CHAPITRE I
avant, après, nu dans le même temps que le corps commence d'être grossièrement organisé , ou d'avoir les principes de la vie (ce que je laisse discuter A ceux qui ont mieux médité sur cette matière que moi) ; quelque supposition , dis-je , qu'on fasse A cet égard , j'avoue qu’il m’est tombé en partage une de ces âmes posantes qui ne se sentent pas toujours occupées de quelque idée , et qui ne sauraient concevoir qu’il soit plus nécessaire A l'âme de penser toujours, qu'au corps d'être toujours en mouvement; la perception des Idées étant A l'âme , comme je crois, ce que le mouvement est au corps , savoir, une de ses opérations , et non pas ce qui en constitue l’essence *. D’où il s’ensuit que , quoique la pensée soit regardée comme l’action la plus propre A l'âme , il n’est pourtant pas nécessaire de supposer que l’âme pense toujours et qu’elle soit toujours en action. C’est IA peut-être le privilège de l'auteur et du conservateur de toutes choses , qui , étant infini dans ses perfections , ne dort ni ne sommeille jamais; ce qui ne convient point A aucun être fini , on du moins A un être tel que l'âme de l'homme. Nous savons certainement par expérience que nous pensons quelquefois ; d'ou nous tirons cette conclusion infaillible, qu’il y a en nous quelque chose qui a la puissance de penser. Mais de savoir si cette substance pense continuellement ou non , c’est de quoi nous ne pouvons nous assurer qu’autant que l'expérience nous en instruit. Car , dire que penser actuellement est une propriété essentielle A l’âme , c'est poser visiblement ce qui est en question , sans en donner aucune preuve ; do quoi l’on ne saurait pourtant se dispenser , A moins que ce ne soit une proposition évidente par elle-même. Or , J’en appelle A tout le genre humain pour savoir s'il est vrai que cette proposition, L’âme pense toujours, soit évidente par elle-même ■ , de sorte que chacun y donne son consentement dès qu’il l’entend pour la première fois. Je doute si j'ai pensé la nuit précédente ou non. Comme c’est une question de fait , c’est faire une pétition de principe que d’alléguer en preuve une supposition qui est la chose
’ - Une substance qui sera une fois en action le sera
■ toujours, car traites les impressions demeurent et sont
■ mêlées seulement avec d'autres nouvelles... On peut « croire que , ai le corps n'est jamais en repos , l'àme , qui « y répond ne sera jamais non plus sans perception. -
» - Je he le dis point non plus. 11 faut un peu de rai* " sonnernent et d'attention pour la trouver. Le vulgaire s s’en aperçoit aussi peu que de la pression de l'air et de - la rondeur de la terTe. »
même dont on dispute. Il n'y a rien qu'on no puisse prouver par cette méthode. Je n'ai qu'a supposer que toutes les pendules pensent tandis que le balancier est en mouvement ; et des là j’ai prouvé suffisamment et d'une manière Incontestable que ma pendule a pensé durant toute la nuit précédente. Mais quiconque veut éviter de se tromper soi-méme , doit établir son hypothèse sur un point de fait , et en démontrer In vérité par des expériences sensibles , et non pas se prévenir sur un point de fait en faveur de son hypothèse , c'est-à-dire, juger qu’un fait est vrai parce qu’il le suppose tel ; manière de prouver qui se réduit à ceci : il faut nécessairement que j’aie pensé pendant toute la nuit précédente , parce qu'un autre a supposé que je pense toujours , quoique je ne puisse pas apercevoir moi-méme que je pense effectivement toujours.
