‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 313 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVIII

Moïse , auteur inspiré , n'est pas plus grande que celle qu'il a par le moyen de ses sens : mais l’assurance qu'il a que c’est Moïse qui a écrit ce livre n’est pas si grande que s’il avait vu Moïse l’écrire ; et par conséquent , la certitude qu’il a que cette histoire est une révélation est toujours moindre que celle qui peut lui venir des sens.

S i. La révélation ne peut être reçue contre une claire évidence de la raison.

Ainsi , A l’égard des propositions dont la certitude est fondée sur la perception claire de la convenance ou de la disconvcnance de nos idées, qui nous est connue par une intuition Immédiate, comme dans les propositions évidentes par elles-mêmes ; ou par des déductions évidentes de la raison, comme dans les démonstrations , le secours de la révélation n'est point nécessaire pour gagner notre assentiment , et pour introduire ces propositions dans notre esprit ; parce que les voies naturelles , par où nous vient la connaissance , peuvent les y établir , ou l’ont déjà fait : ce qui est la plus grande assurance que nous puissions peut-être avoir de quoi que ce soit , hormis lorsque Dieu nous le révèle immédiatement ; et dans cette occasion même notre assurance ne saurait être plus grande que la connaissance que nous avons que c'est une révélation qui vient de Dieu. Mais je ne crois pourtant pas que , sous ce titre , rien puisse ébranler ou renverser une connaissance évidente , et engager raisonnablement aucun homme à recevoir pour vrai ce qui est directement contraire à une chose qui se montre à son entendement avec une parfaite évidence. Car nulle évidence , dont puissent être capables les facultés par où nous recevons de telles révélations, ne pouvant surpasser la certitude de notre connaissance intuitive (si tant est qu’elle puisse l’égaler ), il suit de la que nous ne pouvons Jamais prendre pour véritable aucune chose qui soit directement contraire à notre connaissance claire et distincte. Parce que l'év idence que nous avons , premièrement , que nous ne nous trompons point en attribuant une telle chose a Dieu, et, en second lieu , que nous en comprenons le vrai sens , ne peut jamais être si grande que l'évidence de notre propre connaissance intuitive , ipii nous fait apercevoir qu’il est impossible que deux idées , dont nous voyons intuitivement la disconvenance, puissent être regardées ou ad-

mises comme ayant une parfaite convenance entre elles. Et par conséquent, nulle proposition ne peut être reçue pour révélation divine , ou obtenir l’assentiment qui est dû à toute révélation émanée de Dieu , si elle est contradictoirement opposée à notre connaissance claire et de simple vue ; parce que ce serait renverser les principes et les fondements de toute connaissance et de tout assentiment. De sorte qu’il ne resterait plus de différence dans le monde entre la vérité et la fausseté , nulle mesure du croyable et de l'incroyable , si des propositions douteuses devaient prendre place devant des propositions évidentes par elles-mêmes, et si ce que nous connaissons certainement devait céder le pas à ce sur quoi nous sommes peut-être dans l’erreur. Il est donc inutile de presser comme articles de foi des propositions contraires à la perception claire que nous avons de la convenance ou de la disconvcnance d’aucune de nos idées. Elles ne sauraient gagner notre assentiment , sous ce titre , ou sous quelque autre que ce soit. Car la foi ne peut nous convaincre d’aucune chose qui soit contraire à notre connaissance ; parce que , encore que la foi soit fondée sur le témoignage de Dieu , qui ne peut mentir , et par qui telle ou telle proposition nous est révélée , cependant nous ne saurions être assurés qn’clle est véritablement une révélation divine, avec plus de certitude que nous ne le sommes de la vérité de notre propre connaissance ; puisque toute la force de la certitude dépend de la connaissance que nous avons que c’est Dieu qui a révélé cette proposition. De sorte que , dans ce cas , où l’on suppose que la proposition révélée est contraire à notre connaissance ou a notre raison , elle sera toujours en butte a cette objection , que nous ne saurions dire comment il est possible de concevoir qu'une chose vienne de Dieu , ce bienfaisant auteur de notre être, laquelle étant reçue pour véritable , doit renverser tous les fondements de connaissance qu'il nous a donnés, rendre toutes nos facultés inutiles , détruire absolument la plus excellente partie de son ouvrage, je veux dire , notre entendement , et réduire l’homme dans un état où il aura moins de lumière et de moyens de se conduire que les bêtes qui périssent. Car si l'esprit de l’homme ne peut jamuis avoir une évidence plus claire , ni peut-être si claire qu'une chose est de révélation divine , que celle qu’il a des principes de sa propre raison , il ne peut jamais avoir aucun fondement de renoncer a la pleine évidence (le

DE L’ENTENBEMENT HLMAIN.

sa propre raison , pour recevoir à la place une proposition dont la révélation n'est pas accompagnée d'une plus grande évidence que ces principes.

