‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 320 sur 423 · Les fausses règles de probabilité · texte numérisé non relu

Les fausses règles de probabilité

S 2. t 0 Le manque de preuves.

une grande partie du genre humain est inévitablement engagée dans une ignorauce invincible des preuves sur lesquelles d'autres fondent leurs opinions , et qui sont effectivement nécessaires pour les établir. La plupart des hommes , dis-je , ayant assez « faire à trouver les moyens de soutenir leur vie, ne sont pas en état de s'appliquer à ces savantes et laborieuses recherches.

Obj ection.

Premièrement , par le manque de preuves , je n’entends pas seulement le défaut de preuves qui ne sont nulle part , et que par conséquent on ne saurait trouver ; mais le défaut même des preuves qui existent , ou qu’on peut découvrir. Ainsi , un homme manque de preuves lorsqu’il n’a pas la commodité ou l’opportunité de faire les expériences et les observations qui servent à prouver une proposition , ou lorsqu'il n’a pas la commodité de recueillir les témoignages des autres hommes , et d'y faire les réflexions qu'il faut. Et tel est l’état de la plus grande partie des hommes qui sont obligés h un travail assidu, asservis h la nécessité d'une basse condition, et dont toute la vie se passe uniquement à chercher les moyens de subsister. La commodité que ces sortes de gens peuvent avoir d'acquérir des connaissances et de faire des recherches est ordinairement resserrée dans des bornes aussi étroites que leur fortune. Comme ils emploient tout leur temps et tous leurs soins à apaiser leur faim ou celle de leurs enfants , leur entendement ne se remplit pas de beaucoup d'instruction. Un homme qui consume toute sa vie dans un métier pénible ne peut pas plus s'instruire de cette diversité de choses qui se font dans le monde , qu’un cheval de somme qui ne va jamais qu'au marché par un chemin étroit et bourbeux ne peut devenir habile dans la carte du pays. Il n’est pas possible qu'un homme qui ignore les longues , qui n’a ni loisir , ni livres , ni la commodité de converser avec différentes personnes , soit en état de rassembler les témoignages et les observations qui existent , et qui sont nécessaires pour prouver plusieurs propositions , ou plutôt la plupart des propositions que l'on juge les plus importantes dans les sociétés humaines; ou pour découvrir des fondements d’assurance aussi solides que la croyance des articles qu'il voudrait bétir dessus est jugée nécessaire. l)e sorte que , dans l’état naturel et constant où se trouvent les choses de ce monde, et Selon la constitution des affaires humaines ,

S 3. Quel sera le sort de ceux qui manquent de preuves ?

Réponse.

Dirons-nous donc que la plus grande partie des hommes sont livrés, par la nécessité de leur condition, à une ignorance inévitable des choses qu'il leur importe le plus de savoir ? Cor , c'est sur celles-là qu'on est naturellement porté à faire cette question. Est -ce que le gros des hommes n'est conduit au bonheur ou à la misère que par un hasard aveugle? Est-ce que les opinions courantes , et les guides autorisés dans chaque pays, sont  chaque homme une preuve et une assurance suflisante pour risquer , sur leur foi , ses plus chers intérêts , et même son bonheur ou son malheur éternels ? Ou bien faudra-t-il prendre pour oracles certains et infaillibles de la vérité ceux qui enseignent une chose dans la chrétienté , et une autre en Turquie ? Ou, est-ce qu'un pauvre paysan sera éternellement heureux pour avoir eu l'avantage de naître en Italie; et un homme de journée perdu sans ressource , pour avoir eu le malheur de naître en Angleterre ? Je ne veux pas rechercher Ici combien certaines gens peuvent être prêts à avancer quelques-unes de ces choses ; ce que je sais certainement , c'est que les hommes doivent reconnaître pour véritable quelqu’une de ces suppositions (qu'ils choisissent celle qu’ils voudront) ou bien tomber d'accord que Dieu a donné aux hommes des facultés qui suflisent pour les conduire dans le chemin qu'ils devraient prendre , s’ils les employaient sérieusement à cct usage , lorsque leurs occupations ordinaires leur en donnent le loisir. Personne n’est si fort occupé du soin de pourvoir à sa subsistance, qu'il n’ait aucun moment de reste pour penser à son Ame et pour s'instruire de ce qui regarde la religion ; et si les hommes étaient autant appliqués A cela qu’ils le sont à des choses moins importantes , il n'y en a point de si pressé par la nécessité, qu'il ne pût trouver le moyeu d’employer plusieurs

intervalles de loisir à se perfectionner dans cette espece de connaissance *.

$ 4. Obstacles opposés à l'esprit de recherche.

