‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 311 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

hommes sont élevés à quelque dignité , on croit qu’il ne sied pas bien ù d’autres de les contredire en quoi que ce soit, et que c’est blesser la modestie de mettre en question l’autorité de ceux qui en sont déjà en possession. Quand un homme ne se rend pas promptement à des décisions d'auteurs approuvés que les autres embrassent avec soumission et avec respect , on est porté à le censurer comme un homme tiop plein de vanité; et l’on regarde comme l’effet d’une grande insolence que quelqu'un ose établir un sentiment particulier et le soutenir contre le torrent de l’antiquité , ou le mettre en opposition avec celui de quelque savant docteur ou de quelque fameux écrivain. C’est pourquoi celui qui peut appuyer ses opinions sur une telle autorité croit dès lors être en droit de prétendre à la victoire , et il est tout prêt à taxer d’impudence quiconque osera les attaquer. C’est ce qu’on peut appeler , à mon avis , un argument ad vencundiam.

$ 20. Le second, ad ignorantiam.

U n second moyen , dont les hommes se servent pour porter et forcer, pour ainsi dire , les autres à soumettre leur jugement aux décisions qu'ils ont prononcées eux-mêmes sur l’opinion dont on dispute , c’est d’exiger de leur adversaire qu'il admette la preuve qu'ils mettent en avant , ou qu’il en assigne une meilleure. C’est ce que j’appelle un argument ad ignorantiam.

S 21 .Le troisième, ad horainem.

Un troisième moyen , c'est de presser un homme par les conséquences qui découlent de ses propres principes , ou de ce qu’il accorde luiméme. C'est un argument déjà connu sous le titre d’argument ad hominnn.

Le quatrième, ad judicium.

Le quatrième consiste à employer des preuves tirées de quelqu'une des sources de la connaissance ou de la probabilité. C'est ce que j’appelle un argument ad judicium. Et c’est le seul de tous les quatre qui soit accompagné d'une véritable instruction, et qui nous avance dans le chemin de la connaissance. Car 1° de ce que je ne veux pas contredire un homme par respect , ou par quelque autre considération que celle de la conviction , il ne s’ensuit point que son opinion soit raisonnable. 2° Ce n’est pas à dire qu'un autre homme soit dans le bon chemin , ou que

je doive entrer dans le même chemin que lui , par la raison que je n’en connais point de meilleur. S° Dès là qu'un homme m’a fait voir que j'ai tort , il ne s’ensuit pas qu'il ait raison luimême. Je puis être modeste, et par cette raison ne point attaquer l’opinion d'un autre homme. Je puis être ignorant , et n’être pas capable d'en produire une meilleure. Je puis être dans l'erreur , et un autre peut me faire voir que je me trompe. Tout cela peut me disposer peut-être à recevoir la vérité, mais ne contribue en rien à m’en donner la connaissance ; elle doit être le résultat des preuves , des arguments , et d’une lumière qui naisse de la nature des ehoses mêmes, et non de ma timidité , de mon ignorance et de mon erreur

' * Il faut sans doute faire différence entre ce qui est •< bon à dire et ce qui est vrai k croire. Cependant , « comme la plupart des vérités peuvent être soutenues » hardiment, il y a quelques préjugés contre une vérité « qu'il faut cacher. L’argument ad ignorantiam est bon

- dans les cas à présomption , où 11 est raisonnable de se

- tenir à une opinion, jusqu’à ce que le contraire soit

- prouvé. L’argument ad hominem a cet ('(Tel , qu’il « montre que l’une ou l’autre assertion est fausse, et que « l’adversaire s’est trompé, de quelque manière qu’on le « prenne. On pourrait encore apporter d’autres arguments « dont on se sert ; par exemple, celui qu’on pourrait ap-

- peler ad verliginem, lorsqu’on raisonne ainsi : Si cette « preuve n’eat point replie, nous n’avons aucun moyen « de parvenir à la certitude sur le sujet dont il s'agit , ce « qu'on prend pour une absurdité. Cet argument est bon ■ en certains cas , comme si quelqu'un voulait nier les « vérités primitives et immédiates, par exemple, qu’ao-

- cune chose ne saurait être et ne pas être en même

- temps ; car, s’il avait raison , il n’y aurait aucun moyen

- de connaître quoi que ce soit. Mais, quand on s’est fait

- certains principes, et qu’on les veut soutenir, parce » qu'autrement tout le système de quelque doctrine reçue s tomberait , l’argument n’est point décisif. Car il fini dis-

- tlnguer entre ce qui est nécessaire pour soutenir nos

- connaissances el entre ce qui sert de fondement à nos « doctrines reçues ou à nos pratiques. Oo s’est servi quel « quefois, chex les jurisconsultes , d’un raisonnement ap- « prochant, pour justifier la condamnation ou la torture « des prétendus sorciers, sur la déposition d'autres ac- « cusés du mémo crime ; car on disait : Si cet argument •> tombe, comment les convaincrons-nous? Et quelque

- fois, en matière criminelle, certains auteurs prétendent » que , dans les faits où la conviction est pins difficile , « des preuves plus légères peuvent passer pour suffisantes. « Mais re n’est pas une raison. Cela prouve seulement qu'il s faut employer plus de soin , et non pas qu’on doit croire « plus légèrement, excepté dans les crimes extrêmement s dangereux , comme par exemple en matière de haute

- trahison , où celle considération est de poids, non pas

• pour condamner un homme, mais pour l’empêcher de

* noire ; de sorte qu’il peut y avoir un milieu , non pas « entre coupable et non coupable , mais entre la con- « damnation cl le rriiroi , dans les jugements où la lei

- et la coutume l'admettent. *

5 îï. Ce qui est selon la ration, au-dessus de ta raison, et contraire à la raison.

