LIVRE IV, CHAPITRE XX
conséquence , ne fait pourtant rien à mon présent dessein.
§ fl. 3° Défaut de volonté.
En troisième lien , il y a une autre sorte de gens (fui manquent de preuves, non qu'elles soient au delà de leur portée, mais parce qu’ils ne veulent pas en faire usage. Quoiqu'ils aient assez de bien et de loisir , et qu’ils ne manquent ni de talents ni d'autres secours, ils n'en sont pas plus avancés pour cela. Un violent attachement au plaisir, ou une constante application aux affaires, détournent ailleurs les pensées de quelques-uns ; une paresse et une négligence générale, ou bien une aversion particulière pour les livres , pour l’étude et la méditation , empêchent d'nvoir absolument aucune pensée sérieuse : et quelques-uns, craignant qu’une recherche exempte de toute partialité ne fût point favorable aux opinions qui s'accommodent le mieux avec leurs préjugés, leur manière de vivre et leurs desseins , se contentent de recevoir , sans examen et sur la foi d'autrui , ce qu'ils trouvent qui leur convient le mieux, et qui est autorisé par la mode. Ainsi , quantité de gens , même de ceux qui pourraient faire autrement , passent leur vie sans s’informer des probabilités qu’il leur importe de connaître , bien loin d'en faire l'objet d’un assentiment fondé en raison ; quoique ces probabilités soient si près d'eux, qu'ils n'ont qu'à tourner les yeux vers elles pour en être frappés. On connaît des personnes qui ne veulent pas lire une lettre qu’on suppose porter de méchantes nouvelles; et bien des gens évitent d'arrêter leurs comptes, ou de s’informer même de l'état de leur bien , parce qu'ils ont sujet de craindre que leurs affaires ne soient en fort mauvaise posture. Pour moi , je ne saurais dire comment des personnes, à qui de grandes richesses donnent le loisir de perfectionner leur entendement , peuvent s’accommoder d’une molle et lâche ignorance. Mais il me semble que ceux-là ont une idée bien basse de leur âme , qui emploient tous leurs revenus à des provisions pour le corps, sans songer à en employer aucune partie à se procurer les moyens d’acquérir des connaissances; qui prennent un grand soin de paraître toujours dans un équipage propre et brillant, et se croiraient malheureux avec des habits d'étoffe grossière, ou avec un justaucorps rapiécé; et qui pourtant souffrent sans peine que leur âme paraisse avec une livrée tout usée et couverte de méchants haillons, telle qu’elle lui a été présen-
tée par le hasard , ou par le tailleur de son pays ; c'est-à-dire, pour quitter la métaphore, imbue des opinions vulgaires que ceux qu’ils ont fréquentés leur ont biculquées. Je n’insisterai point ici pour faire voir combien cette conduite est déraisonnable , dans des personnes qui pensent à un état à venir , et à l'intérêt qu’ils y ont ( ce qu’un homme raisonnable ne peut s’empêcher de faire quelquefois) ; je ne remarquerai pas non plus quelle honte c'est , à des gens qui méprisent si fort l'instruction , de se trouver ignorants dans des choses qu’ils sont intéressés à connaître. Mais une chose au moins qui vaut la peine d'être considérée par ceux qui se disent gentilshommes et de bonne maison , c’est qu 'encore qu’ils regardent le crédit, le respect, la puissance et l'autorité, comme des apanages de leur naissance et de leur fortune, ils trouveront pourtant que tous ces avantages leur seront enlevés par des gens d'une plus basse condition, qui les surpassent en connaissances. Ceux qui sont aveugles, seront toujours conduits par ceux qui voient , ou bien Ils tomberont dans la fosse; et celui dont l’entendement est ainsi plongé dans les ténèbres est sans doute le plus esclave et le plus dépendant de tous les hommes ’. Nous avons montré, dans les exemples précédents, quelques-unes des causes de l’erreur où s’engagent les hommes, et comment il arrive que des doctrines probables ne sont pas toujours reçues avec un assentiment proportionné aux raisons qu’on peut avoir de leur probabilité. Du reste, nous n’avons considéré jusqu’ici qne les probabilités dont on peut trouver des preuves , mais qui ne se présentent point à l'esprit de ceux qui embrassent l’erreur.
S 7. 4° Fausse mesure de probabilité.
Il y a , en quatrième et dernier lieu , une autre sorte de gens, qui, lors même que les probabilités
1 « Pour ce qui se rapporte à la foi , plusieurs regardent « la pensée qui les pourrait porter S la discussion comme
■ une tentation du démon , qu’ils ne croient pouvoir mieux « surmonter qu’en tournent l’esprit 4 toute autre chose... « Sans doute il serait 4 souhaiter que les hommes qui ont
• du pouvoir eussent de la connaissance 4 proportion ; « mais , quand le détail des arts, dea sciences, de l’ids- « toire et des langues n’y serait pas, un jugement solide « et exercé, et une connaissance des choses également s grande et générale (en un mot, un auwtmo rrrum),
• pourrait suffire. Et, comme l'empereur Auguste avait
• uu abrégé des forces et lxvoins de l’État, qu’il appelait « Brévia rervin imperii , ou poun-ait avoir un abrégé des « intérêts de l’homme, qui mériterait d’être appelé fn-
• chiridion sapientite (Manuel de sagesse), si tes hommes
■ voulaient avoir soin de ce qui leur inmorte le plus. »
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réelles sont clairement exposées à leurs yeux, ne se rendent pourtant pas aux raisons manifestes sur lesquelles Ils les voient établies, mais suspendent leur assentiment, ou le donnent a l'opinion la moins probable, l-es personnes exposées à ce danger sont celles qui ont adopté de fausses mesures de probabilité, que l’on peut réduire à ces quatre :
I . Propositions gui ne sont ni certaines ni évidentes en elles-mêmes ( mais douteuses et fausses ) , prises pour principes.
a. Hypothèses reçues.