‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 314 sur 423 · LIVRE IV, CH · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CH

raison sur cela , comme sur une matière dont elle a droit de juger; puisqu'un homme ne peut jamais connaître si certainement qu’une proposition, contraire aux principes clairs et évidents de ses connaissances naturelles, est révélée, ou qu'il entend bien les mots dans lesquels elle lui est proposée, qu’il connaît que la proposition contraire est véritable ; et par conséquent il est obligé de considérer, d'examiner cette proposition, comme une matière qui est du ressort de In raison , et non de la recevoir sans examen , comme un article de foi.

S 9. Il faut écouter la révélation élans eles matières où la raison ne saurait juger , ou dont elle ne peut porter que des jugements probables.

Premièrement donc , toute proposition révélée , de la vérité de laquelle l'esprit ne saurait juger par les facultés et notions naturelles , est pure matière de foi, et au-dessus de la raison.

En second lieu, toutes les propositions sur lesquelles l’esprit peut'se détermlucr , avec le secours de ses facultés naturelles , par des déductions tirées des idées qu'il a acquises naturellement, sont du ressort de la raison. Mais il y a toujours cette différence, qu'à l'égard de celles sur lesquelles l’esprit n’a qu'une évidence incertaine, n’étant persuadé de leur vérité que sur des fondements probables , qui n’empéchent point que le contraire ne puisse être vrai , sans faire violence à l’évidence certaine de ses propres connaissances, et sans détruire les principes de tout raisonnement ; à l’égard , dis-je , de ces propositions probables, une révélation évidente doit déterminer notre assentiment , et même contre la probabilité Car , lorsque les principes de

' « La question sur l'usage île U raison en llieoltigie a

- été des plus agitées, tant entre les sonnions et roux

• qu 'ou peut appeler catholiques , dans un sens générai ,

• qu'entre les réformés et les évangéliques, comme on

■ nomme préférablement, en Allemagne, ceux que plu-

- sieurs appellent mal A propos luthériens.... Ou a agité

- aussi la question fameuse , si ceux qui , sans avoir cou-

- naissance de la révélation du Vieux et du Nouveau Tes-

- lament, sont morts dans des sentiments d'une piété na-

- tureile, ont pu être sauvés parce moyen, et obtenir

■ rémission de leurs péchés... Saint Augustin , tout habile

- et pénétrant qu'il était, est allé jusqu'à condamner les

- enfants morts sans baptême, et les scolastiques parais-

■ sent avoir eu raison rie l’abandonner ; quoique des per-

- sonnes, habiles d'ailleurs , et quelques-unes d'un grand s mérite, mais d’une humeur uo peu misanthrope à cet

• égard, aient voulu ressusciter la doctrine de rc père,

VPITRE XVIII.

la raison n’ont pas fait voir évidemment qu'une proposition est certainement vraie ou fausse , en ce cas-lâ une révélation manifeste , comme un antre principe de vérité et un autre fondement d'assentiment, est propre à déterminer l’esprit; et ainsi la proposition appuyée de la révélation devient matière de foi , et au-dessus de la raison. Paree que, sur cet article particulier, la raison ne pouvant s'élever au-dessus de la probabilité , la foi a déterminé l’esprit là où la raison est venue à manquer, et In révélation a fait voir de quel côté se trouve la vérité.

S 1 0. Il faut écouler la raison dans des matières où elle peut fournir une connaissance certaine.

Jusque-là s'étend l’empire de la foi , et cela sans faire aucune v iolence ou aucun obstacle à la raison , qui n'est point blessée ou troublée , mais assistée et perfectionnée par de nouvelles découvertes de la vérité émanée de la source étemelle de toute connaissance. Tout ce que Dieu a révélé est certainement véritable , on n’en saurait douter. Et c’est là le premier objet de la fol. Mais, pour savoir si le point en question est une révélation ou non, il faut que la raison en juge, elle qui ne peut jamais permettra à l’esprit de rejeter une plus grande évidence , pour embrasser ce qui est moins évident , ni se déclarer pour la probabilité , par opposition à la connaissance et à la certitude. Il ne peut point y avoir d'évidence qu’une révélation connue par tradition vient de Dieu ( dans les termes que nous la recevons et dans le sens que nous l’entendons ) aussi claire et aussi certaine que celle des principes de In raison. C'est pourquoi nulle chose contraire ou incompatible avec des décisions de la raison , claires et évidentes par elles-mêmes , n'a droit d’être proposée ou reçue comme une matière de foi à laquelle la raison n’ait rien à voir. Tout ce qui est révélation divine doit prévaloir sur nos opinions, sur nos préjugés et nos intérêts , et est en droit d'exiger de l'esprit nn parfait assentiment. Cependant , une telle sou-

» cl l'aient peut-être outrée iîien nous en prend que

« I tien est plus philanthrope que tes hommes.. Mais Je s parti le plus sage est de ne t ien déterminer sur des pointa « si peu i unnus , et de se eonlenler de juger, en général ,

- que Dieu ne saurait rien faire qui ne soit plein de lande

- et de justice : Melius est (tubllare de oeruttis , t/tinm « htijare i le incertis. (Augustin, I. VIII, Geoes. ad lit. ■ r à ). ..

mission de notre raison à la foi ne renverse pus les limites de la connaissance , et n’ébranle pas les fondements de la raison , mais nous laisse la liberté d'employer nos facultés à l’usage pour lequel elles nous ont été données.

$ 11. Si l’on n’établit pas des bornes entre la foi et la raison, il n'y a rien de si fanatique ou de si extravagant en matière de religion qui puisse être réfuté.

Si l'on n’a pas soin de distinguer les différentes juridictions de la foi et de la raison , par le moyen de ces bornes, la raison ne sera absolument d'aucun usage en matière de religion , et Ton n’aura aucun droit de blâmer les opinions et les cérémonies extravagantes qu'on remarque dans la plupart des religions du monde. Car , c’est U cette habitude d’en appeler à la foi , par opposition à la raison , qu'on peut , je pense, attribuer en grande partie les absurdités dont la plupart des religions qui divisent le genre humain sont remplies. En effet , les hommes ayant été une fois imbus de cette opinion, qu’Hs ne doivent pas consulter la raison dans les choses qui regardent la religion, quoique visiblement contraires au sens commun et aux principes de toute leur connaissance , ont lâché la bride à leurs fantaisies et au penchant qu'ils ont naturellement vers la superstition. Par lâ ils ont été entraînés dans des opinions si étranges , et dans des pratiques si extravagantes en fait de religion, qu'un homme raisonnable ne peut qu’être surpris de leur folie , et que regarder ces opinions et ces pratiques comme des choses si éloignées d’être agréables à Dieu , cet Être suprême qui est la sagesse même , qu'il ne peut s'empêcher de croire qu’elles paraissent ridicules et choquantes à tout homme qui a l'esprit et le coeur bien fait. De sorte que, dans le fond , la religion qui devrait nous distinguer le plus des bêtes , et contribuer plus particulièrement à nous élever , comme des créatures raisonnables , au-dessus des brutes , est la chose en quoi les hommes paraissent souvent le plus déraisonnables , et plus insensés que les bêtes mêmes. Credo quia impossible est, je le crois parce qu'il est Impossible , est une maxime qui peut passer dans un homme de bien pour un emportement de zèle ; mais ce serait une fort méchante règle pour déterminer les hommes dans le choix de leurs opinions ou de leur religion.

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