Par ce que noua venons de dire de la raison , nous pouvons être en état de former quelque conjecture sur cette distinction des choses , en tant qu’elles sont selon la raison , au-dessus de la raison , et contraires à la raison.

I. Par celles qui sont selon la raison , j'entends ces propositions dont nous pouvons découvrir la vérité en examinant et en suivant les idées qui nous viennent par voie de sensation et de réflexion , et que nous trouvons véritables ou probables par des déductions naturelles.

II. J'appelle au-dessus de la raison les propositions dont nous ne voyons pas que la vérité ou la probabilité puisse être déduite de ces principes par le secours de la raison.

III. Enfin les propositions contraires à la raison sont celles qui ne peuvent i accorder ou compatir avec nos idées claires et distinctes. Ainsi, l’existence d’un Dieu est selon ta raison ; l'existence de plus d’un Dieu est contraire à la raison ; et la résurrection des morts est au-dessus de la raison. De plus , comme ces mots , au-dessus de la raison, peuvent être pris dans un double sens , savoir , pour ce qui est hors de la sphère de la probabilité , ou hors de celle de la certitude , je crois que c’est aussi dans ce sens étendu qu’on dit quelquefois qu’une chose est contraire a la raison

S Î4. La raison et la foi ne sont point deux choses opposées.

Le mot raison est encore employé dans un autre usage , par où il est opposé à la foi : et, quoique ce soit IA une manière de parler fort

■ • J* trouve quelque chose à remarquer sur la défini-

• lion que l'on donne ici de ce qui e»l au-dessus de la

• raison , au moins en 1a rapportant S l'usage reçu de « cette phrase, car ii me semble que de la manière que

• cette définition est énoncée , elle vs trop loin d'un coté « et pus anses loin de l’autre..... U semble donc que ta

• question est non pas si l'existence d’un lait , ou la vérité

• d’une proposition , peut être déduite des principes dont

• se sert la raison, c’est-A-dire, de la sensation et de la ré- « fleikm , ou bien des sens externes et internes , mais si

• un esprit créé est capable de connaître le remmené de

• ce fait, ou la raison a priori de celte vérité. De sorte

• qu'on peut ilire que ce qui est au dessus de la raison « peut bien être appris, mais il ne peut pas être compris » par les voies el les forces de la raison créée , quelque

• grande el relevée qu’elle soit. Il est réservé à IJieu seul

• de l'entendre, ranime il appartient à lui seul de le

• mettre en fait. •

impropre en elle-même, cependant elle est si fort autorisée par l’usage ordinaire , que ee serait une folie de vouloir s'opposer ou remédier A cet inconvénient. Je crois seulement qu’il ne sera pas mal à propos de remarquer que , de quelque manière qu’on oppose la foi à la raison , la foi n’est autre chose qu'un ferme assentiment de l’esprit , lequel assentiment étant réglé comme il doit être , ne pent être donné A aucune chose que sur de bonnes raisons ; et par conséquent il ne saurait être opposé à la raison. Celui qui croit , sans avoir aucune raison de croire , peut être amoureux de ses propres fantaisies , mais il n’est pas vrai qu'il cherche la vérité dans l'esprit qu’il la doit chercher , ni qu'il rende une obéissance légitimé à son maître , qui voudrait qu’il fit usage des facultés de discerner les objets , desquelles il l'a enrichi pour le préserver des méprises et de l'erreur. Celui qui ne les emploie pas A cet usage , autant qu’il est en sa puissance , a beau voir quelquefois la vérité , Il n'est dans le bon chemin que par hasard ; et je ne sais si le bonheur de cet accident excusera l’irrégularité de sa conduite. Ce qu'il y a de certain , au moins , c'est qu’il doit être comptable de toutes les fautes où 11 s’engage : au lieu que celui qui fait usage de la lumière et des facultés que Dieu lui a données , et qui s’applique sincèrement à découvrir la vérité par tes secours et l'habileté qu'il a , peut avoir cette satisfaction , en faisant son devoir comme une créature raisonnable , qu’encore qu’il vint A dc pas rencontrer la vérité , sa recherche ne laissera pas d'être recompensée. Car celui-là règle toujours bien son assentiment , et le plaee comme ii doit, lorsqu'en quelque cas , ou sur quelque matière que ce soit , il croit , ou refuse de croire , selon que sa raison l'y conduit. Celui qui fait autrement pèche contre ses propres lumières, et abuse de ses facultés , qui ue lui ont été données ponr aucune autre fin que pour chercher et suivre la plus claire évidence et la plus grande probabilité ’. Mais parce que la raison et la foi

• « J'applaudit fort M Loche dé vouloir que le loi soit

• fondée en raison : sens aria , pourquoi préférerions-nous « la Bible à l'Alcoran , ou aux anciens livres des Bramioe* ?

■ Aussi nos théologiens et sutres savants l'ont bien re- « connu , et c'est ce qui nous a lait avoir de si beaux ou- - vrages delà vérité de la religion chrétienne, et tant de « belles preuves qu’un a mises en avant contre les païens > et autres mécréants anciens et modernes. Aussi les

• personnes sapes ont toujours tenu pour suspects reux

■ qui ont prétendu qu’il ne fallait point se mettre en peina « des raisons et des preuves, quand il s’agü dc croira.

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