‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 310 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

parées par elles-mêmes , l'une avec l'autre ; et , à l'egard de ces idées, l’esprit est capable d'apercevoir qu’elles conviennent ou disconviennent, aussi clairement qu’il voit qu'il les a en lui-même. Ainsi , l'esprit aperçoit aussi clairement que l'arc d'un cercle est plus petit que tout le cercle qu’il aperçoit l’idée même d'un cercle ; et c'est ce que j'appelle, à cause de cela, une connaissance intuitive, comme j'ai déjà dit : connaissance certaine , à l'abri de tout doute , qui n’a besoin d’aucune preuve , et ne peut en recevoir aucune, parce que c’est le plus haut point de toute la certitude humaine. C'est en cela que consiste l’évidence de toutes ces maximes sur lesquelles personne n'a aucun doute; de sorte que non-seulement chacun leur donne son consentement, mais les reconnaît pour véritables , dès qu’elles sont proposées à son entendement. Pour découvrir et embrasser ces vérités, il n'est pas nécessaire de faire aucun usage de la faculté de discourir . on n’a pas besoin de raisonnement ; car elles sont connues dans un plus haut degré d'évidence : degré que je suis tenté de croire (s'il est permis de hasarder des conjectures sur des choses Inconnues) égal à celui que les anges ont présentement, et que les esprits des hommes justes, parvenus à la perfection, auront dans l'état à venir, sur mille choses qui , à présent, échappent tout A fait A notre entendement, et desquelles notre raison, dont la vue est si bornée , ayant découvert quelques faibles rayons, tout le reste demeure enseveli dans les ténèbres à notre égard

• - Dieu seul s l’avantage de n'avoir que des connais-

- sances intuitives. Mais les Ames bienheureuses, quelque

* détachées qu’elles soient de ces oorps grossiers, et les

■ génies mêmes, quelque sublime* qu'ils soient, quoi* " qu’ils aient une connaissance plu» intuitive que nous

•• sans comparaison , et qu’ils voient souvent d'un coup

■ d'it'jl ce que nous ne trouvons qu's force de conaéquen- « ces, après avoir employé du temps et de la peine, dut*

- vent trouver aussi des difficultés en leur chemin , sans

- quoi ils n’auraient point le plaisir de élire des décou-

- vertes, qui est un des plus grands... Au reste le tonds » est partout le même, ce qui est une maxime /on-

* rtomrntale cires moi , et qui règne dans toute ma philo-

- sophie. Et je ne conçois les choses inconnues , ou trnpar- « rudement connues , que de ta même manière que relies

- qui nous sont distinctement connues ; ce qui rend la « philosophie bien aisée, et je crois même qui) en faut

- user ainsi. Mais , si cette philosophie est la plus simple s dans le fond , elle est aussi la pins riche dans les ma-

* niéres , parce que la nature les peut varier à l'infini

- ( comme elle le but aussi } avec autant d'abondance ,

- d’ordre et d'ornements, qu'il est possible de se le Hgu-

■ rer C’est pourquoi je crois qu’il n’y a point de génie,

- quelque sublime qu’il soit, qjii n’en ait une infinité au- « dessus de lui. Cependant , quoique nous soyons fort in-

$ 15. Le degré au-dessous est la démonstration par voie de raisonnement.

Mais, quoique nous voyions çà et là quelque lueur de cette pure lumière, quelques étincelles de cette éclatante connaissance, cependant la plus grande partie de nos idées sont de telle nature que nous ne saurions discerner leur convenance ou leur disconvenance, en les comparant immédiatement «semble. Et , à l'égard de toutes ces idées, nous avons besoin du raisonnement, et sommes obligés de faire nos découvertes par le moyen du discours et des déductions. Or, ces idées sont de deux sortes , que je prendrai la liberté d’exposer encore aux yeux de mou lecteur.

11 y a, premièrement, les Idées dont on peut découvrir la convenance ou la disconvenance par l'intervention d’autres idées qu'on compare avec elles , quoiqu’on ne puisse la voir en joignant ensemble ces premières idées. Et , en ce cas-là , lorsque la convenance ou la disconvenance des Idées moyennes avec celles auxquelles nous voulons les comparer se montrent visiblement A nous, cela fait une démonstration qai emporte avec soi une vraie connaissance , mais qui , bien que certaine , n’est pourtant pas si aisée A acquérir , ni tout à fait si claire que la connaissance intuitive; parce qu’en celle-ci il n’y a qu'une seule intuition, pure et simple, sur laquelle on ne saurait se méprendre ni avoir la moindre apparence de doute : la vérité y paraissant tout a la fois dans sa dernière perfection. 11 est vrai que l’inluition se trouve aussi dans la démonstration , mais ce n'est pas tout A la fois; car il faut retenir dans sa mémoire l'intuition de la convenance que l’idée moyenne a avec celle A laquelle nous l'avons comparée auparavant , lorsque uous venons A la comparer avec l’idée suivante ; et plus il y a d'idées moyennes dans une démonstration , plus on est en danger de se tromper. Car il faut remarquer et voir d'une connaissance de simple vue chaque convenance ou disconvenance des idées qui entrent dans la démonstration , en chaque degré de la déduction , et retenir cette liaison dans la mémoire justement comme elle est; de sorte que l’esprit doit être assuré que nulle partie de ce qui est nécessaire

