‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 324 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XX

de discours qui soient si serrés, si clairs et si justes, qu'ils ne puissent fournira la plupart des gens un prétexte assez plausible de former ce doute , et de s'empêcher d'y donner leur consentement , sans avoir à sc reprocher d'agir contre la sincérité ou contre la raison , par le moyen de celte ancienne réplique : non persuadebis , cliain si persuaseris , - quoique je ne puisse

• vous réoondre, je ne me rendrai pourtant

• point. »

S 14. î. Arguments supposés pour le parti contraire.

En second lieu , je puis échapper aux probabilités manifestes et suspendre mon consentement sur ce fondement, que Je ne sais pas encore tout ce qui peut être dit en faveur du parti contraire. C'est pourquoi , bien que je sois battu , il n’est pas nécessaire que je me rende , ne connaissant pas les forces qui sont en réserve. C’est un refuge contre la conviction , qui est si ouvert et d'une si vaste étendue , qu’il est difficile de déterminer dans quels cas on est tout à fait dans l'impossibilité d'y recourir.

S 1 S. Quelles probabilités déterminent l’assentiment.

Tl y a pourtant a cela des bontés ; et lorsqu'un homme a recherché soigneusement tous les fondements de probabilité et d’improbabilité, lorsqu’il a fait tout son possible pour s'informer sincèrement detoutes les part icuiaritésdelaquestiou, et qu’il a assemblé exactement toutes les raisons qu’il a pu découvrir des deux cAtés; dans In plupart des cas, il peut parvenir àeonnaltre en somme de quel cêté se trouve la probabilité. Car, sur certaines matières de raisonnement, il y a des preuves quj , étant des suppositions fondées sur une expérience universelle, sont si fortes et si claires; et, sur certains points de fait, les témoignages sont si universels, qu’on ne peut leur refuser son consentement De sorte que nous pouvons conclure , à mon avis , qu'à l’égard des propositions où ( encore que les preuves qui sc présentent à nous soient fort considérables) , on a pourtant des raisons suffisantes de soupçonner qu’il y a de l'ambiguïté dans les termes , ou qu'on peut produire des preuves d'un aussi grand poids en faveur du parti contraire; alors l’assentiment, la suspension ou le dissentiment sont souvent des actes volontaires. Mats, lorsque les preuves sont de nature à rendre la chose en question extrêmement probable , sans avoir un fondement suffi-

sant de soupçonner qu'il y ait rien de sophistique dans les termes (ce qu'on peut découvrir avec un peu d'application), ni des preuves également fortes de l'autre cAté, qui n'aient pas encore été découvertes (ce qu'en certains cas la nature de la chose peut encore montrer clairement à un homme attentif) ; je crois , dis-je , que dans cette occasion un homme qui a considéré mûrement ces preuves, ne peut guère refuser son consentement au cAté de la question qui parait avoir le plus de probabilité. S'agit-il , par exemple , de savoir si des caractères d'imprimerie , mêlés confusément ensemble, pourront se trouver souvent rangés de telle manière qu'ils tracent sur le papier un discours suivi; ou si un concours fortuit d'atomes qui ne sont pas dirigés par un agent intelligent, pourra former plusieurs fois des corps d’une certaine espèce d'animaux ; dans ces cas et autres semblables , il n’y a personne qui , s'il y fait quelque réflexion, puisse douter le moins du monde quel parti prendre, ou être dans la moindre incertitude à cet égard. Enfin, lorsque la clmse étant indifférente de sa nature, et entièrement dépendante des témoins qui en attestent la vérité , il ne peut y avoir aucun lieu de supposer qu'il y ait des témoignages aussi spécieux contre que pour le fait attesté, duquel on ne peut s’instruire que par voie de recherche, comme est, par exemple, de savoir s’il existait à Rome , il y a 1700 ans, un homme tel que Jules César; dans tous les cas de cette espèce, dis-je, je no crois pas qu'il soit nu pouvoir d’un homme raisonnable de refuser son assentiment , et d'éviter de se rendre à de telles probabilités. Je crois, au contraire, que dans d’autres cas moins évidents il est au pouvoir d'un homme raisonnable de srspendre son asscutiment , et peut-être même de sc contenter des preuves qu'il a, si elles favorisent l’opinion qui convient le mieux avec son inclination ou son intérêt, et d’arrêter là ses recherches. Mais, qu’un homme donne son consentement au cAté où il voit le moins de probabilité, c’est une chose qui me parait tout à fait .impraticable, et aussi impossible qu’il l'est de croire qu’une même chose soit tout à la fois probable et non probable.

S 10. Dans quels cas il est en notre pouvoir de suspendre notre assentiment.

