‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 316 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIX

ou par la force d’une démonstration , les arguments qui déterminent notre assentiment sont les garants et le gage de sa probabilité à notre égard , et nous ne pouvons la recevoir que pour ce que ces arguments la font voir à notre entendement. De sorte que, quelque autorité que nous donnions à une proposition, an delà de celle qu'elle reçoit des principes et des preuves sur quoi elle est appuyée , on en doit attribuer la cause au penchant qui nous entraîne de ce côté-là ; et c’est déroger d’autant à l’amour de la vérité, qui ne pouvant recevoir aucune évidence de nos passions, n’en doit recevoir non plus aucune teinture.

S a. D'où vient le penchant qui porte les hommes à imposer leurs opinions aux autres.

Une suite constante de cette mauvaise disposition d’esprit , c'est de s'attribuer l’autorité de prescrire aux autres nos propres opinions. Car le moyen qu’il puisse presque arriver autrement, sinon que celui qui a imposéà sa propre croyance soit prêt d’imposer à la croyance d’autrui ? Qui peut attendre raisonnablement qu'un homme emploie des arguments et des preuves convaincantes auprès des autres hommes, si son entendement n’est pas accoutumé à s'en servir pour lui-méme, s'il fait violence à ses propres facultés, s'il tyrannise son esprit et usurpe une prérogative uniquement due à la vérité , qui est d’exiger l’assentiment de l’esprit par sa seule autorité , c’est-à-dire, à proportion de l’évidence que la vérité emporte avec elle î

S S. La force de l'enthousiasme.

A cette occasion je prendrai la liberté de considérer un troisième fondement d’assentiment , auquel certaines gens attribuent la même autorité qu’à la foi ou à la raison , et sur lequel ils s’appuient avec une aussi grande confiance. Je veux parier de l'enthousiasme , qui , renonçant entièrement à la raison, voudrait établir la révélation sans elle , mais qui , par là, détruit en effet la raison et la révélation tout à la fois, et leur substitue de vaincs fantaisies qu’on a forgées soi-même, et qu’on prend pour un fondement solide de croyance et de conduite.

S 4. Ce que c’est que ta raison et la révélation.

La raison est une révélation naturelle , par où le père des lumières , la source éternelle de toute connaissance , communique aux hommes cette portion de vérité qu'il a mise à la portée

de leurs facultés naturelles. Et la révélation est la raison naturelle , augmentée par un nouveau fonds de découvertes émanées immédiatement de Dieu , et dont la raison établit la vérité , par le témoignage et les preuves qu’elle emploie pour montrer qu’elles viennent effectivement de Dieu. De sorte que celui qui proscrit la raison pour faire place à la révélation , éteint ces deux flambeaux tout à la fois , et fait la même chose que s’il voulait persuader à un homme de s’arracher les yeux , pour mieux recevoir , par le moyen d’un télescope , la lumière éloignée d une étoile qu’il ne peut voir par le secours de scs yeux.

$ 5. Source de l’enthousiasme.

Mais les hommes , trouvant qu’une révélation immédiate est un moyen plus facile pour établir leurs opinions , et pour régler leur conduite, que le travail de raisonner juste ( travail pénible , ennuyeux , et qui n'est pas toujours suivi d’un heureux succès ) , il ne faut pas s'étonner qu’ils aient été fort sujets à prétendre avoir des révélations , et à se persuader à eux-mêmes qu’ils sont sous la direction particulière du ciel , par rapport à leurs actions et à leurs opinions ; surtout à l’égard de celles qu’ils ne peuvent justifier par les principes de la raison , et par les voies qui conduisent ordinairement à In connaissance. Aussi voyons-nous que , dans tous les siècles, les hommes en qui la mélancolie s’unit à la dévotion , et à qui la bonne opinion qu'ils avaient d’eux-mêmes a persuadé qu’ils avaient une plus étroite familiarité avec Dieu , et plus de part à sa faveur que les autres hommes , se sont souvent flattés d’avoir un commerce immédiat avec la divinité , et de fréquentes communications avec l'esprit divin. On ne peut nier que Dieu ne puisse illuminer l’entendement par un rayon venu immédiatement de cette source de lumière : ils s’imaginent que c'est là ce qu'il a promis de faire ; et , cela posé , qui peut avoir plus de droit de prétendre à cet avantage que ceux qui sont son peuple particulier, choisi de sa main , et soumis à ses ordres ?

s 6. Ce que c’est que l'enthousiasme.

Leurs esprits ainsi prévenus, quelque opinion frivole qui vienne à s’établir fortement dans leur fantaisie, c’est une illumination qui vient de l'esprit de Dieu , et qui a en même temps une autorité divine ; et , à quelque action extravagante qu’ils se sentent portés par une forte

inclination, ils concluent que c'est une vocation, ou une direction du ciel , qu'il» sont obliges de suivre. Cest un ordre d'en haut , ils ne sauraient errer en l'exécutant.