§ 8. Moins encore la révélation traditionnelle.

Jusque-là un homme a droit de faire usage de sa raison , et est obligé de l’écouter, même à l’égard d’une révélation originale et immédiate qu'on suppose avoir été faite à lui-même. Mais, pour tous ceux qui ne prétendent pas à une révélation immédiate , et de qui l'on exige qu'ils reçoivent avec soumission des vérités révélées à d’autres hommes, qui leur sont communiquées par des écrits que la tradition a fait passer entre leurs mains, ou par des paroles sorties de la bouche d’une autre personne , ils ont beaucoup plus besoin de la raison , et il n’y a qu’elle qui puisse nous engager à recevoir ces sortes de vérités. Car, ce qui est matière de foi étant seulement une révélation divine , et rien autre chose , la foi , à prendre ce mot pour ce que nous appelons communément foi divine, n’a rien à faire avec aucune autre proposition que celles qu’on suppose divinement révélées. I)c sorte que je ne vois pas comment ceux qui tiennent que la seule révélation est l’uniqne objet de la foi peuvent dire que c’est une matière de foi , et non de raison , de croire que telle proposition, qu’on peut trouver dans tel ou tel livre, est d’inspiration divine , à moins qu'ils ne sachent par révélation que cette proposition , ou toutes celles qui sont dans ce livre , ont été communiquées par une inspiration divine. Sans une telle révélation , croire ou ne pas croire que cette proposition ou ce livre ait une autorité divine ne peut jamais être une matière de foi , mais de raison; jusque-là que je ne puis venir à y donner mon consentement que par l’usage de ma raison , qui ne peut jamais exiger de moi , ou me mettre en état de croire ce qui est contraire à elle-même , étant impossible à la raison de porter jamais l’esprit à donner son assentiment à ce qu’cllemême trouve déraisonnable.

Par conséquent , dans toutes les choses où nous recevons une claire évidence par nos propres idées et par les principes de connaissance dont j'ai parlé d-dessus , la raison est le vrai juge compétent ; et , quoique la révélation , en s’accordant avec elle, puisse confirmer ses décisions, elle ne saurait pourtant, dans de tels cas, invalider ses décrets; et partout où nous nvons une decision claire et évidente de la raison , !

nous ne pouvons être obligés d’y renoncer, pour embrasser l’opinion contraire, sous prétexte que c’est une matière de fot ; car la foi ne peut avoir aucune autorité contre les décisions claires et expresses de la raison.

S 7. Les choses qui sont au-dessus de la raison.

Mais , en troisième lieu , comme il y a plusieurs choses sur quoi nous n’avons que des notions fort imparfaites, ou sur quoi nous n’en avons absolument point, et d'autres dont nous ne pouvons point connaître l'existence passée, présente ou à venir , par l'usage naturel de nos facultés; comme, dis-je, ces choses sont au delà de ce que nos facultés naturelles peuvent découvrir , et au-dessus de la raison , ce sont de propres matières de foi , lorsqu’elles sont révélées. Ainsi, qu'une partie des anges se soient révoltés contre Dieu, et qu’a cause de cela ils oient été privés du bonheur de leur premier état, et que les morts doivent ressusciter et vivre encore, ces choses, et autres semblables, étant au delà de ce que la raison peut découvrir, sont purement des matières de foi, avec lesquelles la raison n’a rien à voir directement.

S 8. Ou non contraires à la raison , si elles

sont révélées, sont des matières de foi.

Mais , parce que Dieu , en nous accordant la lumière de la raison , ne s’est pas ôté par là la liberté de nous donner, lorsqu'il le juge à prélats , le secours de la révélation sur les matières ou nos facultés naturelles sont capables de nous déterminer par des raisons probables ; dans ce cas, lorsqu'il a plu à Dieu de nous fournir ce secours extraordinaire , la révélation doit l’emporter sur les conjectures probables de la raison. Parce que l’esprit , n’étant pas certain de la vérité de ce qu’il ne connaît pas évidemment , mais sc laissant seulement entraîner à la probabilité qu’il y découvre , est obligé de donner son assentiment à un témoignage qu’il sait venir de celui qui ne peut tromper ni être trompé. Cependant, il appartient toujours à la raison de juger si c'est véritablement une révélation , et quelle est la signification des paroles dans lesquelles elle est proposée. Il est vrai que si une chose qui est contraire aux principes évidents de la raison , et à, la connaissance manifeste que l'esprit a de scs propres idées claires et distinctes, |>nsse pour révélation, il faut alors écouter la

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