« féricurs à Uni d’êtres intelligent* ••, non* «roos I «vintage « de n’être point contrôlée visiblement dans ce globe, ou « nous tenons sens contredit le premier rang ; et avec « toute l'ignorance on nous sommes plongés , nous avons a toujours le plaisir de ne rien voir qui nous surprisse a

pour former la démonstration n’a été omise ou négligée. C’est ce qui rend certaines démonstrations longues, embarrassées, et trop difficiles pour ceux qui n’ont pas assez de force et d'étendue d'esprit pour apercevoir distinctement, et pour retenir exactement et en bon ordre tant d'articles particuliers. Ceux même qui sont capables de débrouiller dans leur tête ces sortes de spéculations compliquées sont obligés quelquefois de les faire passer plus d’une fois en revue avant que de pouvoir parvenir à une connaissance certaine. Mais du reste , lorsque l’esprit retient nettement et d’une connaissance de simple vue le souvenir de la convenance d'une idée avec une autre, et de celle-ci avec une troisième, et de cette troisième avec une quatrième , etc. , alors la convenance de la première et de la quatrième est une démonstration , et produit une connaissance certaine qu’on peut appeler connaissance raisonnée, comme l'autre est une connaissance intuitive.

§ 16. Pour suppléer à ees bornes étroites de la

raison, il ne nous reste que te jugement,

fondé sur des raisonnements probables.

il y a , en second lieu , d'autres idées dont on ne peut juger qu'elles conviennent ou disconviennent , autrement que par l’entremise d'autres idées qui n'ont point de convenance certaine avec les extrêmes, mais seulement une convenance ordinaire ou vraisemblable ; et c’est sur ces idées qu’il y a occasion d’exercer le jugement , qui est cet acquiescement de l’esprit par lequel on suppose que certaines idées conviennent entre elles , en les comparant avec ces sortes de moyens probables. Quoique cela ne s'élève jamais jusqu'à la connaissance, ni jusqu'à ce qui en fait le plus bas degré, cependant ces idées moyennes lient quelquefois les extrêmes d une manière si intime , et la probabilité est si claire et si forte, que l'assentiment la suit aussi clairement que la connaissance suit la démonstration. L’excellence et l’usage du jugement consiste à observer exactement la force et le poids de chaque probabilité , et à en faire une juste estimation ; et ensuite , après les avoir , pour ainsi dire , toutes sommées exactement, à se déterminer pour le côté qui emporte la balance.

S 1 7. Intuition , démonstration , jugement.

La connaissance intuitive est la perception

de la convenance ou disconvenance certaine de deux idées , comparées Immédiatement ensemble.

La connaissance raisonnée est la perception de ia convenance ou disconvenance certaine de deux Idées par l'intervention d’une' ou de plusieurs autres idées.

Le jugement est la pensée ou la supposition que deux idées conviennent ou disconviennent , par l'intervention d'une ou de plusieurs idées , dont l'esprit ne voit pas la convenance ou la disconvenance certaine avec ces deux idées, mais qu'il a observé être frequente et ordinaire.

S 18. Conséquences déduites des paroles, et conséquences déduites des idées.

Quoiqu'une grande partie des fonctions de la raison , et ce qui en fait le sujet ordinaire , ce soit de déduire une proposition d'une autre , ou de tirer des conséquences par des paroles, cependant le principal acte du raisonnement consiste à trouver la convenance ou la disconvenance de deux idées par l’entremise d'une troisième, comme un homme trouve par le moyen d'une toise que la même longueur convient à deux maisons qu’on ne saurait rapprocher l'une de l’autre, pour en mesurer l'égalité par Juxta-position. Les mots ont leurs conséquences , comme signes de telles ou telles idées; et les choses conviennent ou disconviennent, selon ce quelles sont réellement , mais nous ne pouvons le découvrir que par les Idées que nous en avons.

S 1 9. Quatre sortes d’arguments.

Avant que d’en finir à ce sujet, il ne sera pas inutile de faire quelques réflexions sur quatre sortes d’arguments dont les hommes ont coutume de se servir en raisonnant avec les autres hommes , pour les entraîner dans leurs propres sentiments , ou du moins pour leur imposer une sorte de respect qui les empêche de contredire , ou les réduise au silence.

Le premier, ad verecundiam.

Le premier est de citer les opinions des personnes qui , par leur esprit , par leur savoir, par l'éminence de leur rang , par leur puissance , ou par quelque autre cause, se sont fait un nom, et ont établi leur réputation sur l'estime commune avec une certaine espèce d’autorité. Lorsque les

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