J 7. Je suppose que c’est la ce qu’il faut entendre proprement par enthousiasme , qui, sans être fondé sur la raison ou sur la révélation divine, mais procédant de l’imagination d'un esprit échauffé ou plein de lui-méme , n’a pas plutôt pris racine quelque port, qu’il a plus d’influence sur les opinions et les actions des hommes que la raison ou la révélation , prises séparément ou jointes ensemble. Car les hommes ont beaucoup de penchant à suivre les impulsions qu'ils reçoivent d’eux-mêmes ; et il est sur que l'homme agit avec plus de vigueur, lorsque c'est un mouvement naturel qui l'entraîne tout entier. Car une pensée dominante s’étant une fois emparée de l’esprit , comme un nouveau principe , emporte aisément tout avec elle ; lorsque, s'élevant au-dessus du sens commun , et délivrée du joug de la raison et de l’obstacle de la réflexion , elle s'est transformée en une autorité divine, et lorsqu'elle est en même temps soutenue par notre inclination et par notre propre tempérament.

S 8. L’enthousiasme pris faussement pour un sentiment.

Quoique les opinions et les actions extravagantes où l’enthousiasme a engagé les hommes dussent suffire pour les précautionner contre ce faux principe, qui est si propre à les jeter dans l'égarement, tant à l'égard de leur croyance qu'à l’égnrd de leur conduite ; cependant, l’amour que les hommes ont pour ce qui est extraordinaire , la commodité et la gloire qu’il y a d'être inspiré et élevé au-dessus des voies ordinaires et communes de parvenir à la connaissance , flattent si fort la paresse , l’ignorance et la vanité de quantité de gens , que lorsqu'ils sont une fois entêtés de cette manière de révélation immédiate, de cette espèce d’illumination sans recherche , de certitude sans preuves et sans examen , il est difficile de les tirer de là : la raison est perdue pour eux. « Ils sc sont élevés au-

■ dessus d’elle ; Ils volent la lumière Infuse dans

■ leur entendement, et ne peuvent sc tromper.

■ Cette lumière y parait visiblement : semblable

■ à l’éclat d’un beau soleil , elle sc montre cllc- « même , et u'a besoin d'autre preuve que de sa «propre évidence. Ils sentent, disent-ils, la main • de Dieu, qui les pousse intérieurement : ils

« sentent les impulsions de l’esprit , et ils ne .. peuvent se tromper sur ce qu’ils sentent. • C’est par là qu’ils se défendent , et qu'ils se persuadent que la raison n’a rien à démêler avec ce qu’ils voient et ce qu’ils sentent en eux-mêmes.

• Ce sont des choses dont ils ont une expérience « sensible , qui sont par conséquent au-dessus de

• tout doute et n’ont besoin d'aucune preuve.

■ Ne serait-on pas ridicule d’exiger d’un homme

■ qu’il eût à prouver que la lumière brille , et

■ qu’il la voit ? Elle est elle-même une preuve

• (le son éclat , et n’en peut avoir d’autre. Lors-

• que l’esprit divin porte la lumière dans nos

• âmes, il en écarte les ténèbres, et nous voyons « cette lumière , comme nous voyous celle du

• soleil en plein midi, sans avoir besoin que le «crépuscule de la raison nous la montre. Cette

■ lumière , qui vient du ciel , est vive , claire et

■ pure , elle porte sa propre démonstration avec

• elle ; et il est aussi naturel de prendre un ver

• luisant pour nous aider à voir le soleil que

• d'examiner ce rayon céleste à l’aide de notre

■ raison , qui n'est qu'une faible et obscure

■ clarté. ■

5 9. Tel est le langage ordinaire de ecs gens-là. Ils sont assurés parce qu’ils sont assurés; et leurs persuasions sont droites, parce qu’elles sont fortement établies dons leur esprit. Car c’est à quoi sc réduit tout ce qu’ils disent, après qu’on l’a dépouillé des métaphores prises de vue et du sentiment, dont ils l'enveloppent. Cependant ce langage figuré leur impose si fort, qu’il leur tient lieu de certitude pour eux-mêmes, et de démonstration à l’égard des autres.

§ to. Comment on peut reconnaître l’enthousiasme.

Mais examinons avec un peu ae sang-froid cette lumière intérieure et ce sentiment sur lesquels ils se fondent avec tant d’assurance. Il y a, disent-ils, une lumière claire au-dedans d’eux , et ils volent. Ils ont les sens bien ouverts, et ils sentent. Ils en sont assurés, et ne voient pas qu'on puisse le leur disputer. Car, lorsqu’un homme dit qu’il voit ou qu'il sent, personne ne peut lui nier qu'il voie ou qu'il scute. Mais qu'ils me permettent à mon tour de leur faire ici quelques questions. Celte vue est-elle la jicrception (te la vérité d’uue proposition , ou de ceci , que c’est une révélation qui vient de Dieu 7 Ce sentiment est-il une perception d'une inclination ou fantaisie de faire quelque chose , ou bicu de

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