LIVRE II, CHAPITRE I
savoir; un homme qui dort , et qui ensuite
veille, ce sont deux personnes.
L’âme pense, disent ees gens-là , pendnnt le plus profond sommeil. Mais lorsque l’âme pense, et qu'elle a des perceptions, elle est, sans doute, aussi capable de recevoir des idées de plaisir ou de douleur qu'aucune autre idée que ce soit , et elle doit nécessairement sentir en elle- même ses propres perceptions. Cependant si l'âme a toutes ses perceptions à part , il est visible que l'homme qui est endormi n'en a aucun sentiment en lui-méme. Supposons donc que Castor étant endormi , son âme est séparée de son corps pendant qu’il dort : supposition qui ne doit point paraître impossible à ceux avec qui j’ai présentement affaire, lesquels accordent si librement la vie à tous les autres animaux différents de l’homme, sans leur donner une âme qui connaisse et qui pense; ces gens-!à , dis-je , ne peuvent trouver aucune impossibilité ou contradiction à dire que le corps puisse vivre sans âme, ou que l’âme puisse subsister , penser ou avoir des perceptions , même celles de plaisir ou de douleur , sans être Jointe à un corps. Cela étant, supposons que l’âme de Castor , séparée de son corps pendant qu’il dort, a ses pensées à part. Supposons encore qu’elle choisit pour théâtre de ses pensées le corps d’un autre homme, celui de Pollux, par exemple, qui dort sans âme ; car si , tandis que Castor est endormi, son âme peut avoir des pensées dont il n’a aucun sentiment en lui-même , n’importe quel lieu son âme choisisse pour penser : nous avons par ce moyen les corps de deux hommes qui n’ont entre eux qu’une seule âme , et que nous supposons endormis et éveillés tour à tour ; de sorte que l’âme pense toujours dans celui des deux qui est éveillé , de quoi celui qui est endormi n’a jamais aucun sentiment en lui-même, ni aucune perception quelle qu’elle soit. Je demande présentement si Castor et Pollux , n’ayant qu’une seule âme qui agit en eux par tour, de sorte qu’elle a, dans l’un, des pensées et des perceptions dont l’autre n’a jamais aucun sentiment , et auxquelles il ne prend jamais aucun intérêt , je demande , dis-je , si dans ce cas-lâ Castor et Pollux ne sont pas deux personnes aussi distinctes que Castor et Hercule, ou que Socrate et Platon ; et si l’un d’eux ne pourrait point être fîirt heureux, et l’autre tout â fait misérable ■ ? C’est justement par la même
* « La fiction d’une Ame qui anime tour A tour dee
raison que ceux qui disent que l’âme a en ellemême des pensées dont l’homme n’a aucun sentiment, séparent l’âme d’avec l’homme, et divisent l’homme même en deux personnes distinctes : car je suppose qu’on ne s’avisera pas de faire consister l’identité des personnes dans l’union de l’âme avec certaines particules de matière qui soient les mêmes en nombre , parce que si cela était nécessaire pour constituer l’identité de la personne, il serait impossible, dans ce flux perpétuel où sont les particules de notre corps , qu’aucun homme pût être la même personne deux jours ou même deux moments de suite.
S 13. Il est impossible de convaincre ceux qui dorment sans faire aucun songe qu’ils pensent pendant leur sommeil.
Ainsi le moindre assoupissement où nous jette le sommeil snffit , ce me semble , pour renverser la doctrine de ceux qui soutiennent que l’âme pense toujours. Du moins ceux à qui U arrive de dormir sans faire aucun songe ne peuvent jamais être convaincus que leurs pensées soient en action, quelquefois pendant quatre heures , sans qu’ils en sachent rien ; et si on les éveille au milieu de cette contemplation dormante , et qu’on les prenne, pour ainsi dire, sur le fait, Il ne leur est pas possible de rendre compte de ces prétendues contemplations.
S 14. Cest en vain qu’on oppose que les hommes font des songes dont ils ne se ressouviennent point.
On dira peut-être que , dans le plus profond sommeil , l’âme a des pensées que la mémoire ne retient point. Mais il parait bien malaisé de concevoir que, dans ce moment, l’âme pense
« corps différents , sans que ce qui lui arrive dans l’un de « ces corps l’intéresse dans l’antre , est rfne de ces fictions « contraires A la nature des choses qui viennent des no- « lions incomplètes des philosophes, comme l’espace sans « corps et le corps sans mouvement ; chaque âme garde « ses impressions précédentes , et ne saurait se mi • partir « de la manière qu’on vient de dire. L’avenir, dans chaque « substance , a une liaison parfaite avec le passé ; c’est ce « qui fait l’identité de l'individu. Cependant le souveuir ■ n’est point toujours nécessaire, ni même toujours pos- ■« siblc , à cause de la multitude des impressions présente*
« et passées qui concourent A nos pensées présentes ; car « je ne crois point qu’il y ait dans l’homme des pensées « dont U n’y ait quelque effet, au moins confus, ou quel- « que reste mêlé avec les pensées suivantes. On peut ou- • blier bien des choses , mais on pourrait aussi se ressou- « venir de bien loin , si l’on était ramené comme fl faut- »
DK L'£ISTEMiEM£NT HUMAIN
dans un homme endormi , et le moment suivant dans un homme éveillé, sans qu'elle se ressouvienne ni qu'elle soit capable de rappeler la mémoire de la moindre circonstance de toutes les pensées qu’elle vient d'avoir en dormant Pour persuader une chose qui parait si inconcevable, il faudrait la prouver autrement que par une simple affirmation. Car qui peut se figurer , sans en avoir d’autre raison que l'assertion magistrale de la personne qui l’affirme, qui peut, disrje, se persuader sur un aussi faible fondement que la plus grande partie des hommes pensent durant toute leur vie , plusieurs heures chaque jour, à des choses dont ils ne peuvent se ressouvenir le moins du monde si , dans le temps même que leur esprit en est actuellement occupé, on leur demande ce que c’est. Je crois pour moi que la plupart des hommes passent une grande partie de leur sommeil sans songer; et j’ai su d’un homme qui, dans sa jeunesse, s’était appliqué à l'étude, et avait la mémoire assez heureuse, qu’il n’avait jamais fait aucun songe avant que d’avoir eu la fièvre dont il venait d’être guéri dans le temps qu’il me parlait. 11 avait alors vingt-cinq ou vingt-six ans. On pourrait, je crois, trouver plusieurs exemples semblables dans le monde. Il n’y a du moins personne qui, parmi ceux de sa connaissance, n’en trouve assez qui passent la plus grande partie dûs nuits sans songer.
