‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 312 sur 423 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

De U foi el de U raison, et de leni» bornes distinctes.

§ 1. // est nécessaire de connaître les tomes de la foi el de la raison.

Nous avons montré ci-dessus , 1° que nous sommes nécessairement dans l’ignorance, et que toutes sortes de connaissances nous manquent là où les idées nous manquent ; 2” que nous sommes dans l’ignorance et dépourvus de connaissance raisonnée , dès que les preuves nous manquent; 3° que la connaissance générale et la certitude nous manquent partout où les idées spécifiques , claires et déterminées , viennent à nous manquer ; 4° et enlin que la probabilité nous manque pour diriger notre assentiment dans des matières où nous n’avons ni connaissance par nous-mêmes, ni témoignage de la part des autres hommes , sur quoi notre raison puisse se fonder.

De ces quatre choses présupposées , on peut venir , je pense , à établir les bornes qui sont entre Ia foi et la raison : connaissance dont le défaut a certainement produit dans le monde de

« Chose impossible, en effet, S moins que croire ne si- « pnifie réciter, on répéter, et laisser passer sans s’en s mettre en peine , comme font bien des gens, et comme s c'est même le caractère de quelques nations plus que s d'autres... Uestvrai que, de notre temps, une personne

• de la plus grande élévation disait qu’en matière de foi « il fallait se crever les yeux pour voir clair, et Tertullien « dit quelque part : Ceci est vrai , car U est impossible ; s it le faut croire, car c’est une absurdité. Mais, si

■ l'inleatiou de ceux qui s’expriment de celte manière est

• bonne , toujours les expressions sont outrées, et peu-

■ vent faire du tort. Saint Paul parle plus juste , kmpi'U

• dit que la sagesse de Dieu esl folie devant les hommes , « parte que les hommes ne jugent des choses que suivant « leur expérience , qui est extrêmement bornée, et ton! > ce qui n’y esl point conforme leur parait une absurdité.

• Mais ce jugement est fort téméraire , car II y a même

• une Infinité de choses naturelles qui passeraient à nos « yeux pour absurdes, si ou nous h-s racontait, comme

• la glace qu’on disait couvrir nos rivières le jianit au roi « de Siam. Mais l'ordre de la nature même, n'étant d’au.

■ cune nécessité métaphysique , n'esl fondé que dans le

• bon piaiair de Dieu ; de sorte qu'il s'en peut éloigner,

• par des raisons super ii-nrea de la grice, quoiqu'il n’y « faille point aller que sur de bonnes preuves, qui ne - peuvent venir que du témoignage de Dieu IuPmême,

■ où l’on doit déférer absolument , lorsqu’il est dûment

• vérifié »

grandes disputes, et peut-être bien des méprises , si tant est qu’il n’y ait pas causé aussi de grands désordres. Car, avant que d’avoir déterminé jusqu'où nous devons prendre pour guide la raison , et jusqu’où la foi doit nous conduire , c’est en vain que nous disputerons , et que nous tâcherons de nous convaincre l'un l’autre sur des matières de religion.

S 2. Ce que c’est que la foi et la raison, en tant

qu'elles sont distinctes Cune de Foutre.

Je trouve que dans chaque secte on se sert avec plaisir de la raison, tant qu'on en peut tirer quelque secours ; et que , dès que la raison vient à manquer à quelqu'un , de quelque secte qu'il soit , 11 s’écrie aussitôt : C’est ici un article de foi , et qui est au-dessus de la raison. Mais je ne vois pas comment ils peuvent argumenter contre une personne d'un autre parti , ou convaincre un antagoniste qui se sert de la même défaite , sans poser des bornes précises entre la foi et la raison ; ce qui devrait être le premier point établi dans toutes les questions où la foi a quelque part.

Ici donc la raison , comme distincte de la foi, est , à mon sens , la découverte de la certitude ou de la probabilité des propositions ou vérités que l’esprit parvient à connaître par des déductions tirées d’idées qu’il a acquises à l’aide de ses facultés naturelles , c’est-à-dire , par sensation ou par réflexion.

La fol , d’un autre côté , est l’assentiment qu’on donne à toute proposition qui n’est pas ainsi fondée sur des déductions de ia raison , mais sur le crédit de celui qui les propose comme venant de la part de Dieu par quelque communication extraordinaire. Cette manière de découvrir des vérités aux hommes est ce que nous appelons révélation.

§ 3. Nulle nouvelle idée simple ne peut être

introduite dans Fesprit par une révélation

traditionnelle.

