‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 317 sur 423 · LIVRE IV. CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE XIX

l'esprit de Dieu qui produit eu eux cette iuclination ? Ce sont là deux perceptions fort différentes , et que nous devons distinguer soigneusement , si nous ne voulons pas nous abuser nous-mêmes. Je puis apercevoir la vérité d'une proposition , et cependant ne pas apercevoir que c'est une révélation immédiate de Dieu. Je puis apercevoir dans Euclide la vérité d’une proposition, sans qu'eile soit ou que j’aperçoive qu’elle soit une révélation. Je puis apercevoir aussi que je n'en ai pas acquis la connaissance par une voie naturelle ; d'où je puis conclure qu’elle m’est révélée, sans apercevoir pourtant que c'est une révélation qui vient de Dieu ; parce qu'il y a des esprits qui , sans en avoir reçu la commission de la part de Dieu, peuvent exciter ces idées en moi , et les présenter à mon esprit dans un tel ordre que j'en puisse apercevoir la connexion. De sorte que la connaissance d’une proposition qui vient dans mon esprit, je ne sais comment , n’est pas une perception qu’elle vienne de Dieu. Moins encore une forte persuasion que cette proposition est véritable , est-elle une perception qu'elle vient de Dieu , ou même qu’elle est véritable ? Mais , quoiqu'on donne à une telle pensée le nom de lumière et de vue , je crois que ce n'est tout au plus que croyance et confiance : et la proposition qu’ils supposent être une révélation n’est pas une proposition qu’ils connaissent véritable , mais qu’ils présument véritable. Car lorsqu'on connaît qu’une proposition est véritable, la révélation est inutile; et il est difficile de concevoir comment un homme peut avoir une révélation de ce qu’il connaît déjà. Si donc c’est une proposition de la vérité de laquelle ils soient persuadés , sans connaître qu’eile soit véritable , ce n’est pas voir , mais croire , quel que soit le nom qu'ils donnent à une telle persuasion. Car ce sont deux voies par où la vérité entre dans l'esprit , tout à fait distinctes , de sorte que l'une n’est pas l’autre. Ce que je vois, je connais qu'il est tel que je le vois , par l'évidence de la chose même. Et ce que je crois , je le suppose véritable , sur le témoignage d’autrui. Mais je dois connaître que ce témoignage a été rendu ; autrement , quel fondement peut avoir ma croyance? Je dois voir que c’est Dieu qui me révèle cela , ou bien je ne vois rien. La question se réduit donc à savoir comment je connais que c’est Dieu qui me révèle cela , que cette impression est faite sur mon âme par son Saint-Esprit , et que je suis par conséquent obligé de la suivre. Si je ne connais

pas cela , mon assurance est sans fondement , quelque grande qu’elle soit , et toute la lumière dont je prétends être éclairé n'est qu'euthousiasme. Cor , soit que la propositon qu’on suppose révéléê soit en elle-même évidemment véritable , ou visiblement probable , ou incertaine, à en juger par les voies ordinaires de la connaissance , la vérité qu’il faut établir solidement et prouver évidemment , c'est que Dieu a révélé eette proposition , et que ce que je prends pour révélation a été mis certainement dons mon esprit par lui-même, et que ce n’est pas une illusion qui ait été insinuée par quelque autre esprit , ou excitée par ma propre fantaisie. Car, si je ne me trompe, ces gens-là prennent une telle chose pour vraie , parce qu’ils présument que Dieu l’a révélée. Cela étant, ne leur est-il pas de la dernière importance d'examiner sur quel fondement ils présument que c'est une révélation qui vient de Dieu ? Sans cela , leur confiance ne sera que pure présomption, et cette lumière, dont Us sont si fort éblouis, ne sera autre chose qu'un feu follet qui les promènera sans cesse autour de ce cercle : C'est une révélation, parce que je le crois fortement; et je le crois, parce que c’est une révélation.

$ 11. L'enthousiasme ne saurait prouver qu’une proposition vient de Dieu.

A l’égard de tout ce qui est de révélation divine , il n’est pas nécessaire de le prouver autrement qu’en faisant voir que c’est véritablement une inspiration qui vient de Dieu ; car ect être , qui est tout bon et tout sage , ne peut ni tromper ni être trompé. Mais , comment pourrons-nous connaître qu'une proposition que nous avons dans l’esprit est une vérité que Dieu nous a inspirée , qu’il nous a révélée , qu’il expose lui-même à nos yeux , et que pour cet effet nous devons croire? C'est ici que l’enthousiasme manque de l’évidence à laquelle il prétend. Car les personnes prévenues de eette imagination se glorifient d’une lumière qui les éclaire , à ce qu'ils disent , et qui leur communique la connaissance de telle ou telle vérité. Mais , s’ils connaissent que c'est une vérité, ils doivent la connaître ou par sa propre évidence ou par les preuves naturelles qui In démontrent visiblement. S’ils voient et connaissent que c’est une vérité , par l’une de ces deux voies, Ils supposent en vain que c’est une révélation; car ils connaissent que cela est vrai , par la meme voie que tout autre homme le peut connaître