S 15. Selon celte hypothèse , les pensées d'un
homme endormi devraient être très-conformes à la raison.
D’ailleurs, penser souvent, et ne pas conserver un seul moment le souvenir de ce qu’on pense, c’est penser d’une manière bien inutile \ L’âme dans cet état-là n’est que fort peu ,
* « Quelque chose de semblable s’observe tous les « jour* , meme pendant qu’on veille ; car il y a toujours « des objets qui Frappent nos veux et nos oreilles, et par « conséquent l’âme en est touchée aussi , &an» que nous y « prenions garde , parce que notre attention est bandée à
* d’autres objets, jusqu’à ce que l’objet devienne assez n fort pour l’attirer à soi, en redoublant son action, on « par quelque autre raison. C’était comme un sommeil » particulier à l’égard de cet objet-là ; et ce sommeil de-
* vient généra) , lorsque notre attention cesse à l’égard de ° tous les objets ensemble. C’est aussi un moyen de s’en- « dormir, que de partager l'attention pour l'affaiblir. •*
» « Toutes les impulsions ont leur effet, mais tous les
* effets ne sont pas toujours notables. Quand je me tourne « d’uft cbté plutôt que d’un antre, c'est bien souvent par « un enchaînement de petites impressions, dont je ne « m’aperçois pas, et qui rendent un mouvement un peu « plus malaisé que l'autre. Toutes nos actions indéli-
ou point du tout au-dessus de la condition d'un miroir qui, recevaut constamment diverses images ou idées , n’en retient aucune. Ces images s’évanouissant et disparaissant sans qu’il y en reste aucune trace , le miroir n’en devient pas plus parfait, nou plus 1 que l'âme, par le moyen de ces sortes de pensées dont elle ne saurait conserver le souvenir un seul instant. On dira peut-être que, lorsqu’un homme éveillé pense , son corps a quelque part à cette action , et que le souvenir de ses pensées se conserve par le moyen des impressions qui se font dans le cerveau et des traces qui y restent après qu’il a pensé, mais qu’à l’égard des pensées que l’homme n'aperçoit point lorsqu’il dort , l'âme les retient à part eu elle-même, sans faire aucun usage des organes du corps, en sorte qu’elle n’y laisse aucune impression ni par conséquent aucun souvenir de ces sortes de pensées *. Mais
« bérées sont des résultats d’un concours do petites per- « copiions ; et même nos habitude» et passions, qui out « tant d’influence dans no* délibérations , en viennent: « car ces habitudes naissent peu à peu , et par conséquent, « sans les petites perceptions , on ne viendrait point à ces « dispositions notables. Celui qui uierait ces effets dans
• la morale, imiterait de* gens mal instruits qui nient les « corpuscules insensibles dans la pin nique ; et cependant « il y en a, parmi ceux qui parlent de liberté, qui, ne pre- « nant pas garde à ces impressions insensibles capables « de faire pencher la balance , s’imaginent une entière in- « différence dans les actions morales, comme celle de « Ytine de Ruridan , mi-parti entre deux prés. «
> Quant à l'inutilité des songes, je ne sais si elle est constamment aussi réelle que le dit M. Locke. Voici du moins une expérience très-commune qui semble prouver le contraire, l.'n enfant e.st obligé d’apprendre par ccrur douze ou quinze vers de Virgile : il les lit trois ou quaire fois immédiatement avant de s'endormir, et il les récite fort bien le lendemain à son réveil. Son âme a-t-elle pensé à ces vers, jwmiant qu’il était enseveli dans un profond sommeil? I.’ enfant n’en sait rien. Cependant, Si son âme a effectivement ruminé sur ces vers, comme on pourrait, je pense , le soupçonner avec quelque apparence de raison, voilà des pensées qui ne sont pas inutiles à l'homme , quoiqu'il ne puisse point se souvenir que son âme en ait élé occupée un seul moment.
» « Je suis bien éloigné de dire cela, puisque je crois « qu’il y a toujours une étroite correspondance entre le « corps et l’âme, et puisque je me sers des impressions du « corps, soit en donnant, soit en veillant, pour prouver « que l’âme en a de semblables. Je tiens même qu'il se « passe quelque chose dans l’âme qui répond à la circula- « tion du sang et à tous les mouvements internes des
• viscères, dont on ne s'aperçoit pourtant point, tout « comme ceux qui habitent auprès d’un moulin à eau ne « s'aperçoit ent point du bruit qu'il fait. En effet, s’il y «* avait des impressions dans le corps, pendant le sommeil « ou pendant la veille, dont l'âme ne fût point touchée ou « affectée du tout, il faudrait des limites à l’union de « l’âme et du corps , comme si les impressions corporelles « avaient besoin d’une certaine figure et grandeur ponr