Outre ceux que la modicité de leur fortune empêche de cultiver leur esprit , il y en a d'autres , qui sont assez riches pour avoir des livres et les autres commodités nécessaires pour éclaircir leurs doutes et leur faire connaître la vérité ; mais ils sont comme tenus au secret par les lois de leur pays , et par les précautions rigoureuses de ceux qui ont intérêt h les tenir dans l'ignoraivce , de peur qu'en devenant plus éclaires Ils ne soient moins disposés & les croire. Ceux-là sont aussi loin , et même plus loin de la liberté et des occasions favorables à une franche investigation de la vérité, que les malheureux condamnés à un travail journalier , dont nous parlions tout à l'heure ; et , quoique dans une condition , en apparence , grande et élevée , ils sont réduits à une étroitesse de pensées (s'il le faut ainsi dire) , et comme entravés dans la partie d’eux-mêmes qui devrait être la plus libre, je veux dire leur entendement. C'est ce qu'on observe généralement dons les pays où l'on prend 9oin de propager la vérité , sans l'appuyer sur des connaissances réelles; où les hommes sont contraints d'ndopter au hasard la religion de l’État , et , par conséquent , d'admettre aveuglément certaines opinions ; à peu pris comme les gens de la dernière classe du peuple avalent les pilules d'un churlatan , sans savoir de quoi elles sont composées, ni quel effet elles doivent produire , et sans avoir autre chose à faire que de croire qu’elles les guériront. Mais la condition des premiers est encore plus misérable que celle des derniers , en ce que ceux-là n'ont pas la liberté de refuser d'adopter ce que peut-être ils auraient rejeté , ni de choisir le médecin à qui iis veulent confier le soin de leur conduite.

s 5. 2e Cause de l’erreur : défaut d'habileté pour faire valoir les preuves.

En second lieu, ceux qui manquent d’habileté pour faire valoir les preuves qu'ils ont, pour

1 « La charité nous fait juger qoe Dieu fait pour les « personnes de lionne volonté , élevées dans les épaisses « ténèbres des erreurs les plus dangereuses, tout ce que « sa bonté et sa justice demandent, quoique peut-être « d’une manière qui nuus est inconnue Je reconnais

• qu*on n’a pas mémo cotte 1 h>ii ne volonté sans la grâce - de Dieu ; d’autant que tout bien, naturel ou surnaturel, « vient de lui : mais c’est toujours assez qu’il ne faut

• qu'avoir la volonté, et qu’il est impossible que Dieu

ainsi dire , sous la main , qui ne sauraient retenir dans leur esprit une suite de conséquences , ni peser exactement de combien les preuves et les témoignages contraires l’emportent les uns sur les autres , après avoir assigné à chaque circonstance sa juste valeur ; tous ceux-là , dis-je , qui ne sont pas capables d'entrer dans cette discussion , peuvent être aisément entraînés a recevoir des propositions qui ne sont pas probables. Il y a des gens d'un seul sy llogisme , et d’autres de deux seulement. D'autres sout capables d'avancer encore d'un pas , mais vous attendrez en vain qu'ils aillent plus avant ; leur compréhension ne s’étend point au delà. Ces sortes de gens ne peuvent pas toujours distinguer de quel côté se trouvent les plus fortes preuves , ni par conséquent suivre constamment l’opinion qui est en elle-même la plus probable. Or, qu'il y ait une telle différence entre les hommes , sous le rapport de l’intelligence , c’est ce que je ne crois pas qui soit mis en question par tout homme qui a eu quelque conversation avec ses voisins, quoiqu'il n’ait jsmais eu occasion de fréquenter, d’une part la cour et la bourse, ou de l'autre les hêpitaux et les petites maisons '. Soit que cette différence qu'on remarque dans l'intelligence des hommes vienne de quelque défaut dans les organes du corps particulièrement formés pour la pensée , ou de ce que leurs facultés sont grossières ou intraitables faute d’usage ; ou , comme le croient quelques-uns , de la différence naturelle des il mes mêmes des hommes ; ou de quelques-unes de ecs choses, ou de toutes prises ensemble, c'est ce qu’il n'est pas nécessaire d’examiner en cet endroit. Mais, ce qu’ilyad’évident, c'est qu’il se rencontre , dans les divers entendements, dans les conceptions et les raisonnements des hommes , une si grande variété de degrés , qu'on peut assurer, sans faire tort au genre humain , qu’il y a une plus grande différence , à cet égard , entre certains hommes et d'autres hommes, qu’entre certains hommes et certaines bétes. Mais de savoir d'où vient cela , c’est une question spéculative qui , bien que d'une grande

« puisse demander une condition plus facile et plus rai- « suunalde. ■

1 « Quant S ceux qui manquent de capacité , il y en a s peut-être moins que l’on ne pense, et je croîs que le

- lion sens arec l'application peuvent suflire à tout re qui « ne demande pas de la promptitude... Quelque difTéreuce « originale qu’il y ail entre nus Ames (comme je croia en s effet qu'il y en al, il est toujours sûr que* l'une pourratt

- aller aussi loin que l'autre (mais non pas peut-être aussi s vile) , si clic était mruée comme il faut -

Page 1