naturellement , sans le secours de la révélation, puisque c'est effectivement ainsi que toutes les vérités que des hommes non inspirés viennent à connaître entrent dans leurs esprits et s’y établissent, de quelque espèce qu'elles soient. S’ils disent qu’ils savent que cela est vrai, parce que c'est une révélation émanée de Dieu, la raison est bonne : mais alors on leur demandera comment ils connaissent que c'est une révélation qui vient de Dieu. S’ils disent qu’ils le connaissent par la lumière que la chose porte avec elle , lumière qui brille, qui éclate dans leur âme , et à laquelle ils ne sauraient résister ; je les prierai de considérer si cela signifie autre chose que ce que nous avons déjà remarque , savoir , que c’est une révélation , parce qu’ils croient fortement que cela est véritable ; toute la lumière dont ils parlent n'étant qu'une persuasion fortement établie dans leur esprit , mais dont la vérité n’a aucun fondement. Car pour des fondements raisonnables, tirés de quelque preuve qui montre que c’est une vérité , ils doivent reconnaître qu’ils n'en ont point ; parce que , s'ils eu ont , ils ne la reçoivent plus comme une révélation, mais sur les fondements ordinaires sur lesquels on reçoit d'autres vérités; et s'ils croient qu’une chose est vraie , parce qu'elle est révélée, et qu’ils n'aient point d'autre raison pour prouver qu’elle est révélée , siuon qu'ils sont pleinement persuadés quelle est véritable , sans aucun autre fondement que cette même persuasion , ils croient que c'cst une révélation , seulement parce qu’ils croient fortement que c’est une révélation ; ce qui est un fondement très-peu sur , soit pour y appuyer nos opinions , soit pour régler notre conduite. Et , je le demande , quelle autre cause peut être plus propre à nous précipiter dans les erreurs les plus extravagantes , que de prendre ainsi notre propre fantaisie pour notre suprême et unique guide , et de croire qu'une proposition est véritable , ou qu’une action est juste, seulement parce que nous le Croyons? lai fbree de nos persuasions n’est nullement une preuve de leur rectitude. Les choses courbées peuvent être aussi roides et difficiles à plier que celles qui sont droites ; et les hommes peuvent être aussi affirmatifs à l'égard de l'erreur qu’à l’égard de In vérité. Et comment expliquer autrement ce fanatisme ardent et intraitable dans des partis différents et directement opposés? En effet, si la lumière que chacun croit être dans son esprit, et qui, dans ce cas , n'est autre chose que la force de sa propre

persuasion , si cette lumière , dis-je , est une preuve que la chose dont on est persuadé vient de Dieu, des opinions contraires peuvent avoir le même droit de passer pour des inspirations. Alors Dieu ne sera pas seulement le père de la lumière, mais de lumières diamétralement opposées, qui conduisent les hommes dans des routes contraires ; de sorte que des propositions contradictoires seront des vérités divines , si la force de l'assurance, quoique destituée de fondement, peut prouver qu'une proposition est une révélation divine.

§ H. La force de la persuasion ne prouve point qu’une proposition vienne de Dieu.

Cela ne saurait être autrement , tant que la force de la persuasion sera prise pour un motif de croire , et qu'on regardera la confiance où l’on est que l'on a raison , comme une preuve de la vérité. Saint Paul lui-même croyait bien faire , et être appelé à foire ce qu’il faisait , quand il persécutait les chrétiens , croyant fortement qu’ils avaient tort. Cependant c'était lui qui se trompait , et non pas les chrétiens. Les gens de bien sont toujours hommes sujets à se méprendre , et souvent fortement engagés dans des erreurs qu’ils prennent pour autant de vérités divines , qui brillent dons leur esprit avec le dernier éclat.

S 13. Ce que c'cst que lumière dans C esprit.

La lumière , dans l’esprit , la vraie lumière , n'est ou ne peut être autre chose que l'évidence de la vérité de quelque proposition que ce soit; et , si ce n’est pas une proposition évidente par clto-mêmc , toute la lumière qu'elle peut avoir vient de la clarté et de la validité des preuves sur lesquelles on la reçoit. Parler d'aucune autre lumière dans l'entendement , c'cst s’abandonner aux ténèbres ou à la puissance du prince des ténèbres, et nous livrer nous-mêmes à i’illusion , de notre propre consentement , pour croire le mensonge. Car , si la force de la persuasion est la lumière qui nous doit servir de guide , je demande comment on pourra distinguer entre les inspirations du Saint-Esprit et les illusions de Satan , qui peut se transformer en un ange de lumière. Ceux qui sont conduits par ce fils du matin le prennent aussi fermement pour une vraie illumination , c’est-à-dire, sont aussi fortement persuades qu’ils sont éclairés par l'esprit de Dieu , que ceux que cet esprit éclaire véritablement. Ils acquiescent à cette fausse lumière ,

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