Comme la connaissance n'est pas plus arbitraire que la perception, je ne crois pas que l'assentiment soit plus en notre pouvoir que !a connaissance. Lorsque la convenance de deux

idées se montre u mon esprit, ou immédiatement , ou par le secours de la raison, je ne puis non plus refuser de l'apercevoir, ni éviter de la connaître, que je puis éviter de voir les objets vers lesquels je tourne les yeux et que je regarde en plein midi; et ce que je trouve le plus probable , apres l'avoir soigneusement examiné , je ne puis refuser d'y donner mon consentement. Mais, quoique nous ne puissions pas nous empêcher de connaître la convenance de deux idées, lorsque nous venons à l'apercevoir; ni de donner notre assentiment à une probabilité, des qu’elle se montre visiblement à nous, après un légitime examen de tout ce qui concourt à l’établir; nous pouvons pourtant arrêter les progrès de notre connaissance et de notre assentiment , en arrêtant nos perquisitions, et en cessant d'employer nos facultés à la recherche de la vérité. S'il n’en était pas ainsi, l'ignorance, l’erreur ou l'infidélité ne pourraient être un péché en aucun cas. Nous pouvons donc, en certaines rencontres, prévenir ou suspendre notre assentiment. Mais un homme versé dans l'histoire moderne ou ancienne peut-il douter s’il y a un lieu tel que Borne, ou s’il y a jamais eu un homme tel que Jules César? Sans doute, il y a des millions de vérités qu'un homme n’a aucun intérêt de connaître , ou dont il peut ne se pas croire intéressé A s’instruire : comme de savoir si Richard III 1 était bossu ou non , si Roger Bacon était mathématicien ou magicien, etc. Dans ces cas, et autres semblables , où personne n'a aucun intérêt à se déterminer d'un côté ou d’un autre (nulle de ses actions ou de ses desseins ne dépendant d'une telle détermination), il n’y a pas lieu de s'étonner que l'esprit embrasse l'opinion commune, ou se range au sentiment du |>remier venu. Ces sortes d’opinions sont de si peu d'importance, qu'on ne s'avise guère d’y faire plus d’attention qu'aux atomes insensibles qui s'agitent dans l'atmosphère. Elles sont dans l’esprit comme par hasard , et on les y laisse flotter en liberté. Mais , lorsque l’esprit juge que la proposition renferme quelque chose à quoi il prend intérêt , lorsqu'il croit que les conséquences qui suivent de ce qu'on la reçoit ou qu’on la rejette, sont importantes , et que le bonheur ou le mnlhcur dépendent de prendre ou de rejeter le bon parti, de sorte qu'il s'applique sérieusement à en rechercher et examiner la probabilité ; je pense qu'en ce cns-là nous n’avons pas le choix de nous déter-

' H'ü <r Angleterre.

miner pour le côté que nous vouions, s’il y a entre eux des différences tout à fait visibles. Dans ce cas, la plus grande probabilité déterminera , je crois , notre assentiment ; car , un homme ne peut pas plus éviter de donner son assentiment , ou de prendre pour véritable le côté où il aperçoit une plus grande probabilité, qu’il ne peut éviter de reconnaître une chose pour véritable, lorsqu’il aperçoit la convenance ou la disconvenance de deux idées quelconques.

Si cela est ainsi , le fondement de l’erreur doit consister dans de fausses mesures de probabilité, comme le fondement du vice dans de fausses mesures du bien '.

s 17- 4° L’au/orilé, fausse mesure de probabilité.

La quatrième et dernière fausse mesure de probabilité, que j'ai dessein de remarquer, et qui retient plus de gens dans l'ignorance et dans l’erreur que toutes les autres ensemble , c'est ce que j'ai déjà avancé dans le chapitre précédent, qui est de prendre pour règle de notre assentiment les opinions communément reçues parmi nos amis, ou dans notre parti , entre nos voisins, ou dans notre pays. Combien de gens qui n’ont point d'autre fondement de leurs opinions que l’honnêteté supposée, ou le nombre de ceux d’une même profession ! Comme si un honnête homme , ou un savant de profession ne pouvait point errer, ou que la vérité dût être établie par le suffrage de la multitude. Cependant , la plupart n’en demandent pas davantage pour se déterminer. Un tel sentiment a été attesté par la vénérable antiquité , il vient à moi sous le passeport des siècles précédents, donc, je suis à l’abri de l'erreur en le recevant : d'autres personnes ont été et sont dans la même opinion ( car c'est IA tout ce qu'on dit pour l'autoriser), et par con-

< « J’ai fait voir précédemment que noua ne croyons « jamais ce que nous voulons, mais bien ce que noua n voyons le plus apparent ; et que néanmoins nous pou* » vous noua faire croire indirectement ce que nous v oust Ions, en détournant l’attention d'un objet désagréable, « pour nous appliquer à un autre qui nous plaît. Ce qui « fait qu’en envisageant davantage les raisons d’un parti •t favori , nous le croyons enfin plus vraisemblable. Quant n aux opinions où nous ne prenons guère d’intérét, et que •• nous recevons sur des raisons légères, cela se fait parce

• que rien ne s’y oppose ; nous trouvons que l’opinion « qu'on nous fait envisager favorablement surpasse autant <t et plus le sentiment opposé (qui n’a* rien pour lui dans « notre perception) que s’il y avait eu beaucoup de rai* « sons de part et d’autre ; et nous nous apercevons de cet « avantage, sans penser à l'examen qui serait encore né*

* cessait e pour juger, mais où rien ne nous convie. »

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