent pas non plus d'agir sur les sens qui leur sont propres , et de s’ouvrir un passage dans l'âme. Je crois pourtant qu’on m'accordera sans peine que, si un enfant était retenu dans un lieu où il ne vit que du blanc et du noir jusqu'à ce qu’il devint homme fait , il n'aurait pas plus d'idée de l'ecarlate ou du vert , que celui qui , dès son enfance , n’a jamais goûté ni ananas ni huftre , n’en a du goût particulier de ces deux choses.

§7. Les hommes reçoivent plus ou moins de ces idées , selon que différents objets se présentent « eux.

Far conséquent , les hommes reçoivent de dehors plus ou moins d’idées simples , selon que les objets qui se présentent à eux leur en fournissent une diversité plus ou moins grande , comme Ils en reçoivent aussi des opérations intérieures de leur esprit , selon qu’ils y réfléchissent plus ou moins. Car , quoique celui qui examine les opérations de son esprit ne puisse qu'en avoir des idées claires et distinctes , il est pourtant certain que , s’il ne tourne pas ses pensées de ce cûté-là , pour faire une attention particulière sur ce qui se passe dans son âme , il sera aussi éloigné d’avoir des idées distinctes de toutes les opérations de son esprit , que celui qui prétendrait avoir toutes les idées particulières qu'on peut avoir d'un certain paysage on des parties et des divers mouvements d'une horloge , sans avoir jamais jeté les yeux sur ce paysage, ou sur cette horloge pour en considérer exactement toutes les parties. L’horloge ou le tableau peuvent être placés d'une telle manière, quoiqu'ils se rencontrent tous les jours sur son chemin , qu'il n'aura que des idées fort confuses de toutes leurs parties , jusqu'à ce qu'il se soit appliqué avec attention à les considérer chacune en particulier.

S 8. Les idées qui viennent par réflexion sont plus tard dans l’esprit, parce qu’il faut de j

l’attention pour tes découvrir.

Et de là nous voyons pourquoi il se passe bien du temps avant que la plupart des enfants aient des idées des opérations de leur propre esprit , et pourquoi certaines personnes n’en connaissent ni fort clairement ni fort parfaitement

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