‹ Œuvres de Locke et LeibnitzChapitre 325 sur 423 · LIVRE IV, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XX

séquent j’ai raison de l'embrasser. Un homme serait tout aussi bien foudé à jouer à croix ou pile , pour savoir quelles opinions il devrait embrasser, qu’à les choisir sur de telles règles. Tous les hommes sont sujets à l’erreur, et plusieurs sont exposés à y tomber en plusieurs rencontres, par passion ou par intérêt. Si nous pouvions voir les secrets motifs qui font agir les personnes de nom , les savants et les chefs de parti , nous ne trouverions pas toujours que cc soit le pur amour de la vérité qui leur a fait recevoir les doctrines qu’ils professent et soutiennent publiquement Une chose du moins fort certaine, c’est qu’il n’y a point d’opinion si absurde qu’on ne puisse embrasser sur le fondement dont je viens de parler; car on, ne peut nommer aucune erreur qui n'ait eu ses partisans. De sorte qu’un homme ne manquera jamais de sentiers tortus, s’il croit être dans le bon chemin partout où il découvre des sentiers que d’autres ont tracés *.

' « Les opinions reçues ont pour elles quelque chose

■ approchant de ce qu’on appelle présomption , chez k» « jurisconsultes ; et quoiqu’on ne soit poiut obligé île les

- suivre toujours sans preuves, on n’esl pas autorisé non « plus à les détruire dans l'esprit des autres , sans avoir « des preuves contraires. C’est qu’il n’est point permis de « rien changer sans raison. On a fort disputé sur Yargu- « ment tiré du grand nombre des approbateurs <fun

* sentiment; mais tout ce qu’on peut tirer de cet argu*

• meut, lorsqu'il s'agit d'approuver une raison, et non

■ pas d'attester un fait , ne peut être réduit qu'à ce que « je viens de dire. Et comme cent chevaux ne courent pas « plus vite qu’un cheval, quoi qulls puissent tirer davan- « tage, il en est de même de cent hommes comparés à un « seul ; Us ne sauraient aller plus droit , mais ils travaillo- « ront plus efficacement ; ils ne sauraient mieux juger, « mais ils seront capables de fournir plus de matière où « le jugement puisse être exercé. C'est ce qu’exprime le « proverlie : plus vident oculi quàm oculus. On le re- « marque dans les assemblées, où véritablement quantité r de considérations sont mises sur le tapis, qui seraient « peut-être échappées à un ou deux ; mais on court risque

- souvent de ne point prendre le meilleur parti, en con- « cluaiit sur toutes ces considérations , lorsqu'il n'y a « point de personnes habiles clmrgées de les considérer « et de les peser. C’est pourquoi quelques théologiens ju- « dideux du parti de Rome, voyant que l'autorité de » l'Église , c’e*t-à-dire celle des plus élevés en dignité et " des plus appuyés par la multitude, ne pouvait être sûre « en matière de raisonnement , l’ont réduite à la seule al-

- testation des faits, sous le nom de tradition... On peut

- distinguer entre enseigner et embrasser un sentiment :

■ il n'y a point de serment au monde, ni de défense, qui > puisse forcer un homme à demeurer dans la même opi- « nion , car les sentiment* sont involontaires en eux-

• mêmes : mais il se peut et doit abstenir d’enseigner une

* doctrine qui passe pour dangereuse , à moins qu’il ne s’y « trouve obligé en conscience. El en ce cas , il faut se dé-

■ clarer sincèrement et sortir de son poste , quand on a été

■ chargé d'enseigner, supposé qu'ou le puisse sans un

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S 18. Les hommes ne sont pas engagés dans un si grand nombre d'erreurs qu'on s’imagine.

Mais, malgré tout cc grand bruit qu'on fait dans le monde sur les erreurs et les diverses opinions des hommes, je suis obligé de dire, pour rendre justice au genre humain , qu'il n’y a pas tant de gens dnns l'erreur , et entêtés de fausses opinions , qu'on le suppose ordinairement : non que je croie qu'ils embrassent la vérité , mais parce qu'en effet , sur ces doctrines , dont on fait tant de bruit , iis n’ont absolument point d'opinion ni aucune pensée positive. Car , si quelqu’un prenait la peine de catéchiser un peu la plus grande partie des partisans de la plupart des sectes qu'on voit dans le monde , il ne trouverait pas qu’ils aient en eux-mémes aucun sentiment absolu sur ces matières qu'ils soutiennent avec tant d’ardeur : moins encore auraJt-ii sujet de penser qu’ils aient pris tels ou tels sentiments , sur l’examen des preuves et sur l'apparence des probabilités sur lesquelles ces sentiments sont fondés. Ils sont résolus de se tenir attachés au parti dans lequel l’éducation ou l’intérêt les a engagés ; et là, comme les simples soldats d’une armée, ils font éclater leurs clameurs et leur courage , selon qu'ils sont dirigés par leurs capitaines , sans jamais examiner la cause qu’ils défendent, ni même en prendre aucune connaissance. Si la vie d'un homme fait voir qu’il n’a aucun égard sincère pour la religion , quelles raisons pourrions-nous avoir de penser qu'il se rompt beaucoup la tête à étudier les opinions de son église , et examiner les fondements de telle ou telle doctrine? Il suffit à un te! homme d'obéir b ses conducteurs , d'avoir toujours la main et In langue prêtes a soutenir la cause commune, et de se rendre par là recommandable à ceux qui peuvent le mettre en crédit, lui procurer des emplois , ou de l'appui dans la société. Et voilà comment les hommes deviennent partisans et défenseurs des opinions dont ils n’ont jamais été convaiucus ou instruits , et dont ils n’ont même jamais eu dnns la tête les idées les plus superficielles. De sorte qu’cncore qu'on ne puisse point dire qu'il y ait dans le monde moins d’opinions absurdes ou erronées, qu'il n’y en a : il est pour-

. danger extrême, qui pourrait forcer S quitter sans bruit . Et ou ne voit guère d’autre moyen d'accorder les droits . du public et des particuliers : l'un devant empêcher ce <■ qu’il juge mauvais , et l'autre ne pouvant point se dis- . penser des devoirs exigés par sa conscietice. .

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tant certain qu’il y a moins de personnes qui y donnent un assentiment actuel , et qui les prennent faussement pour des vérités , qu’on ne s'imagine communément

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