Premièrement donc , Je dis que nul homme inspiré de Dieu ne peut, par aucune révélation, communiquer aux autres hommes aucune nouvelle idée simple qu’ils n’eussent auparavant par voie de sensation ou de réflexion. Car, quelque impression qu’il puisse recevoir immédiatement lui-même de la maiu de Dieu, si cette révélation est composée de nouvelles idées simples , elle ne peut être introduite dans l'esprit d’un autre homme par des paroles ou par aucun autre si-

gue ; parce que les paroles ne produisent point d'autres idées par leur opération immédiate sur nous que celles de leurs sons naturels : et c’est par l'habitude que nous avons prise de les employer comme signes qu’ils excitent et réveillent dans notre esprit des idées qui y ont cté^auparavant , et non d’autres. Car , des mots vus ou entendus ne rappellent dans notre esprit que les idées dont nous avons coutume de les prendre pour signes , et ne sauraient y introduire aucune idée simple parfaitement nouvelle et auparavant inconnue. 11 en est de même à l'égard de tout autre signe , qui ne peut nous donner à connaître des choses dont nous n'avons jamais eu auparavant aucune idée.

Ainsi , quelques choses qui eussent été découvertes à saint Paul lorsqu'il fut ravi dans le troisième ciel , quelques nouvelles idées que son esprit y eût reçues , toute la description qu’il peut faire de ce lieu aux autres hommes , c'est que ce sont des • choses que l’œil n’a point vues, « que l'oreille n'a point ouïes , et qui ne sont « jamais entrées dans le cœur de l’homme. » Et , supposé que Dieu fit connaître suniaturellement à un homme une espèce de créatures qui habitent , par exemple , dans Jupiter ou dans Saturne , pourvues de six sens (car personne ne peut nier qu’il ne puisse y avoir de telles créatures dans ces planètes) , et qu’il vint à imprimer dans son esprit les idées qui sont introduites dans l’esprit de ces habitants de Jupiter ou de Saturne par ce sixième sens, cet homme ne pourrait non plus faire naître par des paroles, dans l'esprit des autres hommes , les idées produites par ce sixième sens , qu'on ne pourrait , parmi nous, par le son de certains mots, introduire l’idée d’une couleur dans l'esprit d’un homme qui , possédant les quatre autres sens dans leur perfection, aurait toujours été privé de celui de la vue. C’est donc uniquement de nos facultés naturelles que nous pouvons recevoir nos idées simples , qui sont le fondement et In seule matière de toutes nos notions et de toute notre connaissance ; et nous n'en pouvons absolument recevoir aucune par une révélation traditionnelle. Je dis une révélation traditionnelle , pour la distinguer d'une révélation originale. J’entends par l'une de ces expressions , la première impression qui est faite immédiatement par le doigt de Dieu sur l'esprit de quelque homme ; impression à laquelle nous ne pouvons assigner aucunes bornes ; et , par l’autre , j’entends ees impressions communiquées à d’au-

tres par des paroles , et par les voies ordinaires que nous avons de nous transmettre nos conceptions tes uns aux autres.

S -i. Lfi révélation traaitionneUe peut nous faire connaître des propositions qu'on peut comprendre par le secours de la raison , mais non pas avec autant de certitude que par ce dernier moyen.

Je dis, en second lieu , que les mêmes vérités que nous pouvons découvrir par la raison peuvent nous être communiquées par une révélation traditionnelle. Ainsi Dieu pourrait avoir communiqué aux hommes , par le moyen d’une telle révélation , la connaissance de la vérité d’une proposition d'Euclide , tout de même que les hommes viennent à la découvrir eux-mêmes par l’usage naturel de leurs facultés. Mais , dans toutes les choses de cette espece , la révélation n'est pas fort nécessaire , ni d'un grand usage ; parce que Dieu nous a donné des moyens naturels et plus sûrs pour arriver à cette connaissance. Car toute vérité que nous venons à découvrir clairement , par la connaissance et par la contemplation de nos propres idées, sera toujours plus certaine à notre égard que celles qui nous seront enseignées par une révélation traditionnelle. Car la connaissance que nous avons que cette révélation est venue premièrement de Dieu ne peut jamais être si sûre que la connaissance que produit en nous la perception clnire et distincte que nous avons de la convenance ou la disconvenance de nos propres idées-. Par exemple, s’il avait été révélé depuis quelques siècles que les trois angles d'un trinngle sont égaux à deux droits , je pourrais donner mon consentement a la vérité de cette proposition , sur la foi de la tradition qui assure qu'elle a été révélée ; mais cela ne parviendrait jamais à un si haut degré de certitude que la connaissance même que j'en aurais , en comparant et mesurant les idées que j'ai de deux angles droits et celles des trois angles d'un triangle. Il en sera de même d’un fait qu'on peut connaître par le moyen des sens. Par exemple , l'histoire du déluge nous est communiquée par des écrits qui tirent leur origine de la révélation ; cependant personne ne dira , je pense , qu’il a une connaissance aussi certaine et aussi claire du déluge que Noé qui le vit , ou qu’il en aurait en i lui-même s’il eût été alors en vie et qu’il l’eût j vu. Car l’assurance qu’il a que cette histoire est I écrite dans un livre qu'on suppose écrit par

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