Je ne puis m’cmpéchcr de remarquer Ici que des gens passionnés pour leurs sentiments sont non-seulement capables d'alléguer en preuve une pare supposition de ce qui est en question , mais encore de faire dire à ceux qui ne sont pas de leur avis tout autre chose que ce qu'ils ont dit effectivement. C'est ce que j’ai éprouvé dans cette occasion ; car il s'est trouvé un auteur qui , ayant lu la première édition de cet ouvrage , et n’étant pas satisfait de ce que je viens d'avancer contre l'opinion de ceux qui soutiennent que l’âme pense toujours, me fait dire qu'une chose cesse d’exister parce que nous ne sentons pas qu'elle existe pendant notre sommeil. Étrange conséquence , qu'on ne peut m'attribuer sans avoir l'esprit rempli d'une aveugle préoccupatiop ! Car je ne dis pas qu’il n’y ait point d'âme dans l'homme, parce que, durant le sommeil, l'homme n’en a aucun sentiment ; mais je dis que l'homme ne saurait penser, en quelque temps que ce soit , qu'il veille ou qu'il dorme , sans s'en apercevoir. Ce sentiment n’est nécessaire à regard d’aucune chose , excepté nos pensées , auxquelles il est et sera toujours nécessairement attaché jusqu'à ce que nous puissions penser sans être convaincus en nous -mêmes que nous pensons.
Su. L'âme ne sent pas toujours qu'elle pense.
Je conviens que l'âme n'est jamais sans penser dans un homme qui veille , parce que c’est ce qu'emporte l'état d'un homme éveillé. Mais desavoir s'il ne peut pas convenir à tout l'homme,
y compris l'âme aussi bien que le corps, de dormir sans avoir aucun songe , c’est une question qui vaut la peine d'étre examinée par un homme qui veille ; car il n'est pas aisé de concevoir qu’une chose puisse penser , et ne point sentir qu’elle pense '. Que si l'âme pense dans un homme qui dort sans en avoir une perception actuelle, je demande si, pendant qu’elle pense de cette maniéré , elle sent du plaisir ou de la douleur , si elle est capable de félicité ou de misère ? Pour l'homme , je suis assuré qu'il n'en est pas plus capable dans ce temps-là que le lit ou la terre ou il est couché. Car d’être heureux ou malheureux sans en avoir aucun sentiment , c’est une chose qui me parait tout à fait incompatible. Que si l'on dit qu’il peut être que, tandis que le corps est accablé de sommeil, l'âme ait scs pensées, ses sentiments , ses plaisirs et ses peines , séparément et en elle-même , sans que l'homme s'en aperçoive et y prenne aucune part, il est certain que Socrate dormant et Socrate éveillé n’est pas la même personne , et que l'âme de Socrate , lorsqu’il dort , et Socrate qui est un homme composé de corps et d'âme lorsqu'il veille , sont deux personnes ; parce que Socrate éveille n'a aucune connaissance du bonheur ou de la misère de son âme qui y participe toute seule pendant qu'il dort , auquel état il ne s'en aperçoit point du tout , et n'y prend pas plus de part qu'au bonheur ou à la misère d’un homme qui est aux Indes et qui lui est absolument inconnu. Car si nous séparons de nos actions et de nos sensations, et surtout du plaisir et de la douleur , le sentiment intérieur que nous en avons et l’intérêt qui l'accompagne , il sera bien malaisé de savoir ce qui fait la même personne *.
§ 12. Si un homme endormi pense sans le
' « Il faut considérer que nous pensons S beaucoup de « choses à la fois ; mais nous ne prenons carde qu'aux
- pensées qui sont les plus distinguées : et la chose ne
- saurait aller autrement ; car, si nous prenions garde à « tont , il faudrait penser avec attention à une inimité de « choses en même temps , que nous sentons toutes et
• qui font impression sur nos sens. Je dis bien plus : il « reste qnelqoe chose de toutes nos pensées passées , et « aucune ne saurait jamais èlre eflacée entièrement ; or, « quand nous dormons sans songer, ou quand nous sont-
- mes étourdis par quelque coup , chute , etc. , Il se forme
• en nous une inimité de peüLs sentiments confus... J'a* « voue, cependant, qu’en cet état de confusion, l’Ante
• serait sans plaisir et sans douleur, car ce sont des per* « copiions notables. ■
* C’est une question que M. I.ncke examine fort au long dans !c citap 27 